NETTALI.COM – La gouvernance du président Sall, a-t-elle un problème d’efficacité dans la gestion des politiques et programmes  ? Le Président, agit-il plus souvent à retardement que de manière prompte et pragmatique ? Les programmes en cours, ne feraient-ils pas tout simplement l’objet d’un déficit de suivi et d’évaluation, de manière à corriger leurs dysfonctionnements et à produire des résultats ? Autant de questions que l’on peut raisonnablement se poser au regard du rythme auquel le président de la république rappelle aux membres du gouvernement, lors des conseils de ministres, ses directives.

Lors des dernières inondations qui avaient plongé les populations de Keur Massar, entre autres localités, sous les eaux, il avait demandé un rapport exhaustif sur le suivi et l’exécution du plan décennal d’investissement ? La mission d’information de l’Assemblée nationale, déclenchée à la mi-septembre, n’a finalement remis son rapport au président, que le jeudi 19 novembre. Des informations qui devaient pourtant être disponibles car les montants investis sont normalement connus et le niveau d’exécution des travaux aussi.

Dans une note, la mission de l’Assemblée nationale en question, a rappelé que celle-ci a été menée selon «  un processus méthodique articulé autour de séances d’audition des ministres, directeurs et autres acteurs concernés, et de visites des sites sur les 14 régions du Sénégal, a conduit à la production d’un document de 344 pages ». On en verra peut-être le résultat ou ce qu’on voudra nous en dire.

Pour l’heure, la question de l’émigration clandestine et de l’emploi préoccupent beaucoup plus les Sénégalais, et le président a comme à son habitude, demandé un rapport sur la cartographie du chômage par région, si l’on en croit le communiqué du Conseil des ministres du mercredi 18 novembre. Lors de cette réunion du mercredi 18 novembre, le chef de l’Etat a, en plus informé son gouvernement « de sa décision de créer, un Conseil national pour l’insertion et l’emploi des jeunes (CNIEJ), organe consultatif stratégique d’impulsion qui sera mis en place dans la deuxième quinzaine de décembre 2020 »

Opération de communication pour calmer la tempête ou moyen d’éventer la fièvre des pirogues ; ou encore réponse à ces critiques relative à son mutisme et à ce qui ressemble à de l’indifférence de la part du président face au drame humain et social qu’est l’émigration clandestine ? Les demandes de rapport par le Chef de l’Etat semblent devenues une sorte de règles. Et cela est symptomatique d’une gouvernance qui a des problèmes avec les résultats dans certains secteurs.

L’on peut aussi raisonnablement se poser la question du pourquoi, dans le cadre de la politique d’emploi, de la superposition de tous ces organes dédiés, alors que leur efficacité n’a jusqu’ici pas été prouvée ? Après la Der (Délégation générale à l’entreprenariat rapide), l’ANPEJ (Agence nationale pour la promotion de l’emploi des jeunes), le Fonds de garantie des investissements prioritaires (Fongip) et maintenant ce conseil sur l’emploi auprès du président de la république, ne faudrait-il pas tout simplement en supprimer certains et essayer de créer un organisme unique et efficace ? Le risque est de les voir constituer des doublons et aboutir à des collisions ? Le Fonds national de Promotion de la jeunesse (Fnpj) est passé par là et n’a pas produit beaucoup de résultats. Au contraire, il s’est révélé être un organe avec des financements à caractère politique qui ont fondu comme neige au soleil.

Selon en effet les chiffres de l’Agence nationale de la statistique et la démographie (ANSD), ce sont environ 100 000 demandeurs d’emplois qui arrivent chaque année sur le marché du travail. Et pour mieux gérer ce flux conséquent, le chef de l’Etat veut actualiser la cartographie de ces demandeurs d’emplois « en intégrant l’âge, le genre, la région et la formation ». Pour y parvenir, il a chargé le ministre de l’Emploi à veiller à une meilleure maîtrise des flux de sortants « diplômés » des écoles de formation professionnelle. « Il a également invité le ministre en charge de l’Insertion à engager, sur le terrain, des initiatives sectorielles pragmatiques d’aide à l’embauche des jeunes en relation avec le ministre en charge du Travail, les organisations patronales, les structures et mouvements de jeunesse (Conseil national de la Jeunesse, Oncav…) », ainsi qu’a informé le communiqué du Conseil des ministres. Dans la même dynamique, il a demandé au ministre de l’Emploi de lui soumettre, dans les plus brefs délais, une stratégie nationale d’insertion professionnelle (SNIP) qui accorde une priorité fondamentale aux jeunes diplômés, en cohérence avec les dispositifs publics.

Il est juste à noter que la population sénégalaise croit à une rythme rapide. Selon les chiffres de 2019, elle est estimée à 16 millions d’habitants. Les moins de 20 ans représentent 55 % de cette population et l’âge moyen est de 19 ans. Ce qui doit faire réfléchir quant à la politique d’emploi à mener pour les années à venir. D’où la nécessité d’une prévision et planification sérieuses quant à l’insertion des jeunes dans le tissu professionnel et de la formation.

