NETTALI.COM - Inédit, devrait-on dire, ce duel Diomaye-Sonko puisqu’il franchit à chaque fois, une nouvelle étape dans l’adversité, telles ces séries télé sans fin aux nombreuses saisons, qui finissent par lasser même les plus accros.

En faisant un petit saut dans le passé, l’on se rend en effet compte que même le très historique duel Mamadou Dia et Senghor n’avait pas atteint un tel niveau d’exacerbation dans l’adversité. La particularité de ces deux-là, c’était d’avoir, en tant que président du conseil et président de la république, été élus et tiraient chacun en ce qui le concerne, sa légitimité de l’élection.

Entre confusion à la tête de l’exécutif et un gouvernement divisé en deux camps

Ce duel présent au sommet de l’Etat, est tout simplement inqualifiable, puisque l’on ne voit pas du tout où il peut nous mener, si ce n’est de créer un flou total dans les attributions respectives du Président de la république et de son premier ministre ; et surtout de plomber la bonne marche de nos institutions en transposant dans l’espace public et dans la gouvernance, une affaire privée, pour ne pas dire une querelle de parti.

Qui ne se souvient pas de cette sortie mémorable au cours de laquelle le Premier ministre Ousmane Sonko pointait du doigt le manque d’autorité du président de la république en lui demandant de le laisser gouverner s’il ne pouvait pas ?

C’est une situation en tout cas bien cocasse que nous vivons. Celle d’un gouvernement divisé en deux camps : celui de président de la république et celui du premier ministre, qui se regardent en chiens de faïence, tout en voulant se convaincre et convaincre les Sénégalais qu’ils peuvent travailler efficacement ensemble ! Imaginez un peu l’ambiance en conseil des ministres, elle ne doit pas être très conviviale et encore moins studieuse.

Du côté du gouvernement, le manque de cohésion et de solidarité est devenu manifeste. Qui ne se rappelle pas de l’épisode durant lequel Ousmane Sonko, face à des agriculteurs, faisait des reproches en public, aux ministres Cheikh Diba, Serigne Guèye Diop et Mabouba Diagne.

Sur le sujet « dette cachée » par exemple, le ministre de l’Économie, du Plan et de la Coopération, Abdourahmane Sarr, n’avait-il pas fermement rejeté, à l’Assemblée nationale, les accusations faisant état d’une prétendue « dette cachée » de l’État. Interpellé lors d’une séance de questions d’actualité présidée par le Premier ministre Ousmane Sonko, le ministre avait balayé la controverse d’un revers de main, estimant que le débat repose sur une incompréhension des mécanismes de gestion de la dette publique, affirmant au passage qu’aucune dette ne peut être qualifiée de " cachée " si l’État en assure régulièrement le remboursement. Il faisait ainsi savoir que la polémique n’a " aucun fondement " puisque les engagements incriminés étaient bel et bien connus de l’administration, même si les données les concernant n’étaient pas correctement consolidées dans les statistiques officielles.

De même, le ministre des Finances et du Budget, Cheikh Diba avait, à son tour, fermement écarté, devant la même assemblée nationale, les accusations persistantes autour d’une supposée « dette cachée » de l’État. Face aux députés réunis pour l’ouverture du marathon budgétaire, il avait qualifié ce débat de « stérile », « dépassé » et désormais sans fondement.

En somme, un niveau de désaccords sur des sujets majeurs au niveau gouvernemental et un effritement de l’autorité au sein d’un exécutif jamais connus sous nos cieux !

Ce qui est d’autant plus aberrant, c’est de noter qu’en dehors du conseil des ministres, le Ministre de l’environnement Abdourahmane Diouf, puisse prendre position sur un sujet ayant trait à la cohésion nationale et à la justice pour défendre le président de la république ? "On ne doit pas demander au président de la République d'appliquer une justice des vainqueurs. On doit laisser le président rester à équidistance de la justice. Son rôle n'est pas de donner des ordres à la Justice, son rôle c'est de réconcilier les Sénégalais. Pour moi, il n'y a pas un peuple des 54% face à un peuple de 46%. Il n'y a pas de mandat impératif au Sénégal, le président est celui de tous les Sénégalais", avait déclaré dans le cadre d’une manifestation politique.

