NETTALI.COM – Depuis que son œuvre, “La plus secrète mémoire des hommes”, a été sacré, le 3 novembre dernier au célèbre restaurant parisien Drouant par le jury du plus prestigieux prix littéraire français, le Goncourt, le nom de Mohamed Mbougar Sarr est sur toutes les lèvres, claviers et plumes. Félicité pour ses talents d’écriture, adulé, mais aussi critiqué et caricaturé, le Goncourt 2021 n’en est pas pour autant choqué. A 31 ans, cet ancien de la prestigieuse Ecole des hautes études en sciences sociales, ancien du Prytanée militaire de Saint-Louis, Meilleur élève du Sénégal en 2009, garde les pieds sur terre. Droit dans ses bottes ! Dans une interview, accordée à Enquête, Mohamed Mbougar Sarr revient sur plusieurs sujets et se montre stoïque devant les commentaires au sujet de sa position sur l’homosexualité.

 

Sa position sur l’homosexualité qualifiée de pas claire, selon certains commentaires lus dans les réseaux sociaux qui confondent d’ailleurs souvent “De purs hommes’’ à son dernier ouvrage,  Mohamed Mbougar Sarr boit le calice jusqu’à la lie et s’explique : “Chacun est libre de penser ce qu’il veut de moi ou, plus intéressant encore, de mes romans, s’il se donne la peine de les lire vraiment. Une fois un livre écrit, je donne le minimum d’explications à son sujet, puisqu’il faut laisser vierge un espace d’intelligence, qui est aussi celui de la liberté d’opinion, au lectorat qui lit. Un écrivain ne doit jamais trop s’expliquer hors de ses livres, sous peine de finir humilié et exténué, sommé par tout le monde de justifier ou commenter chaque phrase, chaque mot, chaque métaphore, ce qui pourrait se rapprocher d’une définition exacte de l’Enfer. Les deux seuls tribunaux de l’écrivain sont sa conscience, d’une part, et d’autre part, les œuvres qu’il admire. En face de la Société ou de la Morale, je suppose que l’écrivain doit quelquefois subir et assumer les malentendus, parfois essuyer la colère, voire la haine, mais toujours rester le plus près possible de son pays le plus profond : la bibliothèque. Je rappellerai trois choses : d’abord, le roman n’est pas un espace idéologique, mais un espace de fiction, de liberté et de questionnements. Ensuite, employer la forme romanesque pour “parler’’ d’un sujet, même tabou à l’intérieur d’une société, ne signifie pas le promouvoir ou le défendre ou l’encourager, mais l’interroger, en questionner les implications politiques, philosophiques et existentielles par la fiction. Enfin, la liberté et l’indépendance dans la création sont des valeurs sacrées pour un écrivain. Cette liberté-là, celle d’interroger, est la mienne : ma liberté d’écrivain. J’ai toujours été libre et indépendant dans l’écriture ; je le demeure et espère le demeurer.”

Sur un autre registre, l’écrivain revient sur le mouvement de plus en plus affirmé de rejet de la France dans l’espace subsaharien par les jeunes. Et c’est pour marteler : “On peut le rattacher à une tradition ancienne de luttes anticolonialistes, indépendantistes et anti-impérialistes. Ces mouvements ne s’adressent pas seulement à la France, mais aussi aux élites corrompues et aux pouvoirs antidémocratiques du continent. Il faut écouter, par-delà leurs manifestations spectaculaires ou agressives, ce que ces mouvements disent de la jeunesse du continent, ce qu’ils disent de leurs aspirations, ce qu’ils disent surtout de leur désespoir. Leur désir de repenser la relation est légitime. Ce travail de restructuration doit sans doute compter un “moment’’ radical, dégagiste, qui consiste à appeler à une rupture totale avec l’ancienne puissance colonisatrice. Mais il me semble que ce moment n’est précisément qu’un moment, en plus de ne pas être la seule voie possible. Il devra, tôt ou tard, et sans démagogie, ni populisme facile, passer à une autre étape où il ne s’agira plus de seulement s’opposer, mais de construire ou reconstruire sur le continent d’abord, et ses relations ensuite, en toute dignité.”

Dans cet entretien-vérité, Mbougar est revenu sur d’autres sujets brulants dans un style qui combine indépendance d’esprit et profondeur d’analyse dans une même perspective.