NETTALI.COM - Entre impératifs religieux, célébration de la Tabaski, exigences d'inclusivité de la Société civile et soupçons de séduction politique, le nouveau format des concertations présidentielles suscite certaines interrogations. Au bout du compte, que cherche réellement le chef de l'État, par ailleurs président d'honneur de la Coalition Diomaye Président ?
Le paysage politique sénégalais s'apprête à vivre une séquence inédite qui pourrait redéfinir les relations entre le sommet de l'État et la base citoyenne.
Initialement attendu sous une forme classique de grande messe républicaine, le Dialogue national se réinvente cette année dans un format de proximité totalement inédit. Du 21 au 31 mai 2026, le président Bassirou Diomaye Faye mènera une série d’audiences directes et individualisées avec les structures représentatives et les “forces vives de la Nation”.
Si la Coalition Diomaye Président salue avec solennité une démarche qui “consacre l’importance du dialogue, de l’écoute mutuelle et de la concertation dans le style de gouvernance du Président”, et que la Société civile applaudit la flexibilité de la méthode, ce choix soulève d'importantes questions de fond.
S'agit-il d'une modernisation courageuse et participative de la gouvernance ou d'une vaste opération de charme politique à l'échelle nationale visant à contourner les canaux traditionnels de l'opposition ?
La Tabaski comme boussole temporelle : les coulisses d'un réaménagement inédit
Le calendrier républicain a dû composer avec les réalités culturelles et le calendrier lunaire du pays. C'est officiellement pour concilier les exigences pressantes du débat démocratique avec la ferveur et les préparatifs de la grande fête musulmane de la Tabaski que le chef de l'État a choisi de bousculer le protocole habituel des grandes tables rondes. La concomitance de ces deux événements majeurs imposait un choix : reporter la concertation ou en modifier radicalement la structure pour la rendre plus agile. Le Consortium des organisations de la société civile (Cosce), dirigé par Moundiaye Cissé, a promptement réagi en affirmant “prendre acte” de ce choix. Pour ces acteurs de la vie publique, il s'agit d'une preuve de pragmatisme de la part du chef de l'État, capable de lier l'esprit républicain aux impératifs spirituels et logistiques des ménages sénégalais. Selon la déclaration commune du consortium : “Cette approche, plus souple et plus innovante, répond à un appel permanent de la Société civile plaidant pour des espaces d'échange plus accessibles et davantage centrés sur l'écoute citoyenne.”
En optant pour dix jours d'audiences directes et thématiques plutôt que pour de longs débats en plénière, la présidence de la République s'offre un cadre moins rigide, propice à des échanges directs et sans doute moins policés, tout en évitant de paralyser l'appareil d'État et l'activité économique à l'approche des fêtes.
Des anciens Premiers ministres aux “Jakartamen” : l’exigence absolue d'une inclusion “sans filtre”
Si la Société civile valide volontiers la forme et la flexibilité de ce calendrier réaménagé, elle se montre en revanche intransigeante sur le fond et la composition des délégations attendues au palais de la République. Le Cosce refuse catégoriquement que ce dialogue se cantonne aux seules réformes institutionnelles et électorales qui occupent habituellement la classe politique. L'exigence posée est celle d'une inclusion absolue et horizontale, allant des figures historiques de l'appareil d'État jusqu'aux structures les plus modestes du secteur informel.
Le consortium réclame ainsi une table ouverte sans exclusion aucune, où devront s'asseoir les anciens présidents de l'Assemblée nationale, les autorités religieuses et coutumières, les universitaires et les syndicats, mais également les organisations de femmes, les mouvements de jeunesse, les marchands ambulants et les conducteurs de motos-taxis, communément appelés “Jakartamen”.
Pour la Société civile, le dialogue national perdrait toute sa substance s'il omettait d'intégrer les préoccupations réelles, quotidiennes et matérielles des Sénégalaises et des Sénégalais. Le consortium insiste sur le fait que les discussions doivent impérativement aborder la situation économique globale du pays, le poids de la dette publique, la transparence des finances publiques, ainsi que les tensions récurrentes sur le front social. Les questions cruciales liées à l'emploi des jeunes, au coût de la vie, à l'accès aux services sociaux de base, ainsi que les défis structurels de l'éducation, de la santé et de la justice sociale doivent être mis au centre de l'agenda présidentiel afin de garantir durablement la paix sociale et la cohésion nationale.
Concertation républicaine ou stratégie globale de recrutement politique ?
L'ouverture inédite de ces audiences présidentielles à toutes les couches sociales, et plus particulièrement aux secteurs populaires et informels, ne manque pas d’interroger au sein de l'échiquier politique national. Ce format fragmenté, qui privilégie les têtes-à-têtes sectoriels aux grands débats contradictoires collectifs, ressemble à s'y méprendre à une campagne de séduction à grande échelle, voire à une entreprise de “recrutement politique” qui ne dit pas son nom.
En recevant séparément et directement des corporations professionnelles, des leaders communautaires et des mouvements de jeunesse parfois éloignés des partis politiques traditionnels, le pouvoir central pourrait être soupçonné de vouloir fragmenter les revendications pour mieux les affaiblir. Toujours est-il que c'est une occasion idéale pour la présidence de tisser des liens directs avec des clientèles électorales clés et des relais d'opinion d'une importance stratégique majeure pour les échéances futures.
Face à ce scepticisme grandissant, la Coalition Diomaye Président tente de recadrer le débat en insistant sur la portée historique de l'événement. Elle qualifie cette séquence nationale de moment capital pour la consolidation des institutions et invite instamment l’ensemble des forces vives à répondre favorablement à cet “appel patriotique dans un esprit d’ouverture, de dépassement et d’engagement afin de contribuer à l’édification d’un Sénégal stable, souverain et prospère”.
De son côté, le Cosce tente de jouer les médiateurs responsables au sein de cet espace polarisé. Tout en maintenant ses exigences de transparence, le consortium invite fermement l’opposition à ne pas pratiquer la politique de la chaise vide et à saisir cette opportunité d'expression directe face au chef de l'État. La société civile réaffirme ainsi sa pleine disponibilité à accompagner “toute dynamique sincère de dialogue, de médiation et de concertation visant à préserver la stabilité du Sénégal et à renforcer la confiance entre gouvernants et gouvernés”.
Le pari politique est désormais lancé pour le Président Bassirou Diomaye Faye. Il lui faudra transformer ce marathon d'audiences de mai 2026 en une plateforme de consensus durables et concrets, sous peine de voir sa nouvelle méthode qualifiée de simple exercice de communication et de stratégie marketing.
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