NETTALI.COM – Aucun républicain et démocrate digne de ce nom, ne saurait être d’accord avec les changements de règles en cours de jeu. Ce n’est pas acceptable au football et dans aucun autre sport d’ailleurs. Et cela ne saurait davantage l’être en politique, où il est question de l’avenir des Etats. Faire sauter la limitation des mandats pour en briguer un supplémentaire, voire plus, voilà un acte désormais inacceptable dans nos démocraties tropicales. Ce, quel que soit celui qui en est par ailleurs l’auteur.

Alpha Condé a brigué celui de trop. C’est l’une de ses fautes monumentales. Et pour bon nombre d’observateurs, c’est ce qui l’a perdu. Ceux-là citent également volontiers son côté irascible et ses exactions, lors des manifestations dans son pays. Et beaucoup d’amis proches le lui avaient d’ailleurs fortement décommandé ce 3ème mandat : feu Babacar Touré, le professeur Abdoulaye Bathily, Me Boucounta Diallo, etc.

Mais une fois cela dit, faut-il avoir une lecture aussi simpliste des choses ? Les gens ont bien sûr raison de s’indigner et d’autres de se réjouir, mais devrait-on  raisonnablement appliquer à Alpha Condé ce qui ne l’a pas été pour les autres présidents de la république africains ?

L’espace politique africain francophone regorge en effet de dinosaures qui se sont éternisés au pouvoir, voire de systèmes qui se sont perpétués : Paul Biya, Denis Sassou Nguesso, Ali Ben Bongo, Faure Eyadéma, sont de parfaits exemples. Que penser du remplacement d’Idriss Déby au pouvoir par son fils ? Eternel recommencement devrions-nous dire avec les Bongo, Eyadéma, jusqu’à la tentative au Sénégal avec Me Wade qui a voulu propulser son fils Karim. Un projet qui a connu un échec !

Plus près de chez nous, le cas Ouattara laisse songeur. Son 3ème mandat ne semble choquer personne, alors qu’il avait annoncé le 5 mars 2020, aux parlementaires du Sénat et de l’Assemblée nationale, réunis en Congrès, ne pas être candidat à sa réélection. Une décision qu’il avait d’ailleurs affirmé avoir prise deux ans auparavant. Il désignera même Amadou Gon Coulibaly, candidat du RHDP, son parti. Cette non candidature, il l’avait toutefois conditionnée à la non-participation de la génération des Gbagbo et Henri Konan Bédié, déclarant au passage vouloir « transférer le pouvoir à une nouvelle génération ». Au finish, Gbagbo était en résidence surveillée en Belgique malgré son acquittement par la Cour pénale internationale (Cpi), alors que Soro était exilé puis condamné à la prison à perpétuité par contumace.

Le revirement à la non candidature de Ouattara interviendra à la faveur du décès de son dauphin Gon Coulibaly, mort par crise cardiaque. C’est ainsi que le 14 septembre 2020, le Conseil constitutionnel valide quatre candidatures, dont la sienne, et déclare irrecevables les candidatures de Guillaume Soro et Laurent Gbagbo. Le 16 octobre, Henri Konan Bédié et Pascal Affi Nguessan appellent ensemble au « boycott actif » du « processus électoral », lors d’une conférence de presse. Le bilan est macabre : une trentaine de personnes sont mortes depuis le mois d’août à la suite d’affrontements entre les forces de l’ordre et ceux qui contestent la possibilité d’un troisième mandat de Ouattara.

Résultat des courses, Alassane Ouattara est réélu dès le premier tour avec 95,3 % des voix avec un taux de participation de 53,9%. L’autre candidat, fantoche évidemment, resté en lice après le boycott de l’opposition, l’indépendant Kouadio Konan Bertin, obtiendra 2 % des voix. Une élection finalement contestée par l’opposition et les conditions de sa tenue fortement décriées.

Après la pluie, c’est évidemment le beau temps. Alassane Ouattara prête serment pour un troisième mandat le 14 décembre 2020 et se lance dans une opération de pacification du jeu politique. Il annonce dans la foulée, la création d’un ministère de la Réconciliation nationale et appelle à la reprise du dialogue avec l’opposition en vue. Gbagbo est depuis lors rentré en grande pompe en Côte d’Ivoire, accueilli par le président de la république lui-même, discours d’apaisement à l’appui.

