NETTALI.COM – C’est le boom des séries télévisées au Sénégal. Une sorte de déferlante de téléfilms sortis d’on ne sait où qui a envahi l’espace médiatique et les réseaux sociaux. L’inconvénient est que cette production tous azimuts a lieu dans un secteur peu organisé, pas contrôlé où toutes les tares de la société sont scrutées à la loupe et envoyées à la face d’un public hétéroclite, souvent sans filtre, ni recul. Mais au fond, que valent vraiment ces productions ?

Ces dernières rythment désormais la vie des Sénégalais. Que cela soit sur les réseaux sociaux (Facebook, YouTube, etc) et la petite lucarne, difficile d’y échapper. C’est d’ailleurs de bon augure pour inciter au consommer local. Mais attention cela demande beaucoup de prudence car il ne s’agit pas de faire voir tout et n’importe quoi. Mais quoi qu’il en soit la production la production à la sénégalaise ne vient pas de voir le jour, elle a suivi un certain processus quoique sans envergure internationale puisque cantonnée à un public local à une époque où l’internet n’était pas du tout développé voire était inexistant.

La naissance de la production sénégalaise n’est pas sans lien avec l’invasion des séries américaines (Dallas, Dynastie, Colombo, Santa Barbara, Côte-Ouest, etc), les télénovelas ou séries sud-américaines, les films Hindou (Bollywood), nigérians avec (Nollywood), ivoiriens et récemment asiatiques. Ces films étrangers et leurs histoires et intrigues qui les sous-tendent ne manquent pas d’avoir quelques influences de nos jours, sur les séries sénégalaises qui, pour certaines d’ailleurs sont leurs pâles copies, en dehors de quelques spécificités bien locales. Mais la naissance de cette pseudo industrie culturelle ne peut uniquement être liée à ce phénomène d’importation puisqu’à une certaine époque, le Sénégal a connu ses dramatiques avec des acteurs regroupés dans des troupes théâtrales qui avaient pour nom « Jamonoy Tay », « Daraay Kocc », pour citer les plus connues et leurs célébrités d’alors très appréciés parmi lesquels Baye Peulh, Abou Camara, Makhoureudia Guèye, Cheikh Tidiane Diop, Diack, Lamine Ndiaye, Mbayang Niasse, Rama Thiam, Ken Bougoul, Demby Fall, etc…

Des dramatiques inspirés des réalités sénégalaises avec des aspects culturels très marqués notamment les dialogues sans fin, les salutations interminables et les scénarii très axés sur la morale et les valeurs. Mais qu’est-ce qu’ils étaient pédagogues et inspirants pour le public ceux-là ! Les réalisateurs de l’époque, avec des moyens techniques rudimentaires à leur disposition, avaient leur style et thèmes de prédilection. Ils relataient les histoires dans les moindres détails. Ces films-là avaient une vocation éducative, mais qui passait par l’humour et une certaine pudeur en montrant les aspects positifs et négatifs de la société. Et même quand ils évoquaient la polygamie, ils le faisaient sous l’angle comique, tournant ces vieillards – à la recherche d’une seconde jeunesse parce qu’ils draguaient de jeunes femmes – en dérision sans jamais tomber dans la vulgarité. Cela amusait le téléspectateur qui en tirait, en même temps, des leçons de vie et une meilleure compréhension des réalités culturelles fondées sur les valeurs sénégalaises. Le jeu d’acteur comptait beaucoup et les troupes de théâtre étaient en même temps des écoles de formation.

L’époque des Mandione Laye, Ibra Italien, Baye Ely, Seune Sène, Golbert Diagne et la troupe de Saint-Louis, etc, est arrivé avec un peu plus de modernisme et d’innovation dans la manière de filmer. Demby Fall, Pène, Lamine Ndiaye, etc ont su s’adapter.

