NETTALI.COM - L’audience accordée par le Premier ministre à l’Union des magistrats du Sénégal (UMS) devait, selon ses initiateurs, être un moment d’échange institutionnel. Elle s’est finalement transformée en détonateur d’une polémique révélatrice du malaise profond qui traverse la justice sénégalaise. Car dans le contexte actuel marqué par des attaques verbales répétées contre certains magistrats et une forte tension politique, cette rencontre pose une question centrale : où s’arrête le dialogue institutionnel et où commence l’ingérence ?

Le problème n’est pas tant l’audience en elle-même que le moment choisi. Elle intervient alors que le Premier ministre a publiquement mis en cause des magistrats, pointant du doigt l’existence de ce qu’il a qualifié de « clergé » au sein de l’institution judiciaire. Un groupe qui se livrerait à des pratiques contestables et jouerait un rôle négatif dans le fonctionnement de la justice. Des déclarations qui s’inscrivent dans la continuité de prises de position antérieures du président du Pastef, intervenant dans un contexte de débat récurrent au Sénégal sur l’indépendance de la justice, son efficacité et la nécessité de réformes profondes du système judiciaire.

Ce qui est d'autant plus gênant dans l'affaire, est que cette sortie a lieu à un moment où est posée la question de la candidature du premier ministre en 2029, alors que celui-ci se projette vers cette échéance en cherchant à réviser son procès en diffamation contre l’ancien ministre Mame Mbaye Niang, après le rejet de son rabat d’arrêt introduit devant la cour suprême. Régissant au cours d'une conférence de presse, les avocats de Mame Mbaye Niang ont informé avoir "déposé une plainte pour faux et usage de faux contre les ministres Cheikh Diba, Yassine Fall ainsi que le chef du gouvernement, Ousmane Sonko",  dans l'espoir que cette plainte soit instruite, estimant que "le soi-disant rapport est un faux".

Pour  Me Baboucar Cissé en effet, "la procédure de rabat d’arrêt a été jugée le 1er juillet 2025 par la Cour suprême. La Cour avait estimé qu’en utilisant le rabat d’arrêt, Ousmane Sonko voulait faire rejuger une affaire déjà jugée. Elle avait donc rejeté cette demande de M. Sonko. Malgré tout cela, d’aucuns, on ne sait par quelle alchimie, veulent introduire une procédure de révision. C’est ce qui est ridicule dans cette histoire".

Un revirement qui, selon lui, s’explique par un changement à la tête du ministère de la Justice. Et l'avocat de faire savoir "que lorsque le ministre Ousmane Diagne était en fonction, une commission avait été saisie et émis un avis défavorable, estimant qu’une révision n’était pas possible. Mais qu’a-t-on fait entre-temps ? On a débarqué l’ancien ministre de la Justice, Ousmane Diagne, pour installer Yassine Fall, malléable et corvéable à merci", a-t-il accusé. Avant de poursuivre pour dire que "c’est elle qui a institué une nouvelle commission au sein de laquelle 12 membres sur 13 sont sous ses ordres. Bien évidemment, comme on pouvait s’y attendre, cette commission n’a pas mis son veto. Mais la question que l’on devrait se poser est la suivante : sur quoi se sont-ils fondés pour justifier cette révision ?"

Recevoir donc l’Union des magistrats quelques jours après avoir proféré ces paroles et de surcroît dans un tel contexte, crée un malaise évident : même sans intention explicite, le geste peut être interprété comme une tentative de pression indirecte ou de justification politique.

Dans une démocratie mature, la justice ne devrait jamais apparaître comme un acteur convoqué pour se justifier devant l’exécutif, surtout lorsque ce dernier est partie prenante d’un conflit public avec elle.

Le dialogue entre institutions est certes nécessaire, mais il suppose une clarté absolue des rôles. Or, l’audience avec le Premier ministre brouille les lignes. Pourquoi l’UMS est-elle reçue à la Primature, alors que les questions statutaires et disciplinaires, relèvent théoriquement du Conseil supérieur de la magistrature et du ministère de la Justice ? Pourquoi ce face-à-face avec un chef de gouvernement qui, par ses déclarations, s’est placé en position de critique directe de l’institution judiciaire ?

En matière de justice, la symbolique compte autant que les textes. Même en l’absence d’instructions formelles, l’image d’une rencontre entre magistrats et Premier ministre, dans un contexte de tensions, suffit à fragiliser la perception d’indépendance. Or, la justice sénégalaise souffre déjà d’un déficit de confiance. Chaque geste ambigu, chaque séquence mal maîtrisée, renforce le soupçon d’une institution sous influence, incapable de trancher sereinement les dossiers impliquant le pouvoir.

La justice sénégalaise souffre d’abord d’un déficit de confiance. Pour une large partie de l’opinion, elle est perçue tantôt comme instrumentalisée par le pouvoir politique, tantôt comme corporatiste et déconnectée des réalités sociales. Cette double perception alimente une défiance durable, aggravée par des dossiers sensibles à forte portée politique ou économique.

À cela s’ajoutent des difficultés matérielles bien connues : surcharge des juridictions, lenteur des procédures, manque de magistrats et de personnels de greffe, insuffisance des moyens logistiques et numériques. Dans ces conditions, l’exigence d’une justice rapide et équitable devient difficile à satisfaire. Il y a en effet une telle propension chez les politiques, à croire que le contentieux politique d'ailleurs le plus faible par rapport à l'ensemble, est prioritaire par rapport aux autres dossiers. Se rendent-ils comptent à quel point les cabinets d'instruction sont engorgés ? Se doutent-ils du nombre de dossiers détenus par un seul juge d'instruction ? Se préoccupent-ils des autres types de dossier liés aux crimes avec des détentions préventives qui durent des années ? Qu'ils arrêtent de penser qu'ils sont les seuls sur cette terre du Sénégal à vouloir d'une justice rapide ?