La question que l’on peut raisonnablement se poser dès lors, est de savoir comment peut-on être choqué par le cas de Condé sans l’être par celui du 3ème mandat de Ouattara ? Une sorte d’indignation sélective qui ne dit pas son nom, avec une situation bien plus chaotique en Côte d’Ivoire.

Mais dans cette crise, c’est l’attitude de la France avec sa condamnation bien timide et sans conviction qui étonne. Elle s’est en effet faite bien discrète. Une discrétion qui cache bien des choses. Elle ne voudrait certainement pas être accusé de quelque implication que ce soit. Mais à la vérité la posture de l’ex-puissance colonisatrice est toujours fortement liée au niveau de docilité des chefs d’Etat africains. Que l’on ne s’y trompe point, dans la relation entre le gouvernement français et les présidents africains, les peuples n’y voient que du feu. C’est une « coopération », inégalitaire et totalement déséquilibrée maintes et mille fois dénoncée.

Et sous Condé, les relations entre la France et la Guinée n’ont jamais été un long fleuve tranquille. La présence des Turcs, Chinois et Russes n’étaient pas pour beaucoup arranger les choses. Beaucoup de chantiers ont été pris en charge par les Chinois, notamment le barrage hydro-électrique de Souwapiki et l’imposant hôtel Kaloum situé en centre-ville, sans oublier le site minier de Simandou qui serait ce jour la plus grosse réserve de fer de haute qualité de la planète. Si on en croit « France Info », la réserve est estimée à 2,4 milliards de tonnes de minerai titré à 65%. Et la Chine a un besoin constant de fer. Précision de taille, elle en importe un milliard de tonnes chaque année, dont les deux-tiers d’Australie. Pour exploiter le site, il fallait donc construire une voie ferrée de 650 kilomètres, ainsi qu’un port en eau profonde à Matakong, futur terminus ferroviaire. Le tout pour un investissement annoncé de 9 milliards d’euros sur 5 ans.

Une somme qui n’a d’ailleurs pas semblé effrayer Pékin, ni l’odeur de soufre qui règne sur le projet. Car à la fin des années 2000, le tout-puissant groupe anglo-australien Rio Tinto est remercié au profit de BSGR, le groupe de l’homme d’affaires franco-israélien Beny Steinmetz. Quand Alpha Condé arrive au pouvoir, il annule les droits de BSGR, disant suspecter des faits de corruption. La bataille juridique va être féroce. En 2019, le milliardaire renonce aux droits sur Simandou en échange d’un abandon des poursuites pour corruption. Il sera tout de même jugé et condamné par la Suisse. La place était donc à nouveau libre et la Chine allait s’y engouffrer. Le méga projet Simandou a été scindé en quatre blocs et des entreprises chinoises sont à chaque fois présentes, majoritaires ou en participation.

Rappelons tout de même que la Chine est devenue l’un des premiers partenaires commerciaux de la Guinée. Cette dernière est également le 1er pays d’Afrique subsaharienne qui a rétabli ses relations diplomatiques avec la Chine.

C’est d’ailleurs cette affaire de la mine de Simandou qui expliquerait les voyages successifs de Nicolas Sarkozy en Guinée dont l’objectif n’était que de mettre la pression sur Alpha Condé dans ce dossier qui concerne son ami, le milliardaire franco-israëlien, Beny Steinmetz, accusé d’avoir acquis frauduleusement des permis miniers au mont Simandou. Dans un article publié en juin dernier, « Jeune Afrique » écrivait ceci : « Entre le président guinéen et le tycoon israélien, le rapport de forces s’est donc inversé. Mais ce serait mal connaître Steinmetz que de le croire résigné à perdre un gain aussi fabuleux arraché avec une mise aussi dérisoire. Ce président, pour qui il n’a pas de mots assez violents et qu’il qualifie au passage de «corrompu» et d’«obsessionnel», pensait sans doute «qu’on ne contre-attaquerait pas», martèle-t-il dans son entretien avec le Yediot Aharonot. «Apparemment, il connaît mal les Israéliens. C’est une guerre, et nous allons la gagner. Vous verrez, ce n’est pas fini. Nous sommes des combattants. Nous ne rendrons jamais ces concessions. «Depuis, le théâtre des hostilités s’est déplacé de Conakry jusqu’en Europe. Saisi d’une demande d’entraide de la justice guinéenne, le procureur général de Genève, Olivier Jornot, a fait perquisitionner en août et en septembre le domicile et le jet privé de Beny Steinmetz, ainsi que les bureaux londoniens et parisiens d’Onyx Financial Advisors, une société de management basée en Suisse et chargée de la gestion financière de BSGR ». Ainsi, le Président déchu se battait sur plusieurs fronts. Finalement, la menace est venue de l’intérieur. Soutenue par des forces étrangères ? L’évolution de la situation édifiera davantage l’opinion.