Et depuis lors, c’est la frénésie dans la production avec des séries telles que « Un café avec », « Idoles », « Karma », « trop c’est trop », « Madior ak Dior », « Infidèles », « woudjou pethiorgo », « Wiri wiri », « Mbettel », « Golden », « Nafi », etc. La recherche du succès et du buzz et l’appât du gain ont alors pris le dessus avec Youtube qui paie cash là où il faut négocier avec difficulté avec les chaînes de télévisions pas très orientées vers les productions extérieures. L’invasion des jeunes femmes et hommes sans talent et formation vers le métier d’acteur aussi, est un phénomène qui se développe puisqu’il est un moyen de sortir de la galère et de devenir célèbre. On est au Sénégal, et beaucoup pensent être capables de faire tout ce qui leur paraît accessible et simple : les métiers tels que le journalisme, la communication, d’acteur et de producteur de films ! Ce qui a eu pour conséquence de mettre en avant tout ce qui fait sensation, attire le regard et suscite la polémique.  Du moins pour certaines séries. Dans les films, la plastique, le fait d’avoir été miss ou animatrice de télévision, deviennent des gages de compétence pour être acteur ou actrice. Ce qui pose la question de la vocation et de la formation.

Mais dans les films Sénégalais, il y a du bon aussi. Des films avec des thèmes intéressants qui relatent des histoires originales sans tomber dans la recherche excessive du buzz ou la vulgarité démesurée. « Mbettel » par exemple raconte l’histoire d’une femme, Rouba Sèye qui a pris l’option de rompre avec son passé peu glorieux pour se ranger. Femme digne et vertueuse, elle a finalement choisi de se battre pour son mariage et sa famille dans un couple où le mari Serigne Ngagne, riche, vaniteux, finit par épouser une jeune femme, Léna Guèye, la copine de sa fille Ndèye Ndiaye. Cupide et sans scrupule, Léna n’avait comme ambition que de dépouiller le père de son amie de ses biens, avec la complicité de sa mère, grande adepte du maraboutage. Elle arrivera à ses fins.

« Mbettel », c’est aussi l’histoire de Mandioye Laye qui engrosse Ndèye Ndiaye, la fille de son ami Serigne Ngagne. Un film où se mêlent intrigues familiales sur fond de questions d’héritage, de mariage d’intérêt, de sentiments entre un frère et une sœur qui tombent amoureux l’un de l’autre, ignorant qu’ils ont des liens du sang. Une histoire intéressante racontée avec beaucoup d’émotion à certains passages, notamment avec le cas de Oumar adopté, respecté et choyé par une dame charitable qui ignore la double vie de celui-ci qui est chef de gang en réalité, malgré le soutien matériel qu’elle apporte à sa mère adoptive. Bref une histoire dont on ne se lasse pas, agrémentée par Ndèye Ndiaye et ses deux tantes qui ont la particularité d’avoir des langues de vipère et d’être des commères devant l’éternel.

L’autre téléfilm qui n’a pas laissé indifférent, c’est bien « Idole ». Une histoire basée sur les connexions entre le monde du journalisme et celui de la politique sur fond de corruption d’un patron de presse manipulé par un homme politique. Mais aussi l’histoire d’un reporter intègre qui révèle au grand jour les magouilles du ministre Maal un puissant homme politique.

« Maîtresse d’un homme marié » et « Infidèles », séries polémiques !

A l’opposée la série «Maîtresse d’un homme marié », même si elle a eu un certain succès, a été victime de sévères critiques. Décrivant les travers des relations extraconjugales, à travers Marème Dial, la maîtresse de Cheikh Diagne, mais qui s’assume comme telle. Cette dernière a été sur le chemin de la femme légitime Lalla, archétype de l’épouse traditionnelle dont elle finira par devenir la co-épouse. Un film qui met aussi en scène Djalika Sagna, une femme active, tant au travail que dans son foyer et qui doit faire face à la violence de Birame, son mari alcoolique tandis que Dior Diop, sa meilleure amie, est victime d’un mariage forcé. Racky Sow, cet autre personnage du film, est elle, hantée par le souvenir d’un viol. En somme cinq (5) femmes aux destins différents.