Comment dans cette ambiance hostile et délétère, arriver à conduire sereinement et efficacement les affaires du pays ? C’est pourquoi, il est bien difficile de comprendre, le président de la république, d’après Ibou Fall, lorsqu’il a estimé, lors de sa récente sortie devant la presse, être satisfait du travail de son premier ministre. Le chroniqueur croit en effet savoir que lorsque Diomaye Faye affirme cela, c’est bien parce qu’ « on n’est pas alignés sur la même planète » et qu’on n’a pas la même lecture de la situation. "On a des problème de sécurité, l’état malien est en train de s’effondrer ; on a un problème de diplomatie, on n'est même pas capable d’aller récupérer nos 18 supporters détenus au Maroc ; on a des problèmes économiques, la note du Sénégal dans le monde entier est en train de se dégrader, comment relancer l’économie, il y a des chantiers sont à l’arrêt… ", a asséné le journaliste.

Ce dernier sur I-Radio, suite à l’interpellation de DJ Boups, citant le journal « Le Quotidien », pour dire que « le président a décidé lui-même de prendre le dossier FMI en main », ne manque pas d’interroger la question de la confiance du PR vis-à-vis du premier ministre, à travers une réponde teintée d’ironie : « cela fait maintenant 2 ans que le meilleur premier ministre de tous les temps et son ministre des finances font des allers et retours au FMI et la note du Sénégal ne cesse de se dégrader, cela veut dire qu’ils sont incapables de régler ça ; et ce qui m’étonne rien que le 2 mai dernier, le président disait être satisfait de son premier ministre, sinon il le change. En voici un problème »

Mais à la vérité, le premier ministre et le président de la république n’ont même pas la même vision de l’exercice du pouvoir et encore moins les mêmes options en termes d’orientation politique et économique, malgré l’Agenda 2050.

Et dans la réalité de l’exercice du pouvoir, le Premier ministre qui est censé être un fusible du président de la république, semble agir en électron libre, dans une sorte de rôle de président bis et même bien plus, qui laisse penser qu’il est seul à la manœuvre sur des questions aussi essentielles que la politique étrangère, la dette, etc. Dans l’affaire Emballo par exemple, le Premier ministre Ousmane Sonko avait pris position en estimant que le coup d'Etat qui a renversé Umaro Sissoko Embalo n'en est pas un, ajoutant que "tout le monde sait que ce qui s’est passé en Guinée-Bissau est une combine" et que "le processus electoral doit aboutir", avant de demander la libération des leaders politiques arrêtés par les militaires. Un commentaire qui était venu contredire l’acte posé par le président Diomaye Faye, alors qu’un communiqué du ministère de l’Intégration africaine, des Affaires étrangères et des Sénégalais de l'extérieur datant du jeudi 27 novembre, avait annoncé la nouvelle selon laquelle, "un aéronef a été affrété par le gouvernement Sénégalais pour se rendre à Bissau, afin de contribuer à cette opération de rapatriement".

Sur des sujets tels que la dette, nos rapports avec le FMI, la politique agricole, etc le premier ministre a occupé le terrain, comme s’il y avait une sorte de frilosité de la part du président de la république, à prendre en main certaines sujets majeurs qui relevaient plus de sa prérogative au regard de leur sensibilité par rapport à l’image du pays et à l’impact sur notre économie.

Entre équation de la légitimité et doute

Aujourd’hui la rivalité entre les deux s’est tellement exacerbée qu’elle a atterri sur le terrain de la légitimité et de la popularité, au moment où des observateurs prédisent un partage de l’électorat Pastef. Il n’ y a guère longtemps, avait été organisé un Téra meeting par Sonko sur l’esplanade du stade de l’amitié ; et récemment la coalition Diomaye, a organisé son meeting, au stade Caroline Faye.

Au finish, dans les actes posés par les deux, que cela soit dans le cas du Tera meeting comme dans celui du meeting de la coalition Diomaye, tous les deux rassemblements importants, ne sont finalement que l’expression d’un doute qui incite chaque camp, à jauger sa côte de popularité, dans le but de voir, dans le cas de Sonko, si elle est toujours aussi intacte qu’au début ; et dans le cas de Diomaye de prouver qu’il est en mesure de mobiliser, donc que sa légitimité est en train de se construire.

Mais au fond, ils oublient que ces meetings ne sont en vérité rien d’autre que du spectacle, puisque lorsqu’une fois au pouvoir l’on dispose de moyens pour se payer des figurants, de servir de la nourriture, de transporter des personnes, de donner des perdiem, mobiliser ne relève plus de la prouesse. C’est le contraire qui serait étonnant.