Mais, pour qui connaît Alpha Condé, la langue de bois n’est pas son point fort. L’on se rappelle de cette fameuse conférence sur « l’émergence de l’Afrique » tenue en Côte d’Ivoire sous Hollande et au cours de laquelle, il avait appelé à l’arrêt de la domination française et à « couper le cordon ombilical entre la France et l’Afrique ». La réaction de Ouattara au cours de la même conférence était de lui rappeler, sur un ton ironique, qu’ils étaient en direct. Une manière de le dissuader de faire de telles déclarations en public. Réaction du berger à la bergère, Condé avait répondu qu’il assumait ses propos. Ce qui témoigne de l’omerta qui a cours dans les relations franco-africaines gangrenées depuis belle lurette par des rapports paternalistes.

Une démocratie à géométrie variable !

Au-delà, c’est la démocratie, loin d’être un système parfait, qui est à interroger en dehors du fait qu’il soit inconcevable que les règles du jeu puissent être changées en cours de compétition. Qui doit vraiment décider de la limitation du nombre de mandats ? Le peuple ? Les Présidents ? Les occidentaux ? Les députés ? Aux Etats Unis, les mandats sont, suivant une logique devenue une coutume constitutionnelle, limités à deux. En Allemagne, Angela Merkel est à son 4ème mandat, sans que cela ne gêne les Allemands !  Au Rwanda, Paul Kagamé trône à la tête du pays depuis 2000 ( c’est à dire 21 ans). Et pourtant, il est tout le temps chanté comme l’un des meilleurs, sinon le meilleur, dirigeant d’Afrique. Ses réalisations sont saluées par son peuple et l’Afrique.

Difficile en effet de dire quelle est la bonne formule en ce qui concerne le nombre de mandats. C’est un vaste sujet et ô combien discutable. Mais certainement pas pour ces pays qui ont déjà adopté une formule et un choix qui sont ceux de limiter les mandats. Le Sénégal par exemple. Il importe dès lors, suivant la formule retenue dans l’espace, de rendre certaines parties des constitutions africaines inchangeables. Entre autres, celles qui divisent tous les pays africains, notamment consistant à changer les constitutions pour briguer un ou des mandats supplémentaires.

L’expérience de la démocratie sous nos cieux, au Sénégal, montre en effet que, malgré le dessein de verrouiller la constitution, en certains de ses aspects, des brèches semblent avoir été sciemment ouvertes pour permettre des possibilités d’interprétation. Et pourtant l’option est fondée dans l’esprit, sur la limitation bien claire des mandats, même si des constitutionnalistes cherchent à en altérer la lettre. La vérité est que nos institutions, que cela soit les parlements et l’administration qui organise les élections, sont inféodées aux régimes qui se sont succédés. Difficile dès lors de faire vivre une démocratie solide avec la possibilité de fixer clairement les règles du jeu et de ne pas les enfreindre. Les conseils constitutionnels, ou cours constitutionnelles ou également cours suprêmes africains (peu importe l’appellation puisqu’ils valident les candidatures et les résultats des élections) dans les pays africains, donnent rarement satisfaction aux peuples.

C’est Macky Sall qui a du souci à se faire, lui qui est empêtré dans une polémique sur le 3ème mandat qu’il ne souhaite toujours pas stopper, enfermé qu’il est dans un clair-obscur qui se poursuit avec le temps. En effet, plus le temps passe, plus les évènements semblent défavorables à son 3ème mandat. L’affaire du coup d’état d’Alpha vient en plus compliquer les choses. Et ce ne sont pas les mises en garde qui manquent. Ouattara a certes réussi son passage en force. Mais les peuples sont si différents. Et les réalités également.

