NETTALI.COM – Air Sénégal est déjà dans une tempête. Deux versions s’affrontent quant au départ de Philip Bohn. Alors que le Conseil d’administration déclare que le directeur général a été relevé de ses fonctions de DG, le concerné laisse croire qu’il a quitté de son propre gré. 

Des experts de l’industrie aéronautique relient en tout cas ce départ aux pannes techniques ayant affecté dernièrement un avion de la compagnie qui s’est lancée  trop tôt sur le long-courrier, alors que la plupart de ses concurrentes qui progressent dans la sous-région, ont opté pour avancer lentement, mais surement.

Officiellement, c’est le Conseil d’administration d’Air Sénégal SA qui a relevé de ses fonctions Philippe Bohn “dans le cadre de quelques réaménagements dans le haut management de la société”. Cette thèse est battue en brèche par le concerné qui a, en réalité, laisse croire qu’il a démissionné de son propre gré, à travers une lettre en date du 19 avril 2019.

Cette confusion laisse penser que le départ de Bohn est lié à plusieurs incongruités qui semblent donner raison aux experts sénégalais qui ont toujours douté des capacités du Français  à piloter une compagnie aérienne.

En attestent les termes très diplomatiques utilisés par le communiqué pour justifier le remplacement de Phillippe Bohn à la direction de la compagnie. Un argumentaire qui laisse perplexe quant aux véritables raisons de ce départ, surtout pour une société qui vient à peine de démarrer et dont les performances ne sont pas encore au rendez vous, notamment avec cette récente panne de son nouvel avion  : “Cette annonce marque l’accomplissement réussi de la première phase de lancement industriel, commercial et financier de la compagnie sénégalaise. Comme il s’y était engagé auprès des autorités sénégalaises, Monsieur Bohn a assuré le renouveau d’Air Sénégal, son équipement par une flotte renouvelée et moderne et le retour des couleurs sénégalaises sur les vols longs courriers. La transition avec les cadres sénégalais est assurée et permet un passage de relais réussi à la tête de la Direction générale de la société.”

Des hommes de l’art ayant blanchi sous le harnais dans l’industrie aéronautique, contactés par NETTALI.COM, ont tenté d’expliquer les causes de ce décollage raté d’Air Sénégal. Pour la plupart, ils fustigent le management de la compagnie, qui a semblé aller plus vite que la musique. En fait, il est reproché au Français, à la tête de l’entreprise, de s’être lancé trop vite sur le long-courrier, avec un seul A330-neo ouverte à la ligne Dakar-Paris. Qui plus est, Air Sénégal n’assure que des vols de jour, libérant un large boulevard pour Air France qui roule à feu continu.

Ailleurs dans la sous-région, on a fait montre de prudence, en louant des avions pour les dessertes long-courrier. C’est l’exemple de Air Côte d’Ivoire qui, bien que créée en 2006, a longtemps tourné avec des avions de la famille Airbus A 320 (moyen-courrier), de 120 à 150 places pour des vols de proximité. Et pourtant même avec cette prudence calculée et ces performances, Air Côte d’Ivoire reste encore déficitaire.

Asky (Togo), fondée pour remplacer la défunte Air Afrique, a aussi développé la même stratégie. Contrairement à Air Sénégal qui a préféré voler de ses propres ailes. Le Togolais, avec des Boeing 737 (équivalent au 320 de Air Côte d’Ivoire) couvre  actuellement 22 destinations réparties dans 20 pays d’Afrique de l’Ouest et du Centre et, pour réduire les dépenses,  assure les vols long-courrier en partage de codes avec Ethiopian Airlines (propriétaire à 40 % de la compagne togolaise).

De son côté, Mauritania Airlines exploite un Embraer 145 (de 50 places), essentiellement pour les vols intérieurs et le réseau de proximité, ainsi que cinq Boeing 737 (deux 737-500, un 737-700, un 737-800 et un 737-MAX-8).

Grâce à cette stratégie, la compagnie mauritanienne a acquis un « 737-800 » au mois de novembre 2016 et, en décembre 2017, un Boeing 737-MAX 8 de nouvelle génération sortant des usines. Le second modèle étant le premier avion de son genre livré par Boeing en Afrique.

Nous devons à la vérité de rappeler que la procédure qui a conduit à la sélection de Philip Bohn frise l’amateurisme. Pour sortir de ses difficultés, Kenya Airways a commis le cabinet britannique Spencer Stuart. Ce cabinet finira par jeter son dévolu sur le Polonais Sebastian Mikosz, ancien patron de LOT Polish Airlines. Aujourd’hui,  la compagnie kenyane remonte la pente. En octobre 2018, elle a lancé la ligne vers la mégapole américaine, symbole de son décollage.

La fin de l’exploitation de la ligne Dakar-Paris par Corsair, qui a passé le relai à Air Sénégal, a privé l’Etat du Sénégal d’une manne colossale, liée aux redevances et à d’autres dépenses dont s’acquittait cette compagnie.

En définitive, les ratés d’Air Sénégal sur lesquels alerte le commandant Malick Tall et d’autres experts locaux, doivent non pas forcément être pris comme des vérités absolues, mais juste inciter à la prudence afin de voir si réellement le pavillon national n’est pas en passe de connaitre le destin tragique de ses prédécesseurs. D’où le besoin de se demander si le nouveau directeur, Ibrahima Kane, qui n’est pas un homme du sérail, pourra bien conduire la barque.

Mais comme c’est un manager qui a eu à exercer des responsabilités à challenge dans le passé, on ne peut être que de bonne augure pour la suite. Il saura certainement s’entourer des bonnes personnes ressources et avoir à son côté, le Conseil d’administration pour veiller et mieux l’accompagner dans sa lourde tâche.