L’histoire est certainement là pour nous édifier, mais nos hommes politiques ne semblent pas en vérité, avoir beaucoup appris de l’illusion des foules. Il suffit de remonter un peu dans le temps et de convoquer la jurisprudence Wade pour se rendre à l’évidence qu’il ne faut toujours pas se fier à elle. Qui était plus populaire que le pape du Sopi ? L’on se rappelle de cette veille d’élection de 2012 durant laquelle, soutenu par feu Cheikh Béthio Thioune, les sources du Parti démocratique sénégalais tablaient entre 1,8 et 2 millions de personnes ayant assisté au meeting du président de la république organisé par son parti. Mais à l’arrivée Abdoulaye Wade a été battu par Macky Sall.

Dans la posture de Diomaye Faye, ce que l’on peut avoir du mal à suivre, c’est qu’il aura passé plus de temps, en tant que président de la république, à évoquer son rôle dans Pastef, lors de son face à face avec les journalistes Moustapha Diop, El Hadji Assane Guèye et Pape Alé Niang. Il aurait sans doute dû se focaliser sur des sujets plus institutionnels. Peut-être est-il en quête de légitimité par rapport au Pastef, en procédant de la sorte ? Peut-être a-t-il été atteint par les attaques dont il fait l’objet de la part de ces militants qui cherchent à le faire passer pour un traître ? Dans un contexte où la question d’une transition de deux ans et un engagement à ne pas se présenter en 2029, remonte sans cesse en surface dans les milieux pastéfiens, en particulier dans les réseaux sociaux, le président Diomaye Faye nous a en tout cas appris en ces termes : “il n’y a aucun pacte entre Ousmane et moi, il ne peut y avoir de pacte en réalité. Cela serait un manque de respect et de considération envers les membres du parti et en violation des chartes qui régissent notre organisation”.

Quel avenir pour la gouvernance et le compagnonnage Diomaye-Sonko ?

La question est finalement de savoir ce qu’il va advenir de la relation des deux et de la gouvernance ? C’est une relation en tout cas aux contours encore plus flous qui est en train de se dessiner et dans laquelle, chacun s’affirme à sa manière : avec un Ousmane Sonko qui semble vouloir jouer la carte de l’anticipation en faisant son bilan, pour le cas où il viendrait à être limogé, afin de pouvoir se justifier voire se victimiser.

Il y a, à la vérité, d’une part la perception d’un désaccord profond, avec un point de non-retour qui semble atteint ; et d’autre part, une impression chez certains observateurs, qu’il n’ y aurait aucun nuage entre les deux au regard de leurs comportements lors de leurs apparitions publiques. Le président a par exemple récemment affirmé faire encore confiance à son premier ministre.

Tout cela est de nature à semer la confusion dans la tête des Sénégalais et certains observateurs, à tel point que d’aucun se posent des questions quant à un possible jeu de dupes de la part des deux. Un jeu de dupe que d’autres observateurs ont toutefois balayé d’un revers de main.

Cheikh Oumar Diagne l’ancien directeur des moyens généraux à la présidence de la république a lui sa lecture de la situation. Il a ainsi exposé sur Walf TV ce qu’il considère comme un jeu de dupe entre les deux, chacun cherchant à neutraliser l’autre. Ce qui est à son avis, dommage pour le Sénégal. Il ne conçoit pas que le président Diomaye ait pu dire à son premier ministre Sonko de « lorgner son fauteuil ». C’est une erreur, fait-il savoir, estimant que le rôle du Premier ministre n’est pas de lorgner le fauteuil du président, mais plutôt de conduire les politiques publiques et de superviser les travaux qui lui sont confiés. C’est une erreur selon Diagne qui découle de l’euphorie du début du mandat et la nature de sa relation avec le premier ministre, au regard de leur trajectoire commune et son affection pour lui. « S’ils se préoccupaient des difficultés des Sénégalais, ils ne seraient pas dans ce jeu de dupe », fait remarquer Cheikh Oumar Diagne qui ajoute : "celui qui écoute bien le discours du président, sa communication non verbale sur beaucoup d’aspects concernant le premier ministre, comment il envisage son compagnonnage avec lui, on doit rendre à l’évidence que la relation a atteint un niveau tel que la séparation est inévitable. Mais on se demande quand est-ce qu’elle aura lieu et quel sera le motif (….) Les deux vont se séparer et ont montré qu’ils n’ont pas la même vision. Le président ne joue pas un jeu clair. S’il est membre du Pastef. Quand on est dans un parti, il y a une discipline de parti qui vous lie. On ne peut pas être membre d’un parti et créer une coalition parallèle et entretenir le flou. Tous les deux ne sont pas clairs. A Pastef aussi, ils ne sont pas clairs, car s’il il y a un militant du parti qui ne respecte pas la ligne du parti et les textes, le conseil de discipline doit se réunir et l’exclure du parti. Ils se moquent des Sénégalais. Le Président de la république cherche à grignoter des militants avant la fin et les pastéfiens ne veulent pas quitter leurs postes ; ceux qui croient au don de soi pour la patrie, sont minimes. Ils cherchent à ne pas perdre leurs postes, ils ont des crédits bancaires, sont dans la jouissance etc. Ce qui veut dire qu’avant de faire des choix, ils vont y réfléchir par deux fois. Cette illisibilité au sommet de l’exécutif n’est pas bonne pour le Sénégal, pour l’image du Sénégal, et les crises en vue ne sont pas bonnes pour les marchés et les investisseurs. Si le Pm veut partir, il n’a qu’à être franc et se dire que je n’ai pas vu ce que j’espérais. Ce jeu n’est pas bon pour les deux et peut finir par les emporter… "