Divers sentiments et thèmes sont finalement développés dans ce film : la polygamie avec ses crises de jalousie, ses infidélités, ses pleurs, ses rires, ses tendresses, ses joies et ses peines, mais aussi la violence conjugale, la dépression, la maladie. Un film à succès mais qui a été vu comme contraire aux mœurs sénégalaises par certains milieux religieux.

« Infidèles » est à l’opposée le film qui a été de tous, le plus critiqué et le plus polémique. Il a dû subir les foudres des religieux et des puritains comme diront certains. Ce sont l’infidélité des femmes et des hommes, la vulgarité des propos, l’extorsion de fonds, la tromperie, la ruse, le chantage, le viol, le sexe, le « mbaraan » (rapports hommes et femmes basés sur l’argent) qui y sont mis en avant, même si des passages positifs ont pu par moments, quelque peu tempérer le côté glauque du film. Bref un cocktail explosif qui renferme les aspects les plus sombres des rapports humains et qui sont reliés à la société sénégalaise. Mais ce qui est d’autant plus choquant, ce sont les paroles crues et la sexualité suggestive dans ce qu’il y a de plus indécent et inattendu. Comme cette scène avec Lena Guèye qui filme son sexe par appel vidéo pour envoyer l’image à Bouba, jeune homme à la corpulence avantageuse qui interprète le rôle du parfait gigolo et qu’elle cherche visiblement à allumer et à attirer dans son lit. Ce qui a d’ailleurs valu à l’actrice des critiques très sévères sur les réseaux sociaux. Beaucoup ont été amenés à penser qu’obtenir un rôle dans un film, ne vaut pas la peine, ajoutant qu’elle a vendu son âme au diable. D’aucuns lui ont même conseillé de penser à ses enfants pour le futur.

De même Mbayang et Gnilane se font faites vertement critiquer pour leur infidélité, même si ce n’est point la réalité. La vérité est que le public est hétéroclite dans un environnement où le contrôle ne s’exerce pas comme il se devrait. Du coup les publics ne décodent pas les sujets de la même manière. Ce qui est un vrai problème par rapport à ce qu’on lui propose. Les insultes de mère à profusion d’ailleurs aujourd’hui largement reprises par les gamins dans les rues, sont désormais à la mode. Des termes érotiques font légion « houmbal toubay, sooss, door », bref tout passe  dans le langage et le discours sans filtre entre ces « mbaraneuses » et ces vieux et jeunes loups à la recherche de proies alimentaires ou en quête de sensations. Ce sont l’impudeur, l’infidélité dans tous ses aspects qui sont mises en scène sans filtre, ni recul. Les avis sont naturellement partagés entre ceux qui pensent que c’est le réalisme qui doit prévaloir et d’autres qui sont traités de puritains lorsqu’ils osent dénoncer ces travers.

Des critiques qui n’ont pas laissé Ibou Guèye, le patron d’Evenprod, indifférent. Celui-ci pense que l’unanimité est difficile à faire, alors qu’eux ne font qu’éduquer les gens. « Dès lors que le produit est diffusé, il ne vous appartient plus, tout le monde peut donner son avis. Nous avons l’habitude de la critique. C’est ma méthode, ils n’ont qu’à la respecter. Mais ce qui m’a le plus choqué, c’est le fait qu’on nous ait dénié notre foi de musulmans. Et dès lors qu’on touche à la foi de quelqu’un, on touche à quelque chose de très intime. Et le pire, c’est que ce sont des hommes religieux qui ont dit que ce sont des lobbys qui sont derrière nous, que nous incitons à la débauche, à la fornication, que nous promouvons l’homosexualité alors qu’aucun d’eux n’a daigné nous appeler pour nous poser des questions », a fait remarquer celui-ci dans une vidéo sur Youtube.

