NETTALI.COM - Thierno Alassane Sall a dévoilé, le vendredi 12 juin, des documents bancaires explosifs et accusé les autorités d’avoir fermé les yeux sur un présumé détournement de fonds destiné à l’électrification rurale.
La Résidence Serigne Abass Sall a servi de cadre, ce vendredi 12 juin 2026, à une conférence de presse qui pourrait marquer un tournant majeur dans l’un des dossiers les plus controversés de ces dernières années au Sénégal. Face à une salle comble composée de journalistes, d’acteurs de la société civile et de responsables politiques, l’honorable député Thierno Alassane Sall a livré ce qu’il considère comme de nouveaux éléments accablants dans le dossier ASER/ AEE Power EPC.
Pendant plus de deux heures, l’ancien ministre a déroulé une démonstration méthodique, appuyée sur des documents bancaires obtenus dans le cadre d’une procédure judiciaire ouverte en Espagne. Une intervention dense, ponctuée de chiffres, de relevés financiers et d’interrogations adressées aux autorités sénégalaises, qu’il accuse d’avoir laissé prospérer une situation aux conséquences potentiellement désastreuses pour les finances publiques.
Pour le président du parti République des Valeurs, l’heure n’est plus aux soupçons, mais à l’examen de faits qu’il qualifie d’”irréfutables”. Au coeur de ses révélations, près de 56 millions d’euros, soit environ 37 milliards de francs CFA, destinés à l’électrification de 1 600 localités rurales du Sénégal, et dont l’utilisation soulève aujourd’hui de graves interrogations.
“Des milliers de villages attendent toujours l’électricité pendant que…”
Dès l’entame de sa déclaration liminaire, Thierno Alassane Sall a tenu à rappeler les contours du projet concerné. Le programme d’électrification rurale porté par l’Agence sénégalaise d'électrification rurale (ASER) devait permettre d’apporter l’électricité à 1 600 localités réparties à travers le pays. Financé à hauteur de 140 millions d’euros par Banco Santander avec la garantie de l’État espagnol à travers la CESCE, le projet représentait l’un des investissements les plus importants dans le domaine de l’accès à l’énergie en milieu rural.
Selon le député, l’entreprise espagnole AEE Power EPC, bénéficiaire des fonds, a reçu une avance de démarrage considérable sans qu’aucun chantier significatif n’ait vu le jour plus d’un an après le décaissement. “Des milliers de villages attendent toujours l’électricité pendant que des milliards ont déjà quitté les caisses”, a-t-il déclaré. Pour lui, cette contradiction constitue le point de départ d’une affaire qui dépasse désormais le simple cadre d’un retard administratif ou technique.
Revenant sur les démarches entreprises, Thierno Alassane Sall a rappelé avoir saisi le Pôle Judiciaire Financier du Sénégal dès le 16 octobre 2025. Estimant cependant que la dimension internationale du dossier nécessitait une autre approche, il a également porté l’affaire devant la justice espagnole le 23 janvier 2026.
Selon lui, la justice madrilène a rapidement donné suite à cette plainte en ordonnant à AEE Power EPC de produire le détail de l’utilisation des fonds reçus. Face au silence de l’entreprise, Banco Santander a été sollicitée directement par les magistrats espagnols afin de transmettre l’ensemble des mouvements enregistrés sur les comptes concernés.
C’est cette documentation bancaire, obtenue dans le cadre de la procédure “Diligencias Previas 140/ 2026” devant le Tribunal de Madrid, qui constitue aujourd’hui la pièce maîtresse des révélations présentées à Dakar.
La chronologie des décaissements
Selon les relevés bancaires exposés par le député, le compte d’AEE Power EPC ne contenait que 22 020 euros avant le décaissement des fonds. Le 11 juin 2024, trois opérations successives y ont été créditées : 28 millions d’euros au titre de l’avance de démarrage ; 23,29 millions d’euros correspondant à des dépenses engagées ; 4,71 millions d’euros sous forme de crédit commercial. Au total, 55 999 999,64 euros ont été versés en une seule journée.
“Quatorze millions de francs CFA la veille, près de trente-sept milliards le lendemain”, a résumé Thierno Alassane Sall. Pour lui, cette date constitue le véritable point de départ d’un mécanisme financier dont les conséquences restent à éclaircir.
Les documents bancaires présentés décrivent ensuite une succession rapide d’opérations financières. Selon le député, dès le lendemain du décaissement, les fonds commencent à quitter le compte. Le 11 juin 2024, le compte affichait un solde de plus de 56 millions d’euros. Le 29 juillet 2024, soit quarante-huit jours plus tard, il restait moins de 10 millions d’euros. Au 27 février 2026, le solde n’était plus que de 1 346 euros. Autrement dit, plus de 46 millions d’euros auraient quitté le compte en moins de deux mois. “Pas en plusieurs années de travaux. En quarante-huit jours”, a-t-il insisté.
