NETTALI.COM - C’est une nouvelle saison qui s’ouvre dans la série « Diomaye n’est plus Sonko, Sonko n’est plus Diomaye » et le prétexte n’est autre que le limogeage d’Ousmane Sonko, accéléré par sa sortie à l’Assemblée nationale sur les fonds politiques, pour un président qui devait en avoir bien marre d’avaler des couleuvres.

L’exercice du pouvoir par le duo Diomaye-Sonko, n’a jamais en vérité, été un long fleuve tranquille. Ousmane Sonko a en effet été un premier ministre qui a toujours compliqué l’existence au président de la République. Entre déclarations fracassantes, critiques, remises en cause de ses décisions, accusations, divergences dans les orientations, déballages de leurs conversations sur la place publique, entorses au protocole républicain, divergences dans les orientations du pays , accusations, divergences dans les orientations, etc, la relation entre les deux s’était vite transformé en duel. Même les snipers du Pastef tels Bara Ndiaye, Azoura Fall, le fou du village, ou encore les lieutenants de Sonko (Waly Diouf Bodian en première ligne, Fadilou Keïta, Bassirou Kébé, etc ) s’y étaient mis.

A cela s’ajoute le fait que les pastéfiens n’ont jamais intégré l’idée que Diomaye Faye puisse être le patron de Sonko, en ne lui vouant pas tout le respect qui lui est dû en sa qualité de chef de l’Exécutif. Ils le toléraient juste tant que ce dernier laissait Ousmane Sonko dérouler. Pour le chroniqueur Ibou Fall, les divergences ont vraiment commencé au moment où le leader de Pastef a décidé d’aller seul aux législatives, alors qu’il pouvait continuer avec la coalition « Diomaye président » C’est ce qui a fait dire qu’il a pour la première fois fait preuve d’autorité, en le limogeant, se passant volontairement des félicitations et autres phrases protocolaires flatteuses qui accompagnent d’habitude ces circonstances. Un limogeage qui, selon lui, est un couperet.

Mais à la vérité, si l’on veut être honnête, le premier ministre et le président n’ont jamais été complémentaires, puisqu’ils ont le même profil, la même formation, tout en ayant presque le même grade aux impôts et domaines ; cette inexpérience du management est aussi un trait commun partagé. Premier collaborateur du président, censé lui faciliter la tâche tout en étant son fusible ou plus exactement celui qui aurait dû avaler les couleuvres à sa place, tout en conduisant sa politique, Sonko a toujours été son premier contradicteur et opposant qui estimait avoir un droit de regard sur tout ce qu’il fait et son mot à dire sur des sujets majeurs et les orientations politico-économiques.

Sur la question des fonds politiques par exemple, Ousmane Sonko n’a, à dire vrai, pas du tout été limpide et transparent. Et même à supposer que ce qu’il dit est vrai, comment étaler sur la place publique avec le président de la république ? Comment Ousmane Sonko a-t-il pu jouir 2 ans durant des fonds politiques (tout en passant tout ce temps à nier ce fait ) et venir seulement le reconnaître aujourd’hui au moment où il flairait son limogeage imminent ? Surtout qu’il avait menacé de ses foudres, quiconque s’aventurerait à déclarer qu’il bénéficiait des fonds politiques. Il avait non seulement omis de dire qu’il disposait d’un montant d’1 milliard 750 millions annuels laissé à sa discrétion, mais bien pire, il l’aborde sous l’angle de leur contrôle.

Et pourtant si l’on se souvient bien, une polémique était née sur de prétendues déclarations selon lesquelles, il avait estimé que les fonds politiques seraient illicites en Islam. Des vars ont en effet été brandies pour lui rappeler cela. Bref, l’on aura senti chez l’ex PM, une vraie volonté d’effacer ses déclarations antérieures sur le sujet des fonds politiques, tout en suscitant un autre débat dans le débat, dans le but certainement d’en créer un nouveau afin de camoufler le vrai sujet sur sa disposition des fonds politiques et de leur jouissance pendant 2 ans.