Pour beaucoup, la série a dépassé les limites de la décence. Et ce sont les termes « goujaterie, pervers, pernicieux, promotion de l’adultère, dégueulasse, vulgaire, incitation à la fornication, etc » qui sont les commentaires les plus répandus sur les réseaux sociaux.

Il y a ainsi deux logiques qui s’affrontent : celle du réalisme prôné par le producteur qui pense qu’il faut choquer pour se faire entendre ; une logique qui veuille que la pudeur soit au rendez-vous pour être en accord avec la culture sénégalaise très regardante sur la pudeur.

Ibou Guèye prend ainsi, à titre de comparaison, l’exemple des campagnes de sécurité routière en France et dans lesquelles, on montre des scènes d’accidents violents avec un automobiliste qui roulait à 250 Km heure. Pour lui, elles interpellent plus. Ce qui est loin d’être prouvé. Il aurait peut-être fallu que le sieur Guèye brandisse des études qui prouvent la relation entre une éventuelle baisse des accidents et l’impact de ces campagnes sur celle-ci pour démontrer que ces campagnes sont efficaces. Ce n’est pas parce que ces publicités le choquent et résonnent chez lui, qu’elles sont efficaces. Connaît-il l’impact chez les autres ?

« Dinama Nekh », cette célèbre série qui a mis Daro au-devant de la scène, a pourtant un moment raconté l’histoire du « mbaraane » ou plus exactement ces deux jeunes femmes qui ont loué un appartement où elles attirent les hommes avant de les dépouiller avec la complicité d’un rabatteur qui les attire. Une série à la fois humoristique, pas du tout vulgaire et très pédagogique qui montre qu’on peut éduquer sans heurter, ni choquer.

« Infidèles » dérange, c’est sûr et Ibou Guèye doit se ranger à l’idée qu’il y a d’autres manière d’enseigner, d’éduquer et de sensibiliser. Même en Occident où les mœurs sont plus libérées, difficile de trouver dans les téléfilms, un langage aussi cru, malsain, vulgaire et choquant. S’embrasser entre amoureux dans la rue en France, est un acte banal, ce qui n’est point admis sous nos cieux. Un Sénégalais ne verrait pas d’un bon œil, un homme sénégalais qui embrasse une femme dans un film sénégalais. Et pourtant, il ne verrait aucun mal dans le fait qu’un français embrassât une Française dans un film français. C’est une posture culturelle qui impose qu’on accepte une pratique par des pratiquants dont c’est la réalité et les moeurs ou une réalité en fonction des espaces. Ce qui ne veut pas dire qu’une culture soit meilleure qu’une autre. Tout est en réalité relatif dans l’espace. D’ailleurs en Europe, la différence y est faite entre un film normal et un film pornographique pour lequel l’accès est très encadré à travers des codes d’accès, un contrôle parental et la liberté de la personne qui doit faire sa démarche personnelle. La recherche du sensationnel et du buzz, ne doit en aucune façon pousser à certaines extrémités.

L’équation du modèle économique

Mais les séries sénégalaises ne posent pas que ces problèmes. Les récents départs de la série « Maîtresse d’un homme mariée » de Halima Gadji ou Ngorbal Niang entre autres, qui ont créé un déchaînement sur les réseaux sociaux avec des avis partagés, a montré à quel point les acteurs jadis inconnus et devenus par la suite célèbres, veulent voir le traitement dont ils font l’objet, amélioré, au fur et à mesure que les saisons s’enchaînent. Ce qui n’est pas sans poser la question de l’organisation d’un secteur en plein boom et la nature des contrats qui y sont proposés. S’il y a des problèmes de ce genre, c’est bien parce qu’il y a d’une part, une logique de profit, l’équation du modèle économique de la production des séries, le niveau des cachets  en rapport avec le statut et la cote des acteurs. La conséquence des départs, ce sont des remplacements par d’autres personnes en quête de succès. La vérité est que le manque de formation à la base de la plupart des acteurs et la recherche du succès à tout prix, font les affaires de certains producteurs qui ne veulent pour rien au monde renégocier les cachets et valoriser les contrats, se disant qu’ils trouveront toujours des acteurs à la belle plastique et même au jeu d’acteur approximatif pour suppléer les récalcitrants d’autant plus qu’on a affaire à des films à rallonge. Ce qui prouve qu’on a encore affaire à un secteur amateur.

