NETTALI.COM  – Sommes-nous à ce point si suffisants et si peu exigeants que nos gouvernants se croient tout permis ? Ils pensent nous accorder des privilèges lorsqu’ils font ce pour quoi ils sont élus. Ils savent pourtant que c’est grâce à nos deniers qu’ils arrivent à exercer tranquillement le pouvoir, à en jouir au point même d’en abuser. La décision subite de Macky Sall de prendre en charge la question de l’emploi des jeunes, a quelque chose de choquant et même de révoltant. Elle démontre à souhait que c’est pour se tirer d’affaire, qu’il a décidé de faire pleuvoir des milliards pour donner une consistance à ses plans.

L’argent, eh oui, ça parle aux gens et cela nourrit beaucoup d’espoirs, et peut-être même des chimères. En vérité, c’est la rue qui a contraint Macky Sall à enfin regarder en face la fièvre jeune qui est plus une menace immédiate pour lui que la question de l’indépendance de la justice. N’y aurait-il pas eu les émeutes de mars 2021 qu’il n’aurait pas pensé trouver des solutions à la question de l’emploi. ! Il est pourtant au pouvoir depuis neuf (9) ans. Et il ne lui reste plus que trois (3) ans. Que peut-il réellement faire, sinon tenter de régler la question en urgence ? Mais avec l’urgence, difficile de construire des choses solides et pérennes. Sinon qu’à baisser la fièvre de la contestation dans le but de s’assurer une tranquillité et surtout reculer pour mieux sauter.

A vouloir minimiser les choses ou même les négliger, on finit toujours par se faire rattraper par la réalité. Il suffit d’une goutte d’eau pour faire déborder le vase. Et l’affaire Sonko n’a fait que servir de prétexte aux jeunes pour déverser leur colère et leur misère en pleine rue.

L’emploi, l’éternelle équation

La question de l’emploi est en réalité revenue en surface. Du temps d’Abdoulaye Wade, elle était bien là. Wade avait même, en son temps, organisé à Pikine, un forum pour essayer de trouver des solutions. Des agences comme l’Ofejban (L’Office pour l’emploi des jeunes de la banlieue), le Fnpj (Fonds national de promotion de la jeunesse)… avaient été créées pour apporter des solutions. Et l’arrivée de Macky Sall au pouvoir n’a rien changé. Absolument rien. Pourtant, le candidat de l’Alliance pour la république (Apr) avait, durant tout sa campagne, fait de la question de l’emploi des jeunes, son cheval de bataille.

La question est revenue et fait l’objet d’une grande préoccupation au fort moment des départs de jeunes en pirogue vers l’eldorado européen avec comme conséquence, des naufrages en mer. Le président avait alors demandé un rapport sur la cartographie du chômage par région. C’était lors du Conseil des ministres  du 18 novembre 2020 au cours duquel, il avait en plus informé son gouvernement “de la décision de créer un Conseil national pour l’insertion et l’emploi des jeunes (Cniej), organe consultatif stratégique d’impulsion qui serait mis en place dans la deuxième quinzaine de décembre 2020″. Beaucoup avaient compris à l’époque que son dessein n’était que de calmer la tempête et un moyen d’éventer la fièvre des pirogues, face à ce qui ressemble à de l’indifférence par rapport à ce drame humain et social qu’est l’émigration clandestine.

Mais la preuve que le chômage est endémique, est que si l’on se fonde sur les chiffres de l’Agence nationale de la statistique et la démographie (Ansd), ce sont environ 100 mille demandeurs d’emplois qui arrivent chaque année sur le marché du travail. Et pour mieux gérer ce flux conséquent, le chef de l’Etat avait souhaité actualiser la cartographie de ces demandeurs d’emplois “en intégrant l’âge, le genre, la région et la formation”. Il avait ainsi chargé le ministre de l’Emploi de veiller à une meilleure maîtrise des flux de sortants “diplômés” des écoles de formation professionnelle. Il avait également invité le ministre en charge de l’Insertion “à engager, sur le terrain, des initiatives sectorielles pragmatiques d’aide à l’embauche des jeunes en relation avec le ministre en charge du Travail, les organisations patronales, les structures et mouvements de jeunesse (Conseil national de la Jeunesse, Oncav…)“. Dans la même dynamique, le chef de l’Etat avait demandé au ministre de l’Emploi de lui soumettre, dans les plus brefs délais, une Stratégie nationale d’insertion professionnelle (Snip) qui accorde une priorité fondamentale aux jeunes diplômés, en cohérence avec les dispositifs publics.

