NETTALI.COM – Tous les jours, dans nos médias, des opinions sont émises. Opinions qui peuvent être vues comme des véhicules de la manière de penser de leurs émetteurs. Autrement dit, le résultat de la subjectivité de leurs propos. Un fait parfois dicté par les circonstances, le moment, en sachant que ces opinions peuvent bien évidemment évoluer dans le temps. Des opinions qui se fonderaient plus sur un sentiment, l’émotion du moment, une circonstance ou des idées solidement ancrées à partir de l’éducation reçue, que sur une réalité communément partagée et vécue par tous.

Et pourtant, bizarrement, le domaine où ces opinions sont constamment émises, est celui où ne devraient avoir droit de cité que les faits, rien que les faits. Ils sont à ce point sacrés qu’on ne devrait point les blasphémer. L’épisode Adja Astou Cissé de la 7TV vient de nous ramener à la réalité crue de nos médias où des opinions qui peuvent parfois apparaître comme peu graves, sont répandues à longueur d’émissions jusqu’à ce que la réalité nous rattrape et nous dise stop parce qu’elles sont en réalité plus offensantes et plus choquantes qu’elles ne laissent croire. Il y a en effet une telle propension à entretenir des opinions, des lieux communs, la généralisation facile dans nos médias qu’on en arrive à les banaliser, à les asséner avec une telle désinvolture, sans recul, ni précaution. Un fait qui s’explique certainement par le niveau déficient des formations de leurs auteurs, leur niveau tout simplement  et surtout par l’invasion de la presse par les communicateurs traditionnels, les animateurs en tous genres, des personnes en situation d’échec scolaire qui cherchent une bouée de sauvetage ou encore par l’intrusion de belles nymphes promues sur nos chaînes de télé et au cerveau ô combien ramolli par les expressions à la mode et parfois empreintes de vulgarités. Comment dès lors échapper à la dictature de l’opinion ? Pardon des opinions si peu savantes.

Dans le cas présent qui défraie la chronique, Adja Astou a livré une opinion, son opinion, sa vérité, sa subjectivité en toute tranquillité, évoquant la question du viol en la liant à une certaine ethnie ! On la sentait bien détendue en sortant ces mots, dans le feu de son analyse. Sauf que l’opinion est absolument fausse et d’une vacuité sidérale. C’est ce qu’on appelle tout simplement de la stigmatisation et qui a abouti à cette vague d’indignation des «Haal pulaar» qui se sont sentis atteints dans leur chair, leur honneur et leur considération. Elle est haal pulaar, c’est vrai. Mais cela ne peut suffire comme justification. Le cas Penda Ba est là, bien frais dans nos mémoires, celle-là qui avait insulté les wolofs. Un fait qui avait soulevé un tollé et suscité l’indignation de la population sénégalaise dans sa grande majorité. Et voilà que nous replongeons une fois de plus dans les démons du passé.

Bien sûr que l’objectif ici n’est pas d’accabler l’auteure des propos parce qu’elle s’est excusée. L’on a toutefois senti beaucoup de sincérité dans ses regrets et même de l’émotion dans sa voix, cherchant la connivence, l’empathie avec les pulaar puisqu’elle s’exprimera même dans cette langue. Sa patronne Maïmouna Ndour Faye a aussi présenté ses excuses avec beaucoup d’humilité, relevant au passage une erreur d’appréciation de sa part, pensant que les téléspectateurs n’allaient pas s’en rendre compte. Elle aurait quand même pu la reprendre sur le moment car finalement et malheureusement pour elle, l’affaire n’est pas passée inaperçue. Mamoudou Ibra Kane d’E-Média même s’il a plaidé l’apaisement, s’en est pris à Moustapha Fall Ché, invité de l’émission,  lui reprochant de n’avoir pas été «à la hauteur de ses responsabilités sociales et professionnelles au cours de la même émission», en déclarant à la suite d’Adja Astou que les violeurs sont généralement des désœuvrés, des pauvres qui veulent des femmes mais qui n’ont pas de moyens. «Il y a une crise de l’amour au Sénégal», assénera-t-il. Qu’est-ce qui a bien pu se passer dans la tête du Che Guevara de Kaolack pour sortir pareille opinion aussi simpliste. Qu’est-ce que c’est dommage pour quelqu’un de son rang de débiter de telles énormités !