En vérité, l’un des nœuds centraux du malaise reste la relation entre la justice et le pouvoir exécutif. Le rôle du ministre de la Justice, la composition et le fonctionnement du Conseil supérieur de la magistrature, ainsi que la place du parquet, nourrissent régulièrement le débat sur l’autonomie réelle des magistrats.

La présence du chef de l’État à la tête du Conseil supérieur de la magistrature, héritage institutionnel ancien, continue d’alimenter les soupçons d’ingérence, même lorsque celle-ci n’est pas formellement exercée. Dans un contexte politique tendu, cette architecture institutionnelle devient un facteur de crispation supplémentaire.

Les Assises de la Justice ont permis d’identifier clairement les failles du système et de formuler des recommandations ambitieuses : réforme du Conseil supérieur de la magistrature, renforcement de l’indépendance du parquet, amélioration des conditions de travail des magistrats, accélération de la modernisation numérique, meilleure protection contre les pressions extérieures.

Cependant, l’enjeu n’est plus le diagnostic, mais la mise en œuvre. Les acteurs judiciaires attendent des actes concrets, traduits dans des textes clairs, assortis de moyens budgétaires et d’un calendrier crédible. Sans cela, le risque est grand de voir les réformes se diluer dans le temps et la communication.

L’indépendance de la justice ne se limite pas à un principe constitutionnel. Elle suppose des garanties effectives : sécurité statutaire des magistrats, transparence dans les nominations et sanctions, liberté de décision à l’abri des pressions politiques, médiatiques ou économiques.

Une indépendance qui va de pair avec la responsabilité. Une justice indépendante doit aussi être redevable devant les citoyens, expliquer ses décisions, améliorer sa communication et renforcer les mécanismes disciplinaires internes pour éviter les dérives.

L’audience entre le Premier ministre et l’Union des magistrats ne peut être une fin en soi. Elle doit être un engagement clair de l’État en faveur d’une justice réellement indépendante, efficace et crédible.

Les questions de justice connexes à la politique et qui y mêlent des interpellations de journalistes, sont décidément un un éternel recommencement sous nos cieux et sous tous les régimes. D'ailleurs le dossier Pape Malick Ndour a été  récemment remis sur la table. Le parquet judiciaire financier qui contestait la décision du juge d’instruction accordant une liberté provisoire assortie d’un bracelet électronique à Pape Malick Ndour, a finalement obtenu gain de cause. Une décision qui devrait voir le membre de l'APR placé sous mandat. Inculpé pour association de malfaiteurs, escroquerie sur des deniers publics et blanchiment de capitaux, l’ancien ministre sous le régime de Macky Sall est mis en cause dans la gestion du Prodac, un programme emblématique destiné au développement agricole communautaire. Les avocats de l'inculpé ont décidé de se pourvoir en cassation.

La patronne de la 7 TV, Maimouna Ndour Faye a elle récemment annoncé, comme pour dénoncer, "de sources sûres", que le ministre de la justice a décidé de remettre sur le tapis son dossier et celui de Babacar Fall, alors qu'ils avaient tous les deux interviewé Madiambal Diagne en exil à l'étranger.

De même, l'ancien parlementaire Doudou Wade a été entendu, le lundi 2 février (après une audition du journaliste Pape Ngagne Ndiaye), sur instruction du procureur près le Tribunal de grande instance hors classe de Dakar pour des faits présumés liés à des actes et manoeuvres susceptibles de compromettre la sécurité publique, de provoquer des troubles politiques graves, d’enfreindre les lois ou d’offenser le chef de l’État, suite à des déclarations lors d'une émission sur la TFM.

L'ancien député libéral, identifié comme auteur principal (là où Pape Ngagne Ndiaye est accusé d'être complice), a déclaré en substance que le Sénégal est dirigé par un conducteur de moto jakarta et aurait fait allusion à des pays dont la République a parfois été sauvée par un coup d’État ou par l’armée.

Le Front pour la Défense de la Démocratie et de la République (FDR) est d’ailleurs monté au créneau après les auditions du journaliste Pape Ngagne Ndiaye et de l’ancien député Doudou Wade. Dans une déclaration au ton virulent, l’organisation dénonce une atteinte grave aux libertés publiques et réclame l’arrêt immédiat des poursuites. Et au cœur de la contestation, figure l’article 254 du Code pénal, relatif à l’offense au Président de la République. Le FDR qualifie ce texte de « suranné » et incompatible avec les standards démocratiques. Il appelle à son abrogation, tout comme celle d’autres dispositions jugées liberticides du Code pénal et du Code de procédure pénale.

Bref on n'en finit pas avec ces questions de justice en relation avec la politique, sous nos cieux et sous tous les régimes, qu'on ne peut pas ne pas se demander à quand les vraies réformes de la justice pour mettre un terme à tout cela.

À terme, avec toutes ces récriminations autour de la justice, c’est même la solidité de l’État de droit qui est en jeu. Sans une justice respectée et protégée, aucune réforme politique, économique ou sociale, ne peut produire des effets durables. Le défi est désormais de transformer les paroles en actes et les consultations en décisions structurantes.