Au-delà, ce qui est surtout triste et même dégradant à voir, c’est la propension des putschistes africains à humilier leurs anciens présidents. Ils ne devraient en réalité cesser d’avoir cette attitude, ce quel que soit ce qu’ils aient pu par ailleurs avoir fait. Les images d’un Alpha Condé pied nu, chemise froissée ouverte sur la poitrine,  coude droit posé sur l’accoudoir d’un canapé, le poing collé à la joue sans doute surpris, dépité, le pied sur le siège du Canapé et refusant de répondre aux questions des soldats, rappelle à certains égards celles de la chute de Laurent Gbagbo, au moment où il était délogé du palais. Celles-là sur lesquelles, il était brutalisé, le regard hagard, étaient bien plus humiliantes. L’on ne devrait pourtant point offrir aux occidentaux ces images qu’ils aiment tant voir de nous. L’histoire foisonne également d’exemples de putschistes qui se sont retrouvés dans la position de la victime de coup d’état.

Comme dans tous les cas de coups d’état, la machine de la propagande est à l’oeuvre. Des portraits de l’ancien homme fort, ses coups d’éclat, ses déclarations, tout y passe. Et certains médias coutumiers des faits, sont à l’œuvre. Comme ces 30 millions d’euros qui auraient été trouvés au palais et qui ne relèvent de rien d’autre que de la fable. Me Boucounta Diallo, avocat et ami de longue date d’Alpha, invité de l’émission “Déclic” du mardi 7 septembre, sur la TFM, a demandé de “faire attention avec ces accusations relatives à 30 millions d’euros qui ont été trouvés“, estimant qu'”Alpha Condé n’est pas du tout un homme d’argent pour ceux qui le connaissent“. “L’argent, c’était pas son affaire, et il me disait que j’étais le plus riche du groupe, mais je ne sortais pas l’argent. Je lui ai répondu ce jour là qu’il est pareil que moi“, a fait savoir l’avocat Diallo. Qui n’a pas d’ailleurs manqué d’ajouter,  comme pour conforter ce côté désintéressé d’Alpha Condé par rapport à l’argent : “il avait d’ailleurs bloqué toutes les issues où il y avait du cash car il estimait que c’est le problème et beaucoup de choses passaient par lui. Il disait aussi qu’il n’allait pas laisser le pays à des voleurs“.

Cruel destin en effet que celui qui poursuit l’Afrique avec ses coups d’état et ses militaires à la dégaine de guérilleros et aux discours souvent bien désarticulés. Il a en effet rapidement gravi les échelons, ce colonel Doumbouya ou plus exactement cet ancien caporal-chef de la légion française qui a rapidement enchaîné les galons en passant par l’école d’application de Thies.  Dieu sait qu’on connait des militaires bien plus républicains dans certains pays avec l’épaisseur intellectuelle appropriée. Pour l’heure, les soldats sont devant les caméras, Doumbouya en vedette, mais ceux qui tirent les ficelles sont dans l’ombre. Espérons juste que ces militaires ne lancent pas la Guinée dans une aventure incertaine. Tel Dadis Camara qui a fini avec une balle dans la tête, victime d’un de ses proches. Il a depuis lors disparu des radars après que le colonel konaté a pris les commandes jusqu’à la transition.

La question que l’on devrait certainement se poser, est de savoir si l’on peut apprécier objectivement l’action d’Alpha Condé que sur les trois dernières années qui ont vu l’homme dévier et perdre pied ? Le syndrome qui l’a perdu, ressemble à bien des égards à celui développé par le Pape du Sopi, lorsqu’il se renia en « wax waxeet » pour risquer une candidature de trop. La suite est connue. Le paramètre de l’âge (ou de la santé) ne saurait à notre avis être occulté. Tous ceux qui ont fréquenté l’homme, ont senti le glissement qui s’est opéré en lui au point de le rendre plus irascible que d’habitude. Et cela Me Boucounta Diallo l’a confirmé tout en ajoutant la charge de travail énorme entre les mains d’Alpha Condé qui ne savait pas déléguer parce qu’il ne faisait confiance en personne. Et Dieu sait qu’il en a fait des réalisations sur le plan énergétique et les infrastructures. Mais beaucoup hurlent avec les loups sans bien connaître l’actualité et la vie politique de ce pays. Il est complexe et pas simple à gérer empêtré dans des clivages ethniques, un processus électoral inachevé et un état nation à construire. Ce qui ne dédouane pas pour autant Alpha Condé de ce 3ème mandat de trop. Son âge même pouvait être un facteur pour le disqualifier de la gestion du pouvoir.