Il ne s’agit pas au fond de traiter l’affaire en justice, mais d’inciter les acteurs des médias à plus de responsabilités dans la conduite des émissions, le choix du personnel, la formation dans les rédactions et surtout dans la marche de la presse de notre pays. La plastique ne devrait pas être érigée en critère par exemple. Le paraître ou plutôt le « sagnsé » qu’aiment à afficher certains sites d’informations en ligne, ne sont pas à mettre en avant, même si on n’encourage pas les haillons . Qu’est ce qu’on s’en fout en plus lorsque c’est juste cela qu’on semble vouloir promouvoir !

La corporation des journalistes peut-elle continuer à rester au stade du simple constat et d’indignation, et laisser faire sans chercher à organiser le secteur ? Il s’agit tout au plus de prévenir des situations avant qu’elles ne se produisent, au lieu de se mettre à jouer les sapeurs-pompiers à chaque fois ou à prêcher la parole de l’apaisement. Une des manières de prévenir, pourrait être, comme nous l’évoquions dans la chronique de la semaine dernière, de ne plus laisser les animateurs et acteurs des médias (journalistes compris) insuffisamment formés, dicter leur loi dans le paysage médiatique. Les médias demandent des généralistes de bon niveau, cultivés et qui se documentent certes, mais aussi des spécialistes des questions sociales, d’histoires, … . La production de l’information se fonde à ce point sur des techniques et obéit à des règles éthiques, de déontologie, de rigueur, de retenue, de froideur, de distance critique, etc. qu’elle doit être enseignée dans de bonnes écoles reconnues pour leur qualité. C’est une science, l’information ; son résultat, ce sont des faits, vérifiés et recoupés avant d’être produits. Ce n’est pas aussi simple que certains le pensent : on tombe sur une rumeur, une opinion et on la relaie. Combien de fois n’a-t-on pas entendu des journalistes poser une question en se basant sur de la rumeur ou des ouïs dire ; «il paraît que», «j’ai entendu dire», etc. Cela s’entend souvent. Et pourtant ce fait semble ne choquer personne.

Le journaliste ou celui qui officie dans les médias, ne peut pas se comporter comme l’homme de la rue, le commun des citoyens et tomber dans le registre de l’opinion. Le journalisme, ce n’est pas non plus juste de beaux écrits, de belles paroles, bien articulées, bien argumentées. Les propos peuvent être beaux et rester dans le registre de l’opinion. Combien de journalistes prend-on pour des ténors grâce au simple fait qu’ils sont structurés et ont un talent oratoire certain ? Ont-ils déjà produits une enquête, un grand reportage ? Ont-ils de hauts faits d’armes ? Ils occupent les écrans et se font appeler chroniqueurs sans toutefois être dans la production d’informations, mais plutôt d’opinions.

Les faits sont à ce point sacrés qu’ils constituent le socle du journalisme. Le recoupement à travers différentes sources, le parallélisme des formes pour créer l’équilibre de l’information et éviter de ne pas tomber dans un rôle de relais ou de combat par procuration. Voilà des choses sur lesquelles tous les journalistes sérieux devraient pouvoir s’accorder. Et même le commentaire dont on dit qu’il est libre, doit s’appuyer sur des faits. Comment pouvons-nous produire de l’information si on ne s’appuie pas sur des faits ? Quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise, nous devons être sous l’emprise et la tyrannie des faits. Les faits sont à ce point sacrés que cette phrase doit être un leitmotiv pour le journaliste. Et dès qu’on sort des faits, on rentre dans la logique de l’opinion ou même, pire, du jugement de valeur. Le jugement de fait s’interroge sur le vrai ou le faux de ce que j’écris ou lis, tandis que le jugement de valeur porte sur le bon ou le mauvais, et devient un sujet de controverse.