Il est juste de souligner au passage que la population sénégalaise croit à un rythme rapide. Selon les chiffres de 2019, elle est estimée à 16 millions d’habitants. Les moins de 20 ans représentent 55 % de cette population et l’âge moyen est de 19 ans.

L’emploi, voici une question qui déchaîne les passions dans les pays développés où il est en général l’un des principaux thèmes de campagne. Chez nous, il relève tout simplement de la fatalité car nos dirigeants préfèrent de loin nous vendre des infrastructures tape à l’œil dans une logique de réélection. Créer des emplois, ce n’est pas simple, c’est sûr. Ce n’est pas compliqué non plus surtout pour nos états qui n’avons encore rien accompli. Mais les politiciens ont cette manie de privilégier les infrastructures notamment les autoponts, une nouvelle ville, un stade omnisport ou un TER, etc. Et pourtant, autant les infrastructures correspondent à un besoin, autant l’emploi est vital car il permet non seulement de réduire la pauvreté, mais aussi de favoriser la consommation et de faire tourner l’économie. Ce qui revient en quelque sorte à dire que les deux sont parfaitement conciliables.

Le chef de l’Etat a récemment validé le Programme d’Urgence pour l’Emploi et l’Insertion socio-économique des jeunes et demandé au gouvernement de le finaliser avant le 30 avril : le recrutement de 65.000 jeunes dans les activités d’éducation, de reforestation, de reboisement, d’hygiène publique, de sécurité, d’entretien routier et de pavage des villes, entre autres, et celui de 5 000 enseignants ; la généralisation des tenues scolaires, dès la rentrée prochaine, pour le préscolaire, le primaire et dont la confection des tenues qui sera exclusivement locale ; le cap sur le numérique  pour booster l’emploi et la création du Data Center en mai prochain pour favoriser l’éclosion de plus de 4 600 entreprises pour générer plus de 15 700 emplois, dont 720 directs ; “la renégociation de la convention Etat-employeurs élargie à la filière de l’agriculture et de l’agrobusiness qui devra atteindre un objectif de 15 000 emplois” ; le projet de construction des Centres de Formation professionnelle à l’échelle départementale.

L’emploi, une question plutôt économique que d’urgence

Au total donc ce sont 450 milliards de francs qui sont dédiés à ce programme d’urgence d’ici 2023. Des ambitions louables certes, mais qui ne manquent pas de susciter des interrogations. Sur la question de l’emploi, ce ne sont pas les structures qui manquent. Elles sont mêmes nombreuses et redondantes. Et même si récemment le président a évoqué la nécessité d’en fusionner certaines, la stratégie, la rigueur, la transparence et l’efficacité ne sont toujours pas au rendez-vous. Que penser de la Délégation à l’entreprenariat rapide ou plus exactement DER. C’est la notion d’entreprenariat rapide même qui pose problème dans son intitulé.

Cette notion inquiète d’autant plus qu’on doit être dans l’entreprenariat tout simplement. Un domaine où il est question surtout d’accompagner des jeunes pas forcément expérimentés et parfois même sans compétences, avec des financements dérisoires. C’est la notion de risque d’investissement même qui n’est pas assez pris en compte, sans oublier l’accompagnement nécessaire par des personnes habilitées, le contrôle derrière et surtout l’apport financier de l’entrepreneur qui doit être plus conséquent.

