Du Sénégal à la Belgique en passant par la Norvège, Francefootball.fr vous raconte l’itinéraire de Krépin Diatta. Jeune lion de 20 ans, finaliste de la CAN l’été dernier, le Brugeois, passionné par son sport, est resté tant attaché à sa patrie. Mais aujourd’hui, son destin semble tracé pour briller en Europe.

«Avant qu’il ne sache marcher. Quand il voyait des gens jouer au football, il pleurait. Il demandait qu’on lui donne le ballon. Et il le prenait dans ses mains. Ce n’est pas un hasard s’il est devenu un footballeur.» L’histoire et l’itinéraire de Krépin Diatta, né le 25 février 1999, démarrent au sud du Sénégal. Sur la côte ouest de l’Afrique, dans la région de Ziguinchor et dans le village pas vraiment aisé d’Oussouye, non loin de l’océan Atlantique. Et comme s’en souvient encore Yvon, son grand frère, le petit Krépin fait très vite connaissance avec le ballon rond. Une mère au foyer, un père enseignant. Ce dernier avait d’ailleurs d’autres ambitions pour son fils : «Il a essayé de le motiver à suivre ses traces, explique encore Yvon Diatta. Il voulait qu’il réussisse dans les études, comme lui.» «Les gens du sud du pays sont réputés pour être assez rigoureux sur l’éducation, détaille Thierno Seydi, agent de Krépin Diatta. J’ai l’impression qu’il porte à lui seul sur ses épaules le destin de toute une famille. Quand tu vois l’entourage familial, tu comprends que c’est un garçon équilibré.»

Le père souhaite donc que son garçon continue son apprentissage à l’école, mais devant le rechignement de celui-ci à apprendre ses leçons, Krépin est carrément privé d’entraînement et de football. Un crève-cœur, lui qui ne vivait finalement que pour ça, ou presque. «Il jouait avec des sandales déchirées, poursuit Yvon. Il a débuté sa carrière comme ça. On n’avait pas les moyens pour le mettre dans de bonnes conditions. Il n’avait pas de maillot qu’il fallait pour aller aux entraînements.»

Les parents cèdent. Décision est prise de confier son destin à un entraîneur local, surnommé Briegel. «On lui a dit de le prendre comme son fils, il avait huit ans», rembobine Yvon Diatta. «Il restait chez moi tard, le père venait le chercher parce qu’il devait aller à l’école le lendemain, raconte Briegel. Je suis allé voir ses parents en leur disant que j’allais le surveiller. Il avait un talent à l’état brut, à surveiller de près.» À l’école de football de Ziguinchor, Krépin Diatta commence déjà à faire parler de lui par sa technique. «En cadet, je me rappelle d’un match. Il avait dribblé tout le monde avant de faire une passe décisive à son numéro 9, qui a manqué le tir, prolonge Briegel. Krépin a pleuré du stade à la maison car on a été éliminés. Il aimait tellement le football…»

Quand Iniesta part en Norvège

Dans le coin, ce genre de garçons ne restent pas longtemps inconnus. «Il avait un style. À Ziguinchor, on l’appelait Iniesta. Il a différentes facettes», compare Fodé Touré, qui a également contribué au parcours de Diatta. Un Andrés Iniesta et un Barça qui résonnaient, d’ailleurs, très souvent dans le cœur du jeune Krépin. «J’entendais dire que c’était un génie, parce qu’il marquait des buts imaginaires», sourit Yvon, le frère. Surclassé en permanence par Briegel, il rallie, avec, cette fois, le soutien des parents, assez rapidement Dakar, la capitale, pour poursuivre sa progression. Des sélections le mènent à l’Oslo Football Académie pour deux ans. Mais c’est avec un maillot du Sénégal qu’il va véritablement commencer à faire parler de lui au-delà de son pays et de son continent. Avec la Coupe d’Afrique des nations U20 en 2017 où les jeunes Lions de la Teranga échouent en finale face à la Zambie (0-2). «Pendant les éliminatoires, face à la Tunisie, il avait fait un match extraordinaire, promet Ousseynou Cavin Diagne, coéquipier de Diatta à cette époque. Une fois arrivé au quartier, tout le monde me disait “Mais c’est qui le numéro 17 qui était au milieu avec toi ?”»