Dans la foulée de ce que pense Cheikh Oumar Diagne, sur quel plan faut-il mettre la présence simultanée des ministres et cadres de premier plan, à quelques semaines seulement du congrès prévu le 6 juin prochain ? Sinon que le Pastef va investir Ousmane Sonko, resserrer ses rangs en calant les derniers détails de sa grande mue, dans un contexte national où le parti au pouvoir centralise toutes les attentions. Une rencontre qui intervient dans un climat marqué par des tensions perçues entre le chef de l’État Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre, alimentant les spéculations autour des équilibres au sommet du pouvoir.

Tout cela en réalité démontre une chose et une seule, le Pastef est dans une stratégie d’anticipation pour ne pas dire de verrouillage de la candidature d’Ousmane Sonko, en se lançant dans une campagne avant l’heure, comme en témoigne le randonnée qui a suivi la rencontre de Keur Gorgui. Tout comme Diomaye qui a toujours un pied dans le Pastef et qui organise en même sa coalition à travers son meeting à Mbour et ces maires que ses lieutenants cherchent à attirer dans la coalition Diomaye président.

Le congrès de Pastef de juin s’annonce ainsi comme celui de tous les dangers sur le plan de la cohésion interne. Le grand dossier qui devrait cristalliser les débats et focaliser l’attention des délégués est incontestablement le sort réservé au “président dissident”. Quel traitement le parti va-t-il infliger à son ancien secrétaire général ?

Deux lignes stratégiques s'affrontent en coulisses. D'un côté, les partisans de la ligne dure plaident pour acter définitivement le divorce par une exclusion pure et simple, afin de punir ce qui est perçu comme une trahison ou une rupture tacite. De l'autre, certains modérés espèrent encore une ultime tentative de conciliation pour ramener le dissident à la raison et lui faire réintégrer sa place naturelle au sein de sa famille politique d'origine.

Comment faut-il décrypter la séquence inédite que le paysage politique sénégalais s'apprête à vivre une séquence inédite ? Initialement attendu sous une forme classique de grande messe républicaine, le Dialogue national de Dioaye Faye va se réinventer cette année dans un format de proximité totalement inédit. C’est ainsi que du 21 au 31 mai 2026, le président Bassirou Diomaye Faye mènera une série d’audiences directes et individualisées avec les structures représentatives et les “forces vives de la Nation”. Une séquence dont la Société civile a d’ailleurs applaudi la flexibilité de la méthode, tout en soulevant d’importantes d'importantes questions de fond. En recevant séparément syndicats, religieux, “Jakartamen” et mouvements citoyens, le pouvoir de Diomaye cherche-t-il à écouter le pays ou à construire de nouveaux relais politiques ?

Au-delà, dans cette guerre fratricide, il y a la composante Assemblée nationale qui entre en ligne de compte. Celle-ci, contrôlée par Ousmane Sonko, est utilisée comme une arme qui semble n’être plus qu’un objet à sa dévotion ainsi qu’une chambre d’enregistrement vouée à faire passer tout ce que son chef de file dicte, ignorant les vœux du peuple.

Mais avouons que pour un gouvernement qui avait promis la rupture, qu’on en soit, à seulement 2 ans et quelques mois d’exercice du pouvoir, à une rivalité sans précédent en direction de 2029, entre ses deux têtes de l’exécutif, est tout simplement décevant. Si au moins la gouvernance tournait à plein régime et que l’économie plombée n’était pas aussi plombée, peut-être qu’ils auraient été légitimes à envisager de demander le vote des Sénégalais ? Mais avec les difficultés économiques aussi croissantes et un gouvernement aussi divisé, ils auraient dû songer à autre chose que de se projeter à ce stade sur une campagne avant l’heure.