Quid du modèle économique ? Ces productions sont-elles rentables pour les investisseurs. Nourrissent-elles leur homme ? Dans une enquête du journal “Le Monde” qui évoque le sujet, l’on apprend que les recettes publicitaires sont partagées entre les chaînes de télévision et les sociétés de production audiovisuelle qui foisonnent à Dakar. « Nous gardons en général 60 à 70 % des recettes et nous distribuons le reste au diffuseur », détaille Ibou Guèye, patron d’EvenProd, Mais pour qu’une série soit rentable, ajoute celui-ci, il faut monter une stratégie de diffusion. « Nous négocions par exemple des périodes d’exclusivité avec Wido, la plateforme de vidéos en ligne de la Sonatel [opérateur télécoms filiale d’Orange]. Puis nous gagnons d’autres revenus avec YouTube, qui tournent autour de 15 millions de francs CFA [près de 22 900 euros] pour un projet sur six mois », explique Ibou Gueye.

Pour produire deux saisons de 52 épisodes, l’homme d’affaires et producteur investit entre 75 et 100 millions de francs CFA. Les gros postes de dépenses sont les locations de villas, les transports et bien évidemment les cachets des acteurs, qui augmentent parallèlement à leur notoriété. Chez Marodi, les affaires tournent bien, puisque Serigne Massamba Ndour assure avoir désormais la capacité financière de mobiliser quatre équipes de tournage en même temps, chacune composée d’une quinzaine de techniciens et d’une trentaine d’acteurs. Et ce secteur qui s’ouvre commence à offrir des débouchés aux jeunes Dakarois.

Désormais, l’objectif des sociétés de production est de continuer de se diversifier pour chercher des revenus à l’international. EvenProd a déjà commencé à doubler plusieurs séries en français et réfléchit à le faire en anglais pour « être diffusé par les télévisions locales au Ghana, au Cameroun ou en Côte d’Ivoire », précise Ibou Guèye. Une stratégie déjà adoptée par Marodi, qui assure que les télévisions étrangères sont sa troisième source de revenus, après les chaînes sénégalaises et YouTube. D’ici cinq ans, Serigne Massamba Ndour ambitionne même de figurer « parmi les trois plus grands groupes médias en Afrique ». Et déjà, le producteur plaide pour une aide : « le gouvernement doit nous soutenir car nous exportons la culture sénégalaise en Afrique, mais aussi dans le reste du monde ».

Chez Canal+ International, qui a acquis les deux fictions phares de Marodi pour les diffuser sur sa chaîne A +, on a saisi ce marché potentiel que représentent les diasporas africaines. « Nous ciblons les troisièmes générations, qui n’ont pas forcément de liens rapprochés avec leur pays d’origine. Ces séries leur parlent », explique Manon Mochée, chargée du marketing chez Thema, filiale de Canal+ International qui se positionne comme « une offre parallèle aux grandes plateformes numériques ». Le géant audiovisuel, dont les affaires marchent bien sur le continent, a lancé il y a un an « Sunu yeuf», une chaîne entièrement dédiée à ce type de formats et aux pièces de théâtres en wolof. Le groupe français diffuse déjà ces fictions, préalablement doublées en français, dans une vingtaine de pays africains.