L’heure du grand saut est arrivée. Krépin Diatta s’envole loin. Au nord, bien au plus au nord. En Norvège. Le Sarpsborg 08 l’accueille alors que l’hiver bat son plein. De la chaleur sénégalaise à la rigueur du froid norvégien, le contraste est dur. «Il m’a dit “coach, il pleut de la glace, c’est froid”, se remémore Briegel. Je lui ai répondu, “Tu te rappelles le jour où tu voulais laisser les études pour te consacrer au football ? Le plus dur commence “.» «Au début, ce n’était pas facile, reprend Yvon Diatta, il ne connaissait personne. Mentalement, il était fort. Nous, on était tellement contents pour lui, tout le monde était ému.» Dans le sud de la Norvège, sur les bords de la Mer du Nord, Krépin fait connaissance de Tobias Heintz, d’un an plus jeune que lui. Ces deux-là vont très vite se lier d’amitié. «Nous avions si froid, sourit aujourd’hui le milieu norvégien, évoquant les basses températures de l’hiver. J’étais désolé pour lui. Il ne parlait pas anglais et personne ne pouvait vraiment l’aider. C’était normal pour moi de prendre soin d’un nouveau jeune joueur. Je me sentais responsable de lui faciliter la tâche. Nous étions jeunes, c’était normal d’être ensemble.» Le Sénégal et sa famille manquent très vite à Krépin, mais Heintz lui montre la ville et l’aide dans certaines tâches du quotidien, comme aller faire les courses, faire fonctionner une machine à laver… Il lui a même proposé de venir vivre chez lui.

Sur le pré, Heintz comprend très vite que les qualités de son nouveau coéquipier pourraient faire mal. «J’avais regardé des vidéos de lui sur YouTube. Je me suis dit “Wow!”. Je me souviens de son premier entraînement où je pouvais voir ses qualités ballon au pied. Il avait été vraiment bon.»

Des talents… de joueur de bowling

Krépin Diatta effectue ses débuts dans sa nouvelle équipe en avril 2017. L’intégration est bonne et s’accélère à partir de juin. Il marque cinq buts toutes compétitions confondues et est même élu meilleur jeune du Championnat. En dehors des terrains, c’est avec une boule en main qu’il brille également. Tobias Heintz raconte : «C’était un incroyable joueur de bowling ! Il m’avait dit qu’il n’avait jamais joué avant. Je l’ai emmené avec des amis. J’étais nerveux parce qu’il serait peut-être mal à l’aise. Mais il a presque fait un strike (NDLR : faire tomber les dix quilles de bowling en même temps) dès son premier essai. Et il nous battait tout le temps !»

L’aventure norvégienne ne va même pas durer un an, «le niveau norvégien n’était pas assez élevé pour lui», dixit Heintz. En janvier 2018, pour environ deux millions d’euros, Krépin Diatta, 18 ans alors, file au Club Bruges, en Belgique pour un contrat de quatre ans et demi. Mais il aurait très bien pu mettre le cap à un peu plus d’une heure de route. «Lille était le seul club français qui avait décidé de faire une offre, dévoile Thierno Seydi, son agent. Marc Ingla (NDLR : Directeur général du LOSC) était venu, mais le club avait des soucis avec la DNCG. Rennes avait aussi un œil mais ils n’ont jamais voulu franchir le pas. C’est là que je dis que les clubs français sont à la traîne. Il y a 50 000 décideurs dans les cellules de recrutement, mais personne ne tranche ! Aujourd’hui, malheureusement, les clubs français n’ont plus la mainmise sur les meilleurs joueurs africains.» Bruges est à deux doigts de se faire subtiliser sa jeune recrue par l’Olympiakos, mais fait finalement le forcing en se déplaçant jusqu’au Sénégal pour s’assurer de la venue de Krépin Diatta. «Je me souviens très bien quand il est arrivé à Bruges, explique Benoît Poulain, défenseur central du Cercle entre 2016 et juillet dernier. On avait joué un match amical en Espagne, contre Marbella. Il a directement montré ses qualités. Il s’est imposé tout de suite. Avec une certaine intelligence de jeu, du dribble… J’ai tout de suite bien aimé.» S’il participe seulement à 8 matches lors de l’exercice 2017-18, Diatta s’offre son premier titre, celui de champion de Belgique avec les Brugeois. La saison passée, le cap a été passé avec 23 apparitions en Pro League. «À Bruges, ç’a été un des jeunes sur qui ils ont compté dès le début, confirme Poulain. Ils lui ont toujours dit qu’il fallait qu’il apprenne, qu’il grandisse, qu’il allait jouer, et que ça allait être un grand joueur. Ça le mettait en confiance.»