Levée de boucliers contre l'atterrissage d'Ousmane Sonko à l'Assemblée nationale

Ousmane Sonko limogé de manière aussi rapide qu’inattendue, n’a pas lui aussi perdu de temps pour changer de poste. Comme s’il avait changé de pièce pour aller dans une autre ; comme s’il disait à Diomaye que son territoire est désormais l’exécutif et le sien l’assemblée nationale où il jouit d’une majorité. En un temps record, il est passé de Premier ministre à député et de simple parlementaire à président de l’Assemblée nationale, El Malick Ndiaye lui ayant sagement cédé la place de président de l’hémicycle, après un vote sans enjeu que l’on savait gagné d’avance. Ce qui est sidérant dans cette affaire, c’est la facilité déconcertante avec laquelle l’opération s’est déroulée, dans une sorte de loyauté d’El Malick presque indigne vis à vis de son leader, qui manque de respect au mandat qu’on lui a confié, dévalorise l’assemblée nationale et la désacralise même.

Un atterrissage au poste de président de l’Assemblée n’a toutefois pas manqué de susciter une levée de boucliers pour beaucoup, surtout de la part de ces anciens parlementaires très au fait du droit parlementaire et des mécanismes internes. Ceux-là ont tous crié au scandale pour dénoncer ce qu’ils considèrent comme un coup de force. De Théodore Cherif Monteil, en passant par Cheikh Oumar Sy, Moussa Tine, Babacar Gaye, Doudou Wade etc, tous sont unanimes pour relever les incompatibilités entre la fonction de membre du gouvernement et celle de député.

Pour Théodore Monteil, on a affaire là, à un affaissement de l’Assemblée nationale. Celui-ci ne peut en effet comprendre qu’un président de la république puisse accepter qu’une institution foule au pied les lois sans lever le plus petit doigt. Il doit selon lui protéger les sénégalais.

Même son de cloche chez Ibou Fall qui pense que si le président de la république laisse passer cela, c’est parce qu’il est tout simplement suicidaire.

La présidente du groupe parlementaire Takku Wallu Sénégal, Aïssata Tall Sall, elle, s’est fermement opposé à toute tentative de retour de Ousmane Sonko à l’Assemblée nationale, dénonçant ce qu’elle qualifie de « tentative de coup d’État institutionnel ». Selon elle, l’ancien Premier ministre a définitivement perdu son mandat parlementaire, dès lors qu’il a choisi de conserver ses fonctions gouvernementales après les législatives de novembre 2024. Me Aïssata Tall Sall s’appuie en cela sur l’article 54 de la Constitution sénégalaise qui établit l’incompatibilité entre les fonctions de membre du gouvernement et le mandat de député. Elle rappelle qu’au moment de son élection comme député sous la bannière de « PASTEF Les Patriotes », Ousmane Sonko exerçait déjà les fonctions de Premier ministre. D’après elle, le règlement intérieur de l’Assemblée nationale est explicite : un député placé en situation d’incompatibilité doit choisir entre ses fonctions, à défaut, il est réputé démissionnaire d’office de son mandat parlementaire. Or, souligne-t-elle, Sonko aurait lui-même publiquement choisi de rester Premier ministre.

Le journaliste chroniqueur Ibou Fall, lui est plus catégorique. Il pense même qu’Ousmane n’a jamais été député et n’a pas été installé, ajoutant que lui-même a fait savoir qu’il venait déposer sa démission. Selon lui, si Bassirou Diomaye laisse ça passer, cela veut dire qu’il est suicidaire et qu’il n’aura plus de pouvoir.

Coté Pastef, la prise position publique en faveur de l’atterrissage d’Ousmane Sonko à l’Assemblée nationale est signée par l’avocat Demba Cire Bathily. De quoi créer davantage de confusion.

Mais dans cette affaire, c’est l’opposition qui a raté l’occasion d’assumer son rôle. Comment a-t-elle pu boycotter les débats, quelle que soit par ailleurs son opposition à ce qui s’est joué à l’assemblée nationale. C’est comme lors du vote relatif aux lois L29 et L 30. En voulant laisser au président de la république, le soin d’assumer ses responsabilités, pour ne pas dire la patate chaude, elle s’est bien fourvoyée, oubliant de jouer ce qui est son rôle d’être une alternative, au moment où beaucoup se plaisent à affirmer qu’il y aurait un jeu pas clair entre Diomaye et Sonko et qui ne serait rien d’autre qu’un jeu de dupes vis à vis des sénégalais et de l’opposition.