Selon les relevés bancaires, plus de 13,6 millions d’euros ont été transférés vers différents comptes situés en Espagne. Près de 10,6 millions d’euros ont été envoyés vers trois structures au Sénégal : SONAC, AEE Power SUARL et Dakar Énergie Projects SUARL. Des transferts ont également été identifiés vers la Chine, la Côte d’Ivoire, le Togo, le Kenya, la Tunisie et l’Égypte. À cela s’ajoutent près de 19,3 millions d’euros dirigés vers des comptes de transit internes du groupe AEE dont les bénéficiaires finaux n’ont pas encore été identifiés.
Pour Thierno Alassane Sall, ces flux financiers constituent un élément central de l’enquête. “L’essentiel de l’argent n’est jamais arrivé au Sénégal sous forme d’investissements visibles ou de travaux exécutés”, a-t-il affirmé.
Stratagème pour brouiller la traçabilité des fonds
Parmi les nombreuses opérations évoquées, une transaction a particulièrement retenu l’attention. Le 17 juillet 2024, selon les documents présentés, 8 561 755 euros auraient été convertis en devises sans que les bénéficiaires finaux puissent être identifiés. Pour le député, cette opération représente l’un des points les plus sensibles du dossier. Les enquêtes financières internationales accordent généralement une attention particulière à ce type de mouvement, souvent utilisé pour brouiller la traçabilité des fonds.
“Cinq milliards six cents millions de francs CFA dont personne ne connaît aujourd’hui la destination finale”, a-t-il déclaré.
Selon toujours les documents présentés, seules deux factures relatives à l’achat de câbles électriques auprès d’un fournisseur chinois apparaissent clairement comme liées au projet. Montant total : 1 092 275 euros. Pour Thierno Alassane Sall, cela représente moins de 2 % des fonds reçus. Plus troublant encore selon lui, ces paiements seraient intervenus près d’une année après le décaissement initial. Un élément qui renforce, à ses yeux, les soupçons de détournement des ressources destinées à l’électrification rurale.
Autre volet majeur abordé durant la conférence : les paiements effectués au profit de la Société Nationale d’Assurance du Crédit et du Cautionnement (SONAC). Le député soutient que les garanties censées sécuriser l’opération auraient été financées avec les fonds mêmes qu’elles étaient destinées à protéger. Selon les relevés présentés, 1,44 million d’euros ont été versés le 14 juin 2024 ; 6,3 millions d’euros supplémentaires ont été payés le 20 juin 2024. Soit un total de 7,74 millions d’euros.
Pour Thierno Alassane Sall, cette situation soulève un problème fondamental. “On ne peut pas garantir une avance avec l’argent provenant de cette même avance”, a-t-il expliqué. Le député a également mis en avant ce qu’il considère comme une anomalie supplémentaire : des références de garanties identiques auraient donné lieu à plusieurs paiements distincts. Une question demeure, selon lui : pourquoi ces garanties ont-elles été payées deux fois ?
Les six exigences de TAS
Thierno Alassane Sall a abordé le rôle des autorités sénégalaises. Selon lui, plusieurs alertes auraient été adressées aux responsables sénégalais, dès septembre 2024. Banco Santander aurait signalé des mouvements suspects. La CESCE aurait suspendu les décaissements. La Cour suprême aurait évoqué des soupçons de prévarication. Lui-même affirme avoir adressé une question écrite au ministre des Finances.
Malgré ces alertes, il estime qu’aucune action sérieuse n’a été entreprise pour protéger les intérêts de l’État. “Tout s’est passé comme si les autorités avaient choisi l’inaction”, at- il déclaré. Le député a évoqué ce qu’il considère comme une possible protection politique dont aurait bénéficié AEE Power EPC. Il s’est notamment interrogé sur l’absence de mise en demeure officielle de l’entreprise, malgré l’absence de chantiers visibles. Il a également dénoncé les efforts qui auraient été déployés pour convaincre les partenaires espagnols de lever la suspension des financements.
Selon lui, l’enquête devra désormais déterminer les responsabilités de toutes les parties impliquées. “Deux ans après, le responsable d’AEE Power EPC s’est volatilisé avec nos 37 milliards”, a-t-il affirmé.
En conclusion de son intervention, Thierno Alassane Sall a formulé six exigences : faire toute la lumière sur le dossier ; convoquer les dirigeants d’AEE Power EPC ; coopérer pleinement avec la justice espagnole ; publier l’état réel d’exécution du projet ; établir toutes les responsabilités ; geler tout nouveau décaissement lié au contrat.
Pour lui, il s’agit avant tout d’une question de justice envers les populations rurales. Le dossier ASER/AEE Power EPC est loin d’avoir livré tous ses secrets. Les documents bancaires présentés par Thierno Alassane Sall ouvrent de nouvelles pistes d’investigation et relancent un débat qui touche à la gestion des ressources publiques, à la transparence des marchés et à la responsabilité des institutions.
Dans les jours à venir, l’attention sera tournée vers les réactions des autorités sénégalaises, des responsables de l’ASER, de la SONAC ainsi que des partenaires espagnols impliqués dans le financement du projet. Pendant ce temps, dans les villages concernés par ce vaste programme d’électrification, les populations continuent d’attendre une lumière qui, malgré les milliards décaissés en leur nom, peine encore à s’allumer.





