NETTALI.COM – Le président Macky Sall, est-il vraiment animé par une volonté de doter le Sénégal d’une presse forte ? Au regard des actes qu’il pose, l’on est tentés de répondre par la négative. En effet, plus le temps passe, plus les acteurs des médias désespèrent de voir un jour le décret relatif au nouveau code de la presse, signé. Le 4ème pouvoir a certes trouvé les moyens de sa propre police avec le Cored, mais sa seule volonté d’autorégulation, à elle seule, ne peut suffire.

Les professionnels attendent beaucoup du décret qui doit mettre en place, un fonds d’appui à la presse et qui devrait remplacer l’aide à la presse qui, selon certains n’aura profité qu’aux seuls patrons. Ce fonds d’appui devrait ainsi financer tous les nouveaux organes nécessaires à l’assainissement de la presse (Harca, Commission nationale de la carte nationale de la presse, Cored…). Il devrait aussi aider à renforcer les capacités des journalistes et techniciens de la communication car 2% de son montant sont réservés à la formation continue de manière à renforcer les capacités de ceux-ci.

Mieux, le nouveau code de la presse prévoit une loi sur la publicité qui viendrait renforcer la presse privée qui sera seule habilitée à vendre ses espaces et ses temps d’antenne. La presse gouvernementale elle, devrait être financée par une subvention étatique. Mais là aussi, c’est le décret d’application qui est le frein.
La presse fait en effet l’objet d’un mauvais procès. Injuste à certains égards. L’on a en effet tendance à traiter les journalistes de nuls, sans toutefois prendre la précaution de nuancer le jugement. L’on a même pris l’habitude de dire qu’ils sont aussi des menteurs et certains s’amusant volontiers à utiliser le terme « doulnaliste » pour les désigner. Ils sont également accusés d’être corrompus, oubliant qu’il y a dans leurs rangs, une bonne partie de gens honnêtes qui ne demandent qu’à ce qu’on sépare la bonne graine de l’ivraie. Bref, ils sont accusés de tous les péchés d’Israël, occultant le fait qu’ils émanent de la société sénégalaise qui comporte aussi d’autres corporations avec les mêmes tares.

Mais pour une société aussi contradictoire qu’exigeante que celle sénégalaise, la question qui se pose est de savoir comment arriver à concilier un modèle économique qui peine à nourrir son homme, l’érection d’une presse indépendante et un produit que le public veut lui-même imposer, oubliant que le métier de journaliste obéit à des normes et une déontologie. L’on entend souvent des propos dans le genre «les gens aiment ça, il faut le leur donner», ignorant la vocation des médias qui est d’informer, d’éduquer et aussi de divertir. Mais qui au juste pour assurer ces missions ? Des journalistes, des non journalistes ?

A la vérité, force est de reconnaître que la presse est de nos jours, un domaine où aiment bien se nicher des gens en situation d’échec scolaire ; des artistes en panne de succès ; des mannequins reconverties, des jeunes femmes bien dotées par la nature, ou simplement des personnages en quête de buzz et de richesses. C’est un secteur facile à intégrer au regard du nombre d’écoles de formation devenues des alternatives au Cesti, la référence et où l’on accède par voie de concours. La porosité des textes joue aussi fortement. Le journalisme a en réalité ce défaut, celui d’être un métier accessible, tant son exercice s’assimile à de la parlotte, au fait de tenir un micro et de discourir selon son bon vouloir, de livrer une opinion pensant qu’on produit de l’information. Or, c’est un domaine qui a pour vocation de relayer des faits, recoupés suivant des techniques, à partir de sources d’informations constituées avec le temps ou en fonction des circonstances et du sujet. A l’heure de l’internet, beaucoup pensent produire de l’information en captant un instant de la vie et en le diffusant sur internet. Ils oublient souvent d’expliquer ce qui s’est passé avant, sur le moment et la poursuite de cet évènement bien après.

Une invasion du secteur qui banalise le métier 

Le journalisme est également un métier banalisé à tel point que beaucoup y ont atterri, créant un désastre sans précédent. L’on tolère l’invasion mais il suffit qu’une dérive se produise peur que l’on se mette à critiquer ! Suprême contradiction ! Le journalisme requière tout de même, en dehors de la formation, un bon niveau d’éducation et de culture générale. C’est tout de même effarant de voir un Paco Jackson, connu pour être un « jet-setteur » version tropiques et Adja Diallo pour être une mannequin, penser devoir animer une émission (« Tout se discute ») sur la 2 STV où ils abordent des questions de politique, de santé, d’économie, etc. alors qu’ils ignorent tout des faits politiques. Ils n’ont que les réflexes de l’homme de la rue en réalité, se contentant de poser des questions innocentes mentionnées sur des feuilles de papier, sans toutefois maîtriser les techniques d’interview.

Bijou Ngoné avec l’émission « Confrontation » sur la 2 STV, nous sert souvent des prestations à la limite de l’abrutissement et de la crétinisation des esprits. Elle est fraîche dans les mémoires, celle au cours de laquelle, elle avait comme invités Pawlish Mbaye, Ouzin Keïta et 10 000 problèmes. Des personnages qui ne devraient pourtant pas servir de référence aux jeunes, même s’ils sont par ailleurs libres d’adopter dans un cadre strictement privé, la vie de leur choix. Une émission dont on se demandait où elle pouvait bien mener le téléspectateur. Cette logique qui veuille que l’on serve au public des émissions qui les divertissent. Pourquoi pas ? Mais des émissions qui les abrutissent. Certainement pas.

La télé a aussi cette vocation d’éducation, d’éveil du citoyen, mais cette responsabilité de mettre des filtres. Elle ne doit pas céder aux caprices des personnes qui pensent à la place du téléspectateur et décrètent ce qu’ils doivent consommer, à partir de leurs propres perspectives. C’est comme ce père de famille qui cède au caprice de son enfant qui veut plutôt jouer que faire ses devoirs.

Comment comprendre par exemple que Ndèye Ndack sur la chaîne 2 STV nous propose un jour, une émission dans laquelle, il est question de séduction et où des objets sexuels sont exhibés avec des termes aussi suggestifs ? Une émission qui était passée en week-end à une heure où des enfants étaient susceptibles de les suivre en même temps que leurs parents. La personne invitée en tant que spécialiste, y était manifestement pour des raisons commerciales. Elle n’avait fait qu’exposer au passage des détails de séduction qui relèvent plus d’une information intime que publique. Un fait qui semble inapproprié par rapport à nos mœurs de Sénégalais plutôt pudiques, même si dans l’intimité des couples, le principe reste la liberté.

L’autre tare de nos télés, c’est d’être peuplées les vendredis soirs par ces fameux chroniqueurs. « Ndoumbélane » de la Sen Tv par exemple réunit un professeur de philosophie de niveau de lycée, un jeune qui aurait écrit quelques bouquins, un activiste, etc. De même que « Jakarloo ». Rien n’interdit à priori que ces personnages officient sur ces chaînes, mais le problème est que même si ces émissions sont apparentées à des talk show, on y traite de questions plutôt sérieuses liées à la politique, l’économie, le social, la religion, la santé, etc qui requièrent une bonne connaissance des faits pour lesquels les seules opinions de chroniqueurs ne peuvent suffire. Ceux qui reçoivent aussi ces opinions avec leurs doses de subjectivité, ont aussi les leurs. En quoi celles des chroniqueurs, devraient-elles prévaloir ?

Il n’y a pas que ce qui est produit directement par les chaînes qui pose problème. Les téléfilms sénégalais ne sont pour la plupart que de pâles copies des télénovas ou le placage de réalités d’ailleurs. Si ce n’est pas une vision onirique qui est projetée de la famille sénégalaise baignant dans l’opulence, c’est le mimétisme des films américains sur fond de chantage, de kidnapping, de suspens, de coups bas etc qui est affiché. Mais heureusement qu’il y en a quelques rares qui sortent du lot. Le Cnra n’avait-il pas par exemple sévi contre la série « maîtresse d’une femme mariée » en relevant des faits contraires aux bonnes mœurs sénégalaises ? De même à suivre la série « Infidèles » et les paroles crues et les insultes qui ponctuent les dialogues, l’on est sidéré par l’exemple servi aux jeunes. La recherche du truc pimenté et le besoin d’accrocher, ne devraient pas conduire à certains excès. Et le réalisme voudrait que les mœurs sénégalaises soient bien marquées par la pudeur et la retenue. En privé, c’est la liberté individuelle de tout un chacun qui prévaut.

Sur l’internet, la règle semble être le mépris total des normes. Le déficit de contenus de certains sites d’infos pour certains à relayer des informations déjà fausses depuis le site d’origine. Même lorsqu’ils reprennent les contenus des quotidiens de la presse écrite, ils en arrivent à dénaturer la substance de l’info, appauvrissant de fait le contenu, animés par une simple logique, celle de livrer une info fast food. Courte mais toutefois indigeste.

La presse écrite, elle aussi n’échappe pas à la règle. Elle a ses titres crédibles mais aussi ses brebis galeuses. Certains d’entre eux ont un tirage tellement réduit et sont obligés de surfer sur les revues de presse pour exister. L’essentiel étant d’afficher un titre bien racoleur et des puces à n’en plus finir et compter sur la revue de presse pour exister. Certains titres sont connus pour exercer du chantage permanent sur des politiques et des dirigeants d’entreprise ou encore des célébrités, là où d’autres sont utilisés dans des cabales politiques.

A la vérité, si beaucoup pensent qu’ils peuvent intégrer la presse, c’est parce que les journalistes ne transpirent plus assez. Ils sont pour beaucoup dans une logique de caisses de résonnance. Leur rôle en est réduit à rapporter des déclarations ou à faire des comptes rendus. L’investigation n’est plus le fort de la presse. Et c’est l’un de ses problèmes qui banalise si fortement le métier.

Mais le problème de la presse, c’est aussi malheureusement des autres pouvoirs qui traînent les pieds et semblent peu disposés à la renforcer. Bien avant le président de la république, c’est l’Assemblée nationale qui avait bloqué sur une histoire de dépénalisation des délits de presse et s’était focalisée sur le fait que le journaliste devait pouvoir aller en prison. Et pourtant elle avait bel et bien le pouvoir d’amender le projet de loi bien avant son vote. Et au finish, cela a été une grosse perte de temps pour un projet qui décelait des points bien plus importants. La véritable question est de se demander finalement si une presse forte arrange réellement Macky Sall ? Une situation qui laisse penser qu’il s’y complait bien.

Harca et nouveau code de la presse : le surplace

Pour l’heure, la presse, à travers le Cored, le tribunal des journalistes, a senti le besoin de collaborer avec le Conseil national de régulation de l’audiovisuel (Cnra) même si d’aucuns peuvent penser à tort d’ailleurs que les deux organes font doublon. L’objectif de leur récente rencontre avait pour objectif d’échanger sur les dérives qui se sont multipliées ces derniers temps dans des médias et dont la mauvaise influence peut être néfaste sur le jeune public, particulièrement. En effet, si le Cnra s’adresse exclusivement aux éditeurs et patrons de presse, le Cored, lui, est compétent pour juger du travail des employés des médias. Le Cored peut ainsi «condamner» un journaliste et demander à la Commission de la carte nationale de la presse de suspendre pour une durée déterminée ou définitivement, la carte d’un professionnel des médias coupable de dérives.

Avec le nouveau code de la presse, le Cnra est censé être remplacé par un nouveau régulateur nommé « Haute Autorité de Régulation de la Communication et de l’audiovisuel » (HARCA). Soit une entité dotée de plus de compétences que lui. Et plus exactement un pouvoir qui va s’exercer sur toute la presse (radios, télévisions, presse écrite, presse en ligne), là où le Cnra ne s’occupait que d’audiovisuel. La Harca va donc à la place du ministère de la Communication, recevoir les dossiers des postulants, les instruire, tout en faisant signer un cahier des charges dans le but de veiller à son respect. L’objectif est aussi qu’elle puisse retirer ou suspendre une fréquence lorsque le cahier des charges n’est pas respecté. Elle sera ainsi du début à la fin du processus. Ce qui n’était pas le cas avec le Cnra qui n’avait pas de moyen de coercition.

Toutefois, l’obstacle est que le projet de loi lié à la mise en place de la Harca est malheureusement depuis 2017 au niveau du Secrétariat général du gouvernement. Il est en attente d’un examen par le conseil des ministres avant de passer à l’Assemblée nationale comme projet de loi.
En dehors de la Harca, le nouveau code de la presse dont le président de la République peine à signer le décret d’application, recèle même d’intéressantes innovations. Il prévoit par exemple la création d’une commission de la Carte nationale de la presse pour mieux réguler le secteur. De ce fait, les cartes de presse délivrées par le support, sont appelées à disparaître et les professionnels des médias mieux maîtrisés, mieux contrôlés.

La mise en place de la commission de la carte nationale de la presse, instituée par le nouveau code, permettra ainsi de faire la différence entre l’animateur et le journaliste. Le journaliste étant le seul professionnel des médias habilité à collecter, vérifier et diffuser des informations. L’animateur, quant à lui, devrait juste se cantonner au divertissement et aux émissions à caractère religieux et culturel.

En effet, selon les dispositions de la loi, la commission ne doit délivrer la carte qu’aux journalistes et techniciens des médias. Et ces derniers, pour disposer de ce «sésame» devront sortir d’une école de formation reconnue par l’Etat, sinon ils doivent avoir la licence et 2 ans d’expérience dans la collecte et le traitement de l’information. S’ils ne remplissent pas ces deux critères, ils doivent avoir une expérience de 10 ans pour pouvoir venir au niveau de la commission qui doit les évaluer pour valider leur expérience avant de pouvoir leur donner une carte de presse.

Renforcer son rôle de sentinelle de la démocratie

La presse a beau être critiquée – et c’est normal – mais elle est bien utile à la sauvegarde de la démocratie. Comment aurions-nous par exemple pu être au courant d’un certain niveau de scandales ou d’événements ou d’actes cachés et nébuleux si la presse n’en avait pas fait part ? Bien que le phénomène de la corruption soit vécu au quotidien par des citoyens qui en font les frais, il existe un niveau de corruption bien plus subtil et plus sophistiqué qui échappe au citoyen ordinaire qui n’a pas accès à certains milieux ou à certaines sources d’informations.

A la vérité, nous devrions être fiers de cette presse, en l’encourageant à travailler davantage et mieux. Mais et surtout parce qu’elle est l’un des derniers remparts de la démocratie et de la transparence, aux côtés de la justice qui se débat dans un combat contre l’exécutif. La presse est jalouse de son indépendance. C’est sûr. Et elle fait un travail formidable quoiqu’abritant des brebis galeuses en son sein qui se livrent au commerce de l’info ou qui ne font par leur travail avec toute l’éthique, le professionnalisme et la déontologie requis. Le pluralisme en son sein, permet aussi de sauver la liberté de presse. Il est en effet tout à fait illusoire de penser bâillonner toute une corporation, soit en signant des contrats commerciaux ou en achetant des patrons de presse, voire des journalistes. Le journaliste peut décider de faire valoir sa liberté ou sa clause de conscience pour ne pas avoir à exécuter un sale boulot.

Il ne reste plus que l’Etat pour jouer sa partition en signant le décret d’application du nouveau code de la presse et à introduire le projet de loi sur la Harca. A moins peut-être qu’une presse plus forte ne lui convienne pas.