Une politique d’emploi en adéquation avec les options de développement

Ce que l’on note, c’est qu’il y a à la fois la question de l’emploi que l’on veut régler à travers l’insertion des jeunes dans le circuit professionnel et l’entreprenariat. Sur cette dernière d’ailleurs, lors de la Semaine mondiale de l’entreprenariat récente de cette année, le président du Réseau pour la promotion de l’entreprenariat en Afrique, Alassane Lo, par ailleurs fondateur de la Maison de la création d’entreprise, soulignait la nécessité d’une bonne préparation des jeunes à l’entrepreneuriat pour leur éviter des échecs précoces. « Lorsque les jeunes entrepreneurs échouent, ils reviennent à la case de départ comme demandeurs d’emploi et ils vont trouver sur le marché ceux qui n’ont pas pu être insérés, les nouveaux arrivants. L’Etat fera d’énormes efforts, mais le résultat ne sera pas visible. Si tous ces jeunes sont sur le marché, le Sénégalais lambda va se dire que les jeunes n’ont pas d’emploi. Et c’est ce qui arrive. Alors qu’il y a beaucoup de jeunes qui ont été financés et qui ont connu des échecs. La première chose, c’est d’assurer à la base une bonne préparation de tous les jeunes, en les sensibilisant et en les inculquant l’entrepreneuriat durant leur cursus de formation », a expliqué le spécialiste.

Il convient toutefois de relever que la volonté de faire baisser la fièvre de l’émigration clandestine et les nombreuses critiques, ne doivent pas laisser place à la précipitation en parlant d’entreprenariat à tout va, à s’engager sur des voies sans issue, sous couvert de  démagogie. Tout le monde ne peut-être entrepreneur et tout le monde ne doit pas l’être. Comment un diplômé chômeur qui n’a jamais intégré le milieu professionnel, ignorant tout du monde de l’entreprise ou des affaires, peut-il se lancer dans l’entreprenariat sans accompagnement ? Loin de conclure à l’impossibilité de réussir le challenge, il convient d’être lucide et d’appréhender l’aventure de manière rationnelle.

Sur un autre plan, l’on pense que la solution pourrait être d’intégrer des bataillons de jeunes dans les métiers du numérique. L’histoire des maitrisards chômeurs qui avait donné naissance à une ruée vers le métier de la boulangerie et autres, est fraîche dans les mémoires. Beaucoup d’entreprises avaient fini par péricliter. Même constat avec le domaine des services où l’on avait noté, un certain temps, la création tous azimuts de télécentres avec lesquels, l’activité était finalement morte de sa belle mort, même s’il faut retenir que l’opérateur historique n’avait pas joué le jeu. Idem pour le phénomène du commerce électronique où beaucoup se sont engagés, alors que l’activité demande de l’organisation car intégrant en son sein, des métiers tels que le commercial, la logistique, la gestion des stocks et le transport. Des capacités managériales réelles en somme.

Il n y a pas que le numérique dans la vie. D’autres métiers tels que l’agriculture, l’artisanat, la mécanique automobile, les métiers des services, la pêche, etc doivent être pris en compte. Le Sénégal est en réalité ce pays qui a la particularité d’être marqué par le règne du mimétisme. Il suffit de penser qu’une activité fonctionne  bien pour qu’elle connaisse une ruée. Ce qui crée forcément un effet de saturation qui freine le dynamisme du secteur, à tel point que le développement et l’innovation y deviennent difficiles. De plus, beaucoup qui entreprennent, intègrent l’idée d’une gestion facile à cause de l’essor de l’activité, oubliant que la gestion est un métier qu’on apprend et qu’on développe avec l’expérience.

Mais comment résoudre l’équation de l’emploi lorsque l’Etat lui-même peine à insérer les sénégalais pour le compte de qui il investit et forme ? Il existe beaucoup de médecins chômeurs, beaucoup d’enseignants chômeurs, etc alors que c’est l’argent du contribuable qui est mobilisé pour leur formation. Pendant ce temps, les hôpitaux de l’intérieur du pays et même de Dakar, manquent cruellement de spécialistes et de médecins tout simplement. Quelle est la logique de former tous ces gens si l’on ne peut pas tous les absorber ? Compte-t-on sur le privé ? Les médecins du public ont déjà envahi ce secteur si certains d’entre n’y ont pas tout simplement investi, détournant dans le cas de certains, les patients du public.

L’Etat doit pouvoir changer de paradigme en prenant davantage en compte la question de l’adéquation entre les besoins du pays, les capacités d’insertion, la politique de formation et son programme de développement. A quoi sert-il de continuer d’accueillir 2000 d’étudiants en 1ère année de droit ou de sciences économiques ou encore de lettres modernes, si 100 personnes seulement auront la possibilité de dépasser le Cap de la 1ère année ? Si le reste du bataillon doit reprendre deux fois la 1ère année avant de “cartoucher”, cela finit par faire tarir nos maigres ressources. Le même constat est valable pour les facultés de sciences humaines, sciences économiques, de lettres par exemple où se pose encore la question de l’utilité de l’enseignement de certaines langues étrangères dans