NETTALI.COM - Lors du congrès du Pastef, sa formation politique, Ousmane Sonko a évoqué samedi les élections locales de 2027, exhortant ses troupes à se préparer activement pour cette échéance. Un scrutin perçu comme un premier test pour jauger le rapport de force entre président Bassirou Diomaye Faye et son ex-Premier ministre.
Ils avaient prôné la rupture lors de leur conquête commune de la présidence du Sénégal, mais c'est une autre rupture qui a rattrapé ces dernières semaines le président Bassirou Diomaye Faye et son ancien Premier ministre Ousmane Sonko. Après des mois de tension, le président a limogé le 22 mai son Premier ministre et ancien mentor qui, empêché de concourir à la présidentielle de 2024, l'avait choisi comme candidat de substitution. Ousmane Sonko a depuis été élu président de l'Assemblée nationale, dominée par les députés de sa formation politique, le Pastef (Patriotes africains du Sénégal pour le travail), qui l'a par ailleurs le 6 juin reconduit à sa tête. Le lendemain, devant plusieurs milliers de militants rassemblés dans l'enceinte bouillonnante de la Dakar Arena, celui qui fait désormais figure de principal opposant a appelé ses troupes à se préparer aux prochaines échéances électorales : la présidentielle de 2029 mais aussi les élections locales de 2027 – prévues en début d'année mais dont la date n'a pas encore été fixée –, qui pourraient faire office de premier test pour jauger le poids politique des deux camps.
Pour analyser les enjeux de cette bataille qui s'annonce, France 24 s'est entretenu avec Maurice Soudieck Dione, professeur agrégé de science politique à l'université Gaston-Berger de Saint-Louis.
France 24 : Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye incarnent désormais deux visions différentes du projet politique qui les a portés au pouvoir. Comment analysez-vous ces différences ?
Maurice Soudieck Dione : Les Sénégalais ont élu en 2024 un duo à la présidentielle, deux hommes incarnant de manière indissociable le projet Pastef comme martelé à travers le slogan de campagne "Diomaye mooy Sonko, Sonko mooy Diomaye" ("Diomaye c'est Sonko, Sonko c'est Diomaye", en wolof). Aujourd'hui, avec cette rupture, nous sommes effectivement dans une période de clarification.
On a l'impression qu'il y a deux visions de la souveraineté, qui s'opposent et même s'affrontent : une souveraineté modérée, incarnée par le président Bassirou Diomaye Faye, qui consiste à vouloir adapter l'idéologie aux réalités, et une vision plus radicale défendue par le camp d'Ousmane Sonko, qui considère l'idéologie comme une matrice qui doit transformer les réalités politiques.
Ces différences se cristallisent notamment autour de la gestion de la dette du Sénégal : d'un côté, Ousmane Sonko rejette le principe d'une restructuration par le FMI ; de l'autre, Bassirou Diomaye Faye semble vouloir privilégier une solution qu'il considère adaptée à la gravité de la situation économique du pays.
Avec ce divorce, l'Assemblée nationale pourrait être tentée de bloquer les réformes du président. Ousmane Sonko réfute toute volonté de chaos et affirme qu'il n'y a pas de crise institutionnelle au Sénégal. Comment interprétez-vous ses propos ?
Le peuple a porté le Pastef au pouvoir puis lui a donné une large majorité pour lui permettre de transformer la société et régler les difficultés économiques et sociales du pays. Cette majorité ne peut pas être aujourd'hui utilisée pour bloquer le pays car le coût politique d'une telle manœuvre serait beaucoup trop lourd. La présidentielle avait suscité un énorme espoir et, aujourd'hui, aucun des deux anciens alliés n'a intérêt à assumer la responsabilité de cette séparation, perçue comme un conflit politique mais aussi comme une querelle d'ego. C'est la raison pour laquelle Ousmane Sonko a affirmé haut et fort qu'il avait refusé la séparation à l'amiable que lui aurait proposé Bassirou Diomaye Faye.
Pour la même raison, Bassirou Diomaye Faye se retrouve lui aussi dans une position délicate. En cas de blocage des institutions, il pourrait recourir à l'article 52 de la Constitution sénégalaise, qui lui octroieraient des "pouvoirs exceptionnels". Mais là encore, cette mesure serait très dangereuse politiquement car elle est réservée à des situations d'extrême gravité et le président pourrait être accusé de précipiter le pays dans une crise.
La voie la plus probable pour les départager, est donc celle des urnes, avec les élections locales de 2027 qui devraient se tenir en janvier, avant la présidentielle de 2029. Le président pourrait également déclencher des élections législatives anticipées en décembre, dans le cas où il déciderait de dissoudre l'Assemblée nationale.
Dans l'optique de cet affrontement dans les urnes, quelles sont les forces et les faiblesses d'Ousmane Sonko et de Bassirou Diomaye Faye ?
Ousmane Sonko est un leader charismatique qui conserve une grande capacité de mobilisation autour de sa personne car il est perçu comme le défenseur de l'orthodoxie du projet. Dans l'imaginaire sénégalais, il a adopté une posture seigneuriale en s'effaçant devant Bassirou Diomaye Faye pour le laisser concourir à la présidence. Il a ensuite été limogé par celui dont il a été en quelque sorte le bienfaiteur, ce qui lui offre, du point de vue de la culture sénégalaise, une rente victimaire qui peut prospérer au sein de l'électorat.
Le Pastef – qui, à quelques exceptions près, reste fidèle à Ousmane Sonko – lui confère un avantage face au président et à sa coalition "Diomaye président" encore en construction. Mais du fait de sa posture plus souple, Bassirou Diomaye Faye pourrait parvenir à rassembler de manière plus large. Car s'il revendique sa part d'héritage du Pastef, qu'il a contribué à créer et dont il est toujours membre, il ne ferme pas la porte aux autres forces politiques et pourrait capter une partie de leurs soutiens, même si ces partis sont aujourd'hui marginalisés sur la scène politique sénégalaise.
Ousmane Sonko a déclaré être "prêt" pour les élections locales prévues début 2027 et alerté le président qu'il n'accepterait pas un report du scrutin. Le rapport de force est-il en sa faveur ?
Si l'on se base sur les résultats des dernières législatives où le Pastef a remporté 130 des 165 sièges, il est effectivement en position de force. Mais les élections territoriales ont une logique différente car elles répondent à des enjeux locaux. De plus, une majorité de collectivités territoriales sont contrôlées par des opposants de la coalition de l'ancien président Macky Sall. Certains pourraient être tentés de rejoindre le camp présidentiel, donc rien n'est joué. On peut aussi s'interroger sur le vote des déçus du Pastef. Car certaines actions du gouvernement ont créé des désillusions au sein de la base des soutiens, comme la gestion de la crise étudiante, de celle du BTP, ou encore la politique de déguerpissement, (opérations de libération de l'espace public, donnant lieu à l'éviction de petits commerçants et de familles vivant de l'économie informelle, NDLR)
Si Ousmane Sonko se positionne aujourd'hui dans l'opposition, il était la cheville ouvrière de cette politique en tant que Premier ministre. Reste à savoir si une partie de son électorat lui en tiendra rigueur.