Alors que des rumeurs persistantes circulaient sur les réseaux sociaux pour annoncer que le président de la république a demandé un avis au Conseil constitutionnel, Me Abdoulaye Tine, son porte-parole a fait un post pour démentir la rumeur.

Saisine du conseil pour avis ou pas, la question se pose de savoir désormais si le président va le faire plus tard ou s’il est dans une posture de laisser faire pour s’inscrire dans une logique de négociation.

Quels rapports entre l'exécutif et la majorité ?

En tout cas, viol de la loi ou pas, Ousmane Sonko est pour l’heure haut perché à l’assemblée nationale et entend faire jouer sa majorité contre l’exécutif. Il commence déjà à abattre ses cartes, tout en promettant de ne pas installer le chaos institutionnel. Pour des observateurs peu habitués à cette posture de douceur et de calme chez Ousmane Sonko, mais qui est en réalité une sorte de menace qui ne dit pas son nom, il ne s’agit là que d’une manière d’imposer le rapport de force avec Diomaye Faye.

Une posture qui consiste à ne pas aller à l’affrontement tout de suite dans laquelle ne semble pas vouloir se projeter le président de la république. Prononçant son discours d’après nomination au poste de premier ministre, Al Aminou Lo nous a appris que le gouvernement ne comptait pas changer de cap, mais juste de méthode. À l’instar de son patron, le nouveau PM promet d’être fidèle aux engagements du projet, impulsé par tous ceux qui se sont mobilisés autour du programme “Diomaye président”, avec comme socle le Pastef. Le message est clair. Bassirou Diomaye Faye et son nouveau PM misent, tant qu’ils le peuvent, sur le parti Pastef pour poursuivre leur action politique. L’ancien Secrétaire général du gouvernement a tenu à donner des gages sur la détermination du chef de l’État à mettre l’intérêt supérieur de la nation au-dessus de toutes les autres considérations.

Un argument qu’Ousmane Sonko a saisi au vol pour dire lors de son installation au poste de président de l’assemblée nationale, que le Pastef n’a pas été consulté et qu’il est « difficile de faire du Pastef sans le Pastef ».

Et bien plus tard, à travers un communiqué, rebondissement, le Comité exécutif (COMEX) de PASTEF Les Patriotes a confirmé que des membres de leur parti ont été approchés par la présidence de la République dans le cadre des consultations pour la formation du futur gouvernement. Le parti dirigé politiquement par Ousmane Sonko affirme toutefois qu’il ne participera à cette nouvelle équipe qu’à certaines conditions.

Sans fermer la porte à une collaboration avec le président Bassirou Diomaye Faye, le COMEX rappelle que Pastef demeure le « parti majoritaire » et se dit prêt à accompagner le chef de l’État dans le cadre : « d’une collaboration franche et responsable ».

Mais le parti pose toutefois plusieurs conditions avant toute participation gouvernementale. Parmi les exigences formulées figurent notamment, la fidélité au programme ayant conduit à la victoire de 2024, la clarification de la gestion de la dette souveraine, le refus de nouvelles hausses du coût de la vie, la poursuite des renégociations des contrats stratégiques, le renforcement de la lutte contre la corruption, le contrôle des fonds opaques ainsi que la gestion des dossiers judiciaires en cours.

Le communiqué évoque également la question sensible de la répartition des portefeuilles ministériels.

Le COMEX insiste particulièrement sur la méthode des consultations. Le parti estime que toute discussion doit impérativement passer par « le cadre institutionnel habilité du parti ». Dans une mise en garde à peine voilée, le communiqué précise : « tout militant du Parti qui s’y rendra aura agi à titre personnel ». Une formule interprétée comme un avertissement adressé aux responsables ou cadres qui accepteraient des discussions directes avec la présidence sans validation officielle du parti.

Une sortie qui confirme l’existence d’un rapport de force désormais ouvert entre le président Bassirou Diomaye Faye et une partie importante de l’appareil politique de Pastef autour d’Ousmane Sonko.

Et les analystes s'y mettent

Dans cette affaire, ce ne sont pas les commentaires qui manquent. L’analyste Mamadou Thiam à « Soir d’infos » sur la TFM, n’est pas loin de relever une contrainte structurelle liée à une contrainte temporelle majeure pour le président Diomaye Faye, celle de ne pas pouvoir dissoudre l’assemblée nationale avant décembre 2026. Ce qui veut dire qu’il doit s’accommoder de cette majorité parlementaire qui a démontré qu’elle sait prendre ses responsabilités. D’où une forme d’impuissance politique et même institutionnelle par rapport à cet horizon temporel.

