NETTALI.COM – Le débat sur les guérisons liées à l’administration de l’hydroxichloroquine (ndlr – la chloroquine est le principe actif, c’est à dire ce qui soigne) par le professeur Raoult et son équipe de l’IHU de Marseille, soulève des passions et pas des moindres. Il semblerait même, selon le docteur Mamadou Mansour Diouf, réanimateur à Bordeaux, que la polémique a pris le dessus sur l’essentiel.

Pour Mansour Diouf, l’essentiel est de savoir comment sortir de cette pandémie. L’énergie des Sénégalais devrait de ce fait être centrée sur ce qui va permettre d’éviter la propagation ? Il relève qu’il y a des résultats certes encourageants, mais s’empresse-t-il de tempérer qu’il ne faut pas faire croire que la chloroquine serait un remède miracle. Une marge de prudence devrait à son avis être gardée. Le docteur pense ainsi que la manière dont le débat est engagé et la banalisation qui en est issue, ne doivent toutefois pas laisser la porte ouverte à la tentation chez certains, à l’automédication car beaucoup de personnes rentrent dans la brèche, pensant qu’ils peuvent aller se procurer une plaque de chloroquine à 3000 F à Keur Serigne Bi pour arriver à se soigner. Pour le réanimateur, chaque pays a sa réalité et celle de la France ne doit point être plaquée ici. On n’est pas, ajoute-t-il, ici dans des cas de morts ou de situation de réanimation. Il intervenait au téléphone en direct de Bordeaux à l’émission « Jakarloo » de ce vendredi 27 mars sur la TFM.

Une occasion saisie par Birima Ndiaye, l’éternel fans du Président Macky Sall pour critiquer le ballet des opposants et de la société civile en cours au palais, qu’il a qualifié de folklore et de noce. « Qu’est-ce que ça nous rapporte ? », s’est demandé le tonitruant syndicaliste, avant d’ajouter : « Macky Sall doit administrer ce pays car en tant que chef de l’Etat, il doit se préserver. »

Mais au cours de l’émission, il a surtout été question de gestion des stocks de masques par le ministère de la Santé, de qualité du gel vendu dans la rue et de sécurité des pharmaciens, des forces de l’ordre ainsi que des personnels soignants en contact avec les malades, les populations et leurs familles. L’équation du monopole du dépistage, de l’implication du privé dans le processus ainsi que celle du sort des régions éloignées dans le cadre du dépistage, s’y est invitée.

Pendant ce temps, le virus lui, poursuit sa folle course planétaire, sourd aux toux, éternuements, à la fièvre et aux courbatures, mais surtout à la détresse de familles qui ne peuvent plus voir, ni accompagner leurs morts, voués à la crémation. Elles sont en effet terribles ces images de témoignages sur BFM TV, de familles au bord du désespoir qui souffrent dans leur chair, incapables de faire leur deuil. Un phénomène désormais considéré comme une véritable collusion avec la religion, le mode de vie des gens et la culture. Une vraie crise sociétale en somme. Le drame se vit à huis clos, dans la solitude, l’ennui et surtout le désarroi. Les longues files d’attente devant l’IHU de Marseille du professeur Didier Raoult en témoignent.

Deux doctrines s’opposent

En France, le débat sur LCI du samedi 28 mars a davantage semé la confusion. Il a une résonance au Sénégal où le professeur Seydi chef de service des maladies infectieuses à l’hôpital Fann a auparavant validé le choix d’un traitement avec l’hydroxycloroquine, puisque ce sont jusqu’ici des traitements symptomatiques qui ont été appliqués.

La passe d’armes entre médecins et spécialistes a été dramatiquement houleux au moment où la solidarité et l’échange devaient prévaloir dans la communauté médicale. Le professeur Eric Chabrière de l’IHU de Marseille et non moins collègue de Didier Raoult, a annoncé que sur 701 patients traités, seul 1 décès a été constaté. Un message manifestement destiné à ceux qui avançaient que le 1er échantillon annoncé était insuffisant.

C’est un affrontement crispé qui a eu lieu entre le Docteur Roland Tubiana, infectiologue à la Pitié Salpêtrière de Paris et le Professeur Eric Chabrière. Le premier a beau dire que le corps médical n’a pas de traitement reconnu et avouer ne pas savoir si la chloroquine est efficace et proposer de regarder, « par honnêteté et respect pour le travail de son collègue et les données brutes fournies », rien n’y fera. Il relèvera d’ailleurs que chez certaines personnes, la maladie va guérir tout seul, donc on ne peut assimiler des personnes traitées au 2ème jour et au 14ème jour, puisqu’il va y avoir des différences.