L’été dernier, il a pris part aux sept matches du Sénégal pour sa toute première Coupe d’Afrique des nations. Avec un titre d’homme du match en poules, face à la Tanzanie (un but).

Tout ça alors qu’il avait honoré sa première cape chez les A d’Aliou Cissé trois mois plus tôt. Entré à l’heure de jeu lors de la finale face à l’Algérie, il n’a pu changer le cours de la rencontre. Qu’importe, à 20 ans, cette aventure lors de la CAN était forcément particulière pour celui qui porte son pays dans son cœur même avec la distance. «On parle beaucoup du Sénégal, reconnaît d’ailleurs Tobias Heintz, aujourd’hui en Turquie, à Kasimpasa. J’ai eu tellement de questions pour lui à ce sujet. Il aime vraiment le Sénégal. Et après tout ce qu’il m’a dit, je veux tellement aller là-bas et rendre visite à lui et à sa famille. Il n’y a pas si longtemps, on s’est dit qu’on pourrait y aller après la saison.» Conscient de sa chance, Krépin Diatta n’hésite pas à envoyer ballons et maillots dans sa région d’origine. «Ça encourage les jeunes du quartier à mieux faire pour tenter de devenir pro comme lui, félicite Yvon, le frère. Il le fait pour aider les gens. Il est très attaché à ses racines.» En début d’année 2019, Krépin Diatta a également fait un don à la ville de Ziguinchor, afin de financer, avec d’autres bénévoles, les réparations du bloc opératoire de l’hôpital.

«Même pour l’amener au restaurant, c’est un problème»

Désormais, les attentes autour du Sénégalais sont de plus en plus grandes. S’il engrange de l’expérience en Ligue des champions en affrontant des équipes comme le PSG et le Real Madrid, il aligne des statistiques intéressantes en Championnat belge avec cinq buts en dix sorties en 2019-20. «Les joueurs avec du dribble ont besoin d’être bien physiquement, constate Poulain, joueur de Kayserispor. Il faut qu’il fasse attention à toujours être bien à ce niveau.» Le défenseur lui voit un petit “défaut” : «Il est jeune… mais c’est aussi une qualité. Parfois, il peut être un peu irrégulier. Il ne peut pas produire ce qu’il faut sur cinq, six, sept matches d’affilée. Il va perdre un, deux ballons, il va un peu s’énerver, se renfermer et il va mettre dix ou quinze minutes pour se reconcentrer. Sinon, je ne lui vois pas de défaut particulier. Il progresse de plus en plus dans son envie de défendre.» Les différents témoins interrogés confirment une chose : pour Krépin, c’est le football, et rien que le football. «Il ne sort pas, il ne va pas en boîte, lance Ousseynou Cavin Diagne, également au Club Bruges, mais en réserve. Même pour l’amener au restaurant, c’est un problème. Quand tu l’appelles, il est toujours chez lui ! Il est au lit, au maximum, à 22h30 – 23 heures. Il aime trop regarder des films, écouter de la musique nigérianne.» «J’ai souvent quelques appels d’agents ou de clubs pour lui, pour savoir comment ça se passe, la mentalité qu’il a. Et, franchement, j’ai beaucoup d’éloges», promet, de son côté, Poulain qui le met en garde face à un point précis : «Il va devoir gérer sa popularité au Sénégal. Il aime son pays, il aime y aller. Mais, là-bas, tu te sens vite comme une star. Derrière, en Europe, il faut savoir remettre les pieds sur terre. Ce n’est pas toujours facile.»

Entre une évolution et progression sportive – on dit qu’il pourrait valoir 20 millions d’euros aujourd’hui, et une capacité à rester humble, il pourrait alors pourquoi marcher sur les traces d’un Sadio Mané qu’il a toujours adulé. Et au pays, le comparatif entre les deux ne date pas d’aujourd’hui. «J’ai toujours dit que c’est le futur Sadio Mané, à tous les niveaux, s’enflamme Thierno Seydi, l’agent. Dans le jeu, dans le comportement, dans l’approche de leur métier, très professionnelle, très consciencieuse. Ils ont des choses similaires. Ils viennent du sud du Sénégal, avec cette mentalité d’avoir faim. Tu sens que le football est pour eux un moyen d’ascension social.» «Qu’il continue sur cette lancée, à travailler comme je lui dis souvent, termine Briegel, le mentor. Il pourra ainsi faire une très grande carrière, si le bon Dieu le veut.»

(Source : France Football)