Le Président Diomaye Faye est donc selon lui, obligé d’adopter une tactique duale hybride dont la désignation du premier ministre, en prenant en compte la force de frappe de Pastef à l’Assemblée nationale qui a la possibilité d’utiliser la motion de censure et des lois qui l’empêcherait de dérouler sa politique. Il était dès lors, selon lui, dans la nécessité de trouver un accord et de désigner un premier ministre pastéfo-compatible car il sera difficile pour Pastef de censurer un gouvernement dirigé par Al Aminou Lo. Peu d’analystes attendaient, d’après lui, ce choix-là. Pastef aussi sera obligé de faire des concessions. Il pense que c’est un rapport de forces équilibré et trouve cela positif et comprend deux acteurs qui ont des contradictions puissent faire du masla (négociation).

Et Thiam de souligner qu’il y a eu des dissensions très marquées entre Diomaye et Sonko, une dimension sociale, une charge très négative dans le fait d’être limogé surtout par quelqu’un qui politiquement était son second dans le Pastef. Ce qui lui fait dire qu’il y’aura forcément une confrontation et que ce sera à Diomaye de ne pas leur offrir d’opportunités pour censurer. Allant plus loin, Thiam note qu’Ousmane Sonko est obligé d’habiter son nouveau statut, d’abandonner ce qui faisait sa force, c’est-à-dire qu’il ne pourra plus être ce tribun qui va haranguer les foules, interpeller qui il veut, du haut de La Tribune de l’assemblée, il doit incarner la république et cette institution.

Un argument de possible confrontation que ne soutient pas Theodore Chérif Monteil face à Mamadou Thiam puisqu’il voit en l’homme qui est nommé à la primature, un homme de Sonko, le principal théoricien de la dette cachée. Il ne faut pas que les gens oublient ça, selon lui. Pour l’ancien parlementaire, ceci traduit le message suivant : « va à l’assemblée nationale tranquillement, tu me déranges plus dans mes affaires de l’exécutif, on pourra restructurer la dette, faire les arrangements financiers et économiques avec le Fmi et personne ne dira qu’Ousmane Sonko est touché par ça parce qu’il a toujours été contre ça. »

Quelle issue pour ce mandat et ce régime ? 

Pour l’heure, les supputations vont bon train sur les futurs rapports entre l’Assemblée nationale et l’exécutif et notamment sur une demande d’avis au Conseil constitutionnel par le président de la république ou pas, sur des possibilités de motion de censure par la majorité à l’assemblée, de blocage de projets de lois, d’initiatives de propositions de lois par la majorité, de dissolution de l’Assemblée nationale en décembre, d’activation des pouvoirs exceptionnels du président de la république en cas de blocage de ses projets de loi, etc Bref de la spéculation à tous les étages.

L’exécutif et le Pastef s’accorderont-ils sur les nominations ? Une bonne question. La confection de la liste des membres du gouvernement devrait nous indiquer clairement la direction que va emprunter la gouvernance et déterminer les rapports entre l’exécutif et la majorité Pastef à L’Assemblée nationale.

Tout cela interroge sur l’issue de ce mandat, avec une gestion catastrophique dont hérite Al Aminou Lo, marquée par le poids d’une dette, - malgré les accusations contre le régime précédent pour se dédouaner -, qui s’alourdit de jour en jour, une économie au bord de la rupture, malgré le fameux Plan de redressement économique et social qui appauvrit davantage les populations, sans toutefois produire des résultats probants. Et même en s’accordant avec le FMI pour espérer sauver les meubles, ce mandat n’est-il pas déjà compromis ? Il est permis d’être en effet optimistes pour les patriotes que nous sommes tous, mais il y a tant d’actes tels l’arrêt des chantiers sur le littoral qui a fortement freiné le secteur des BTP et son énorme chaîne de valeur, une dette intérieure colossale ; tant de déclarations fracassantes sur la « dette cachée », la renégociation des contrats, d’accusations de corruption contre la magistrature et la presse, qui ont non seulement écorné l’image du pays, dégradé la note du Sénégal mais surtout destructuré l’économie.