Au-delà, il est bien difficile d’envisager la résolution de cette question en occultant la question de l’industrialisation et la dimension économique du problème. La vérité est que notre potentiel emploi est sous exploité s’il n’est pas tout simplement ignoré. L’industrie est avec l’agriculture, les secteurs à fort potentiel de main d’œuvre. Plutôt que de financer des projets et des formations tous azimuts, le chercheur à la fondation Rosa Luxembourg, Ndongo Samba Sylla, conseille, avant tout, de se fonder sur “un vrai modèle de développement. Une politique d’industrialisation permettant de cibler des secteurs-clés pour notre développement auxquels on accorderait tout l’appui qu’il faut pour leur croissance.” Il faut, selon lui, “créer une économie articulée, c’est-à-dire une économie industrielle, moderne, avec des secteurs qui ont des relations amont-aval. C’est-à-dire que l’agriculture va être un débouché pour l’industrie qui va être un débouché pour l’agriculture…”

Pour lui, “le financement des projets n’est pas une approche adaptée pour solutionner les problèmes d’emploi des jeunes. Il faut un écosystème, un environnement propice pour l’éclosion des PME-PMI. Et cet environnement n’existe pas. La plupart du temps, on finance des projets sans lendemain. C’est la réalité. D’une part, parce que les candidats opèrent souvent dans les mêmes secteurs. D’autre part, parce qu’il manque un accompagnement technique, une protection contre la concurrence extérieure… Financer des projets sans les inscrire dans une vision industrielle, on le fait depuis 1960 et cela n’a jamais marché. Cela ne peut pas marcher“.

Pour Mamadou Diop Decroix, invité du “Grand Jury” de ce dimanche 25 avril, “On ne peut pas parler d’améliorer l’employabilité. Ces questions sont économiques. Voilà l’erreur de Macky Sall et il ne s’en sortira pas “, dit-il. Avant d’ajouter : “on ne peut créer des emplois par décrets ou en signant des lois. C’est en construisant une machine économique forte, dynamique et porteuse qu’on peut avoir de l’emploi. Alors qu’on ne l’a pas ici”. Le député pense d’ailleurs que “Macky Sall est complément passé à côté de la plaque “, suggérant de ” réinventer la machine économique.” en créant “les conditions favorables pour la création d’emplois.” Mais malheureusement, conclut-il, “le gouvernement ne s’occupe pas du secteur privé”.

L’industrialisation, l’agriculture, le numérique, les ressources, un privé national fort, etc pour booster le potentiel emploi

Depuis les régimes passés, la réalité est une désindustrialisation progressive qui a été notée avec la disparition de l’industrie textile avec les exemples de Sotiba, Icotaf, la Société cotonnière du Cap-vert, Nsts, etc et de certains fleurons passés entre des mains étrangères ou de privés. La conservation de ces industries ne nous aurait-elle pas valu des satisfactions dans un contexte où les tenues sénégalaises sont revenues à la mode et connaissent un succès retentissant. Continuer à s’habiller en bazin ou en friperie ne fait que davantage creuser le déficit de la balance commerciale et enrichir les industriels d’ailleurs ? Une industrie textile digne de ce nom, connectée à un secteur de la confection et du stylisme, peut générer beaucoup d’emplois. Les tenues scolaires généralisées sont une bonne initiative en soi, mais pas suffisante pour booster l’activité de confection.

D’ailleurs, cette logique que veut créer le président de la République, peut bel et bien fonctionner à condition d’être étendue au mobilier sénégalais. Pourquoi a-t-on encore besoin de commander du mobilier à l’étranger ? L’on devrait songer à limiter les commandes au Sénégal, quitte à opérer un renforcement des capacités de nos artisans, menuisiers, de manière à les inciter à une production de meilleure qualité. La même expérience pourrait aussi valoir pour “Ngaay Mekhé” spécialisé dans la chaussure, les ceintures et autres calepins en cuir et qui pourrait progressivement absorber les commandes de l’armée, de la police et d’autres corps paramilitaires. Tout n’est en réalité qu’une question de volonté politique et de renforcement de capacités. Les voitures japonaises n’ont pas été exportables du jour au lendemain. Un secteur tel que la pêche, gagnerait à être mieux organisé et professionnalisé. Il aurait du coup pu mieux nourrir son homme au lieu de continuer à profiter aux étrangers.

Que penser du manque criant d’industries de transformation des produits de la pêche, là où les bateaux étrangers s’en chargent en raclant par la même occasion, nos fonds de mer ?

De quoi manque le Sénégal pour se doter d’une industrie minéralière et énergétiques digne de ce nom ? Ne possédons-nous pas du zircon, du fer, du charbon, de l’or, du marbre (la 2e qualité mondiale), du phosphate, du gaz, du pétrole, etc. Ces secteurs peuvent générer énormément d’emplois à condition d’investir la transformation.