Ce qui fait dire à Clémentine Tugendhat, directrice des chaînes thématiques et du marketing éditorial de Canal + International, qu’« une industrie des séries est en train de naître au Sénégal ». Pour elle, « ces productions n’ont rien à envier aux novelas sud-américaines ou aux séries nigérianes en termes de qualité technique et de jeu des acteurs ». Reste à structurer un secteur audiovisuel en pleine transformation pour espérer faire de l’ombre au géant nigérian Nollywood, deuxième puissance cinématographique au monde.

La responsabilité des producteurs en question

Au-delà, le secteur de la production gagnerait à être mieux organisé en vue d’en faire une vraie industrie. Des écoles de formation au métier d’acteur devraient être mises sur pied, de manière à doter les acteurs de statut et de cartes professionnelles et aider à mieux valoriser le métier au lieu de laisser l’accès à n’importe quelle fille à la plastique avantageuse, trouvée au hasard d’un casting. Il est bien évident que tous ceux ou celles qui officient dans ces films, ne savent pas jouer. C’est en effet un métier qui requiert une formation. Le hic dans ces films, ce sont l’’improvisation et l’approximation dans le jeu, sans oublier les scénarii, fruits parfois d’épisodes agencés sans cohérence, mais simplement motivés par une logique de prolongation des saisons pour tirer le maximum de profits. Les séries qui tirent en longueur, finissent parfois par perdre de leur saveur, surtout lorsque la stratégie marketing n’est pas forcément maîtrisée. En effet l’intérêt d’un film à succès lors d’une première saison, peut facilement s’effriter, le temps d’une pause pour lancer une autre saison. D’autres séries peuvent entre temps voir le jour et éclipser les précédents.

La question des modèles se pose également. Que cherche-t-on à vendre ? C’est l’équation de la présence de ces filles à la peau dépigmentée et artificiels devant l’éternel (cils, sourcils, greffages, etc) qui doit être posée. Quels symboles veut-on promouvoir auprès du public qui s’identifie à ces femmes et hommes ? Doit-on continuer à projeter l’image de la femme superficielle et artificielle ? Une bonne question surtout si les productions ont vocation à s’internationaliser et à vendre la culture et l’image du Sénégal. C’est pourquoi les séries mal pensées, très axées sur le sensationnel et le buzz, promeuvent le mauvais visage du Sénégal à l’étranger, lorsqu’elles ne présentent que les tares, le côté sexuel et les rapports fondés sur l’intérêt et le matériel entre hommes et femmes.

N’est-ce pas Hollywood qui a vendu l’image de l’Amérique, l’American way of life ou encore le rêve américain ? Dans la réalité, l’Amérique n’est pas à certains égards le reflet de ce qu’on voit dans les films qui ont d’ailleurs une forte vocation propagandiste. C’est pourquoi l’internationalisation à tout prix avec les problèmes de synchronisation dans le doublage des voix (voix de français d’origine africaine) avec les lèvres des acteurs et leur jeu, selon qu’on est sur A+ de Canal (en français) et « Sunu Yeuf » (en wolof), révèle dans le fond, deux films différents de par la langue utilisée, mais à la saveur et la perception différente.  On ne doit pas non plus tout permettre à ces chaînes étrangères aux moyens plus importants, exploiter la culture et les productions sénégalaises sans contrôle, ni quitus. L’image d’un pays est si important qu’on ne doit pas la laisser à n’importe quel aventurier et capitaliste en quête uniquement de profits et non de promotion de la culture. Ces étrangers se foutent complètement du contenu et de l’image du pays. Ce qui leur importe est tout juste de contrôler, monopoliser la production,  de vendre de la pub dans un environnement où les chaînes de télévision ne jouent pas le jeu. Les producteurs doivent aussi garder à l’esprit qu’ils ont une lourde responsabilité qui n’est pas que de faire du profit, mais aussi de montrer un visage respectable de leurs pays, de leur culture er des mœurs.