Combien de fois n’avons-nous pas entendu des personnes au background inconnu, aux humanités intraçables, parler de questions de société, tels des sociologues ou des journalistes ayant mené une enquête de terrain ? Combien de fois avons-nous suivi des guérisseurs prodiguer des conseils sur les plateaux télés, expliquer des questions de dosage de médicaments tout en faisant leur publicité sur les chaînes face à des téléspectateurs naïfs qui boivent leurs paroles ? Combien de fois des communicateurs traditionnels se sont-ils mis à donner des cours d’histoire sur les plateaux télé ou radios ou encore sur le net ? S’ils étaient historiens, on le saurait peut-être. Des propos qui bien souvent relèvent de la légende. Ne font-ils pas que répéter en général ce qu’on leur a raconté et qu’ils s’évertuent à transmettre alors qu’à la minute suivante, ils se mettent en chanter les louanges d’une personne présente sur un plateau. Comment prendre ce qu’ils disent avec sérieux ? Ils sont présents dans les événements  religieux, sportifs, festifs, etc.

Loin de dire qu’il faut faire disparaître les animateurs des médias, il faut, nous semble-t-il, ramener l’information à un niveau de dogme. C’est elle qui est le socle des médias qui ont, entre autres vocations, l’éducation et la formation du citoyen. Ce dernier ne doit pas pouvoir tout absorber, tout ingurgiter, sans recul, ni explications, ni analyses et commentaires éclairés.

Il arrive souvent d’entendre des animateurs véhiculer, s’agissant de contenus de l’information, que les téléspectateurs ou auditeurs  aiment ceci ou cela ? Qu’en savent-ils ? Ont-ils fait des sondages ? Combien de fois a-t-on entendu dire dans les médias que les hommes aiment les femmes claires ? La conséquence est que beaucoup de femmes au mental pas très solide, tombent dans ce discours et finissent par se dépigmenter la peau. Comment peut-on en arriver à assumer de telles responsabilités ? Les médias n’ont pas à surfer sur des vagues dangereuses et se doivent de rester dans leur rôle et former l’opinion.

Celle-ci est à ce point différente du savoir. Ce qui la différencie de lui, c’est qu’il se distingue par l’addition ou la combinaison de connaissances en particulier dans leur dimension qualitative : l’acquisition d’un savoir véritable suppose ainsi un processus continu d’assimilation et d’organisation de connaissances, qui s’oppose à une simple accumulation hors de toute volonté d’application. Le savoir scientifique par exemple issu de la recherche dans le temps, vise tout simplement la production et le développement des connaissances scientifiques qui aboutissent à la construction de machines, de médicaments, etc, qui sont une réalité indiscutable, palpable qui servent à l’homme (avec parfois leurs défauts, points faibles certes) mais qui ne les empêchent pas d’être utiles aux gens ; l’inventeur ou le chercheur s’inscrit dans une logique d’amélioration constante et d’innovation de son produit dans le temps. Une recherche scientifique qui s’applique aussi dans le domaine social, économique, institutionnel et juridique moins palpable.

Et beaucoup de philosophes en particulier Platon, le premier, ont abordé la notion d’opinion en philosophie. Dans La république, le philosophe défend l’opposition de la doxa (l’opinion) et de l’epistémé (le savoir) affirmant que le savoir devait revenir aux «sachants». Il parlait bien sûr des philosophes. Platon disait d’ailleurs que «l’opinion  est quelque  chose d’intermédiaire  entre la  connaissance  et l’ignorance» ajoutant même que «l’opinion est la faculté intermédiaire qui saisit les choses qui flottent entre les deux extrêmes». Et Thomas Hobbes la définira ainsi : «l’opinion donne pour vrai quelque chose qui a été dit, bien qu’il s’agisse parfois de mots absurdes, qui ne veulent rien dire, impossible à comprendre».

La littérature sur le sujet de l’opinion est bien fournie. Et tout ceci vient rappeler aux journalistes qu’ils doivent mieux faire leur travail et davantage protéger leurs métiers contre les envahisseurs. Sinon, ils auront failli à leurs missions, leurs responsabilités et le Cnra, le Cored avec eux. Les journalistes auront noté qu’à chaque fois qu’ils ne seront pas les sentinelles de leurs affaires, la nature les renverra à leurs responsabilités du fait des dérives qui surgiront de manière récurrente. En tout cas, au point où nous en sommes, difficile de distinguer qui dans cette brume bien épaisse, est journaliste ou ne l’est pas : entre l’animateur, le communicateur traditionnel, le chroniqueur surgi de je ne sais où, le comédien, le gérant de site d’informations sans fond, la maquilleuse présente sur le plateau, le chef cuisinier, la styliste, la conseillère matrimoniale, le comique, le danseur… Voilà où on en est aujourd’hui. Il est plus que temps d’agir.