NETTALI.COM - La Cour pénale internationale n’a jamais restreint son champ d’action à une région ou à un continent. Après avoir engagé des poursuites contre l’ancien président soudanais Omar el-Béchir, puis contre le président russe Vladimir Poutine, la juridiction internationale a franchi un nouveau cap en mai 2024. Le bureau du procureur a alors délivré des mandats d’arrêt visant le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou et son ancien ministre de la Défense Yoav Galant, ainsi que trois responsables palestiniens – Mohamed Deif, Yahya Sinwar et Ismail Haniyeh – tués quelques mois plus tard.
Cette décision a provoqué une réaction politique immédiate à Washington. En février 2025, le président américain Donald Trump a signé un décret imposant des sanctions contre plusieurs juges et procureurs de la CPI. Parmi les magistrats directement touchés figure le procureur sénégalais Mame Mandiaye Niang, invité récemment de l’émission « Décryptage » sur Radio France Internationale.
Interrogé sur les conséquences personnelles de ces sanctions, Mame Mandiaye Niang invoque d’abord le principe qui fonde son engagement.
« Il y a l’idéal de justice. Les puissants n’aiment pas être contrariés », explique-t-il, rappelant que la CPI fut longtemps accusée de ne poursuivre que des dirigeants africains ou des États fragiles.
« Certains pensaient que la CPI ne devait être que pour les Africains ou pour les faibles. Or l’idéal de justice ne peut être limité à une catégorie de pays ou d’individus », insiste-t-il.
S’il reconnaît que la Cour savait s’exposer à des critiques, l’ampleur des mesures américaines l’a surpris. « Je ne peux pas dire que c’était attendu, mais aujourd’hui, nous le vivons pleinement », confie-t-il, soulignant que les magistrats sont désormais traités comme des criminels de guerre ou des terroristes présumés.
Les sanctions reposent sur un arsenal juridique américain particulièrement étendu. Inscrits sur les listes du département du Trésor, les magistrats concernés se retrouvent exclus du système financier international.
« Il existe toute une législation aménagée pour rendre la vie impossible à certaines personnes jugées légitimes à cibler », explique le procureur.
Dans la vie quotidienne, les conséquences sont immédiates : impossibilité d’utiliser des cartes bancaires, blocage des transactions en dollars, résiliation d’abonnements, difficulté à acheter un billet d’avion ou à payer un service en ligne.
« Si vous retirez American Express, Visa et MasterCard, il ne reste pratiquement plus rien », résume-t-il.
Les sanctions débordent largement la sphère professionnelle. Les transferts d’argent vers les proches deviennent impossibles, affectant directement la famille. L’épouse du procureur, employée à la Banque mondiale, voit ses déplacements professionnels vers les États-Unis compromis, tandis que ses comptes bancaires y sont exposés à des restrictions.
La crainte d’un élargissement des sanctions renforce cette pression : toute personne effectuant une transaction avec un magistrat sanctionné risque à son tour d’être signalée.
« Dès que votre nom apparaît dans une traçabilité financière, vous exposez aussi l’autre partie au même risque », alerte-t-il.
Pour Mame Mandiaye Niang, ces sanctions constituent une rupture historique. Il rappelle que les États-Unis ont eux-mêmes contribué à l’édification de la justice pénale internationale, notamment via le Conseil de sécurité de l’ONU, qui a saisi la CPI pour des dossiers majeurs comme la Libye ou le Darfour.
« Aujourd’hui, cette même Amérique estime que nous devons être traités comme des terroristes », regrette-t-il.
Les pressions ont déjà des effets internes : certains collaborateurs du bureau du procureur ont quitté leurs fonctions, redoutant l’impact des sanctions sur leur famille ou leur avenir professionnel, notamment des conseillers de nationalité américaine.
Malgré la colère et l’incompréhension, le procureur sénégalais exclut toute remise en cause de son engagement. « Nous avons accepté un sacerdoce. Hésiter n’est pas envisageable », affirme-t-il.
Formé dans une culture judiciaire exigeante, il conclut : « On ne nous a jamais appris que la recherche du confort faisait partie du métier de magistrat. »
À travers son témoignage, Mame Mandiaye Niang met en lumière les tensions croissantes entre justice pénale internationale et rapports de force géopolitiques, posant une question centrale : jusqu’où les institutions judiciaires peuvent-elles aller lorsqu’elles s’attaquent aux plus puissants ?