A la place du Ter dont les délais ne cessent d’être rallongés et les avenants multipliés, n’aurions-nous pas pu développer un chemin de fer plus populaire, plus accessible et  confortable tout simplement pour mieux desservir le territoire national, de manière à développer des activités de commerce et de restauration sur le tracé, comme ce fut le cas, il n’y a guère longtemps, avec des gares ferroviaires très attrayantes qui participaient à la lutte contre l’exode rural ?

Recruter 5000 enseignants peut être une bonne chose, mais à condition de ne pas les former en accéléré et impacter le niveau déjà faible des élèves. Mais pour ce qui est des emplois prévus avec ce datacenter à mettre en place et qui est une question de souveraineté, se pose la question des chiffres liés aux emplois indirects que cela peut générer. Cela va dépendre de comment ce centre de données va stimuler l’innovation (création de call centers, développement d’applications dédiées aux services, etc.) en offrant de la puissance de calcul, des capacités de stockage et des ressources de transmission de données abordables par rapport aux grands acteurs du Cloud comme Amazon, Microsoft, Google, etc.

Il serait en tout cas bien judicieux de songer à la préservation des emplois existants et essayer de regénérer les emplois perdus dans les secteurs très touchés par la récente pandémie, notamment le tourisme, l’hôtellerie, la restauration qui sont des secteurs clé de notre économie.

Un programme d’urgence qui n’emporte pas forcément l’adhésion de tous. Normal dirait-on. Des économistes sont en tout bien sceptiques sur les 450 milliards que va dégager l’Etat pour ces emplois dont 150 pour cette année 2021. Aussi, dans la foulée, se demandent-ils si les réaménagements budgétaires ne vont pas créer des crises dans certains secteurs, estimant que l’Etat n’a pas vocation à créer des emplois à travers le budget. Ceux-là ne demandent d’ailleurs ni plus, ni moins que ces organes de création d’emplois soient d’abord audités et ensuite fusionnés, de manière à assurer une certaine cohérence et plus d’efficacité.

Invité du “Jury du dimanche” sur Iradio, Oumar Seck, expert financier, chef de la Plateforme EU ACP de développement du secteur privé, a dénoncé la désindustrialisation du Sénégal et indiqué que “l’erreur que nous avons commise, c’est qu’il n’y a pas eu de suivi et il n’y a pas eu de dynamique de migration en termes de compétitivité sur les secteurs industriels où le Sénégal a misés”. Cependant, il a fait savoir, pour rassurer, que dans les deux prochaines années, le Sénégal peut créer plus d’un million d’emplois bien payés. Pourtant, tempère celui-ci, tant qu’un dispositif de promotion des PME/PMI n’est pas mis en place, ce sera difficile de créer des emplois. Ce, parce que la promotion des PME est au cœur des agendas de création d’emplois. “Il ne s’agit pas de mettre l’argent. Il s’agit d’avoir un dispositif orienté vers des résultats concrets. Ce n’est pas l’argent qui règle la question de l’emploi. On a un problème d’instruments, d’outils de mis en œuvre. Le dispositif de financements et d’encadrement n’est pas efficace. Le Sénégal a des institutions mais il y a des problèmes au niveau des instruments et les stratégies et de la redevabilité. Il y a possibilité de rationaliser les structures”, a expliqué le chef de la Plateforme EU ACP de développement du secteur privé. Qui, dans le même sillage, a plaidé l’accompagnement du secteur informel. Ce, en l’incitant à la formation et en les capacitant afin qu’il puisse accéder au financement.

Le Conseil présidentiel a, en tout cas, suscité beaucoup d’espoirs chez ces jeunes venus des 14 régions du Sénégal. Mais c’est l’affaire des “Jakartamen” qui est venue polluer l’atmosphère avec cette histoire de subvention qui ne leur est pas parvenue. Comme quoi au Sénégal, lorsque la transparence n’est pas au rendez-vous, ce sont souvent des problèmes de rigueur et de coordination qui s’invitent. Difficile dans ces cas de réussir quoi que ce soit. Lorsque le gouvernement est inefficace, c’est le président qui est au four et au moulin. Et les rencontres finissent par virer au populisme. Sacrés pays de folklore et d’immobilisme.