Le Dr Tubiana fustigera à son tour, le fait que des questions thérapeutiques ne soient plus décidées par des articles publiés dans des revues scientifiques, mais plutôt sur facebook ou twitter. Il devait certainement faire référence à Christian Estrosi, maire « Les Républicains » de Nice qui a estimé s’être bien porté au bout du 6ème jour après des soins à l’hydroxycloroquine.

Très en verve, le professeur Chabrière a, de son côté, fait un plaidoyer pour le dépistage massif, estimant que la méthode qu’ils utilisent à Marseille est empirique : « Quand une personne vient à Marseille, d’abord on le diagnostique pour savoir de quoi il est malade. Ce qui semble quelque chose de normal et logique. D’un autre côté, Il y a aussi un problème humain qui est quand même assez terrible, c’est que les gens veulent être dépistés pour eux, mais aussi pour protéger leurs proches. Et quelque chose que je trouve absolument anomal, vous êtes malades, vous êtes seul chez vous. La seule réponse qu’on vous donne, c’est je ne sais pas de quoi tu es malade, attendez si ça s’aggrave, vous appelez les secours. Moi je ne le ferai pas pour un proche et personne n’accepte ça ».

Le Professeur n’y est d’ailleurs pas allé par quatre chemins pour relever une contradiction à Paris : « Même des ministres sont allés se faire dépister pour des symptômes. Vous ne pouvez pas dire aux gens de rester chez eux dans l’inquiétude, c’est pas humain (…), ça c’est notre doctrine ; et à Paris, c’est exactement la même doctrine, si vous êtes un Vip ou une personne importante avec un ministère. On a vu des personnes parmi eux qui avaient de la toux avec des symptômes bénins qui se sont faits diagnostiquer pour ça. Ils ne sont pas venus à Marseille. Ça veut dire qu’il y a des passe-droits. C’est peut-être un peu des tartuffes. Ça c’est humain, quand on est malade, on veut se faire dépister ».

Au journaliste qui évoquait les recommandations du ministre de la Santé Olivier Véran et qui est de lancer un test dans les hôpitaux, en l’administrant aux cas les plus sévères qui font déjà une pneumopathie, le professeur est d’un avis contraire : « On le donne à tout le monde. Le vaccin de la grippe protège contre le grippe. Si vous attrapez la grippe et que je vous le donne après, il est trop tard. C’est depuis le début qu’il faut donner. Si la grippe fait des dégâts au niveau de vos poumons, ce n’est plus un problème de virus, mais un problème de réanimation. Nous c’est ce qu’on préconise dès le début, il faut le donner dès que les personnes sont malades pour diminuer l’impact du virus sur le système de santé du patient ».

Comme pour montrer une spécialisation très forte chez eux, le professeur à l’IHU de Marseille d’expliquer : « L’IHU de Marseille est un vaisseau de guerre qui a été développé pour lutter contre les maladies infectieuses. Nous avons au même endroit, le soin avec 75 lits, le diagnostic, la recherche et l’enseignement. On a un personnel qui est hyper entraîné. On peut le comparer aux pompiers qui s’entraînent toute l’année pour lutter contre les incendies et quand il y a un sinistre, on est prêt. C’est vrai que Je ne veux pas dire, regardez nous on est un établissement spécifique, on est capacité de le faire et on l’a fait parce que c’est bien pour soigner les gens. C’est humain de diagnostiquer les gens. Après c’est difficile, on se bat.  Ça aurait été plus facile. Il faut aider. »

Il ne manquera pas d’enfoncer le clou pour expliquer le dénuement dans lequel se trouvent les hôpitaux français : « S’il y avait des décisions pour acheter des stocks un peu avant. Je ne veux pas jeter la pierre sur le ministre actuel qui a hérité d’une situation catastrophique. Il est à la tête d’une armée sans armes, ni munition. Même les médecins en première ligne n’ont pas de masque. On est face à un vrai problème ».

Avec un rythme de 1500 personnes par semaine testées et traitées, le Pr Chabrière a toutefois relativisé : « tant que les données sont encourageantes on va continuer. Si ça venait à changer, on s’arrêterait et on réadapterait. C’est notre position, c’est empirique. La médecine durant des centaines d’années, a toujours avancé comme ça. La médecine souvent qualifiée d’art et pas de science. C’est quelque chose qui a été oubliée. C’est une façon d’avancer en science et qui a fait ses preuves. C’est le choix que nous avons fait ».

Le professeur Seydi opte pour la hydroxychloroquine

Ce dimanche 29 mars sur RFI, le Pr Seydi du service des maladies infectieuses a encore motivé l’utilisation de la méthode Raoult : «J’ai essayé l’hydroxychloroquine (principe actif est la chloroquine) pour plusieurs raisons. D’abord, parce qu’il y a les résultats préliminaires du professeur Raoult sur un petit nombre de patients. Parce que nous sommes en situation d’urgence sanitaire mondiale. Parce que nous avons besoin de traiter les patients très vite, pour libérer des places et prendre en charge d’autres patients. Le rapport bénéfice-risque était en faveur du bénéfice. C’est pour cela que nous avons commencé à traiter nos patients avec l’hydroxychloroquine, en ayant quand même la précaution de demander leur consentement préalable », révèle le professeur Moussa Seydi qui ne manque de préciser : «quand nous avons démarré le traitement chez nos patients, nous avons constaté que la charge virale baissait beaucoup plus rapidement (…). Nous sommes ici dans une situation pratique, et plus tard, nous allons faire un traitement dans le cadre d’un projet de recherche scientifique, en respectant toutes les normes scientifiques avec l’Institut Pasteur de Dakar. (..) Nous l’avons utilisée sur une cinquantaine de patients à l’heure actuelle. Il y a peut-être une personne qui est guérie, mais d’ici une semaine on verra le nombre de patients qui vont s’en sortir. Parce que là, nous nous sommes basés sur les résultats de l’Institut Pasteur, qui nous montrent une baisse assez rapide de la charge virale ».

Situation d’urgence, solution pragmatique, semble être le credo du Professeur Raoult qui n’en a cure de ses détracteurs.

Un malheur qui vient renvoyer à la figure des Sénégalais ce qui aurait dû être le réflexe de tous les jours : lavage des mains, queue devant les transports et boutiques, limitation aux places autorisées dans les transports, campagnes de sensibilisation, paiement de l’impôt alors qu’on se mobilise pour faire des dons, au vu et au su de tout le monde, etc.

La pandémie au surtout soulevé la question de la souveraineté médicale. Le Sénégal ne dispose que d’un stock qui peut tenir à peine une semaine, soient 800 boites de chloroquine. C’est une révélation choc que Dr Assane Diop, président des pharmaciens privés du Sénégal. L’on a appris par exemple sur la TFM que la seule entreprise qui fabrique les médicaments dont les malades ont le plus besoin à l’heure actuelle, s’appelle Medis et appartient à des Tunisiens dont les employés sont actuellement en chômage technique. Le syndicaliste et responsable du contrôle qualité de Medis, invité de « Jakarloo » nous a appris que cette entreprise fabrique une bonne partie des médicaments accessibles aux populations : Parégoric, Parcetamol, Nivaquine, etc et a ajouté qu’une autre partie est importée. L’on a en même appris que ministre de la Santé Abdoulaye Diouf Sarr va rencontrer, ce lundi 30 mars, la direction de l’usine Médis Sénégal pour examiner avec elle, les possibilités de relance de la production de chloroquine au Sénégal. Au même moment, la transmission communautaire fait son entrée à Dakar avec 20 nouveaux cas positifs détectés en 48h. Des spécialistes prédisent le pire au Sénégal dont le nombre de contaminés a augmenté de plus de 73% en 10 jours.

Cette pandémie a également montré les limites de notre modèle de développement en affichant au grand jour les priorités. Elle surtout mis sous le feu des projecteur, des cerveaux sénégalais qui scintillent dans cette brume et qui vendent leur savoir sous d’autres cieux : le directeur Cheikh Sokhna, directeur de recherche à l’Institut de Recherche et Développement (IRD) qui a donné naissance à l’IHU de Marseille ; le Docteur Mamadou Mansour Diouf, réanimateur à Bordeaux et bien d’autres. Elle a également accru la culture médicale des sénégalais qui auront découvert la palette des spécialités : physiologie, infectiologie, virologie, réanimation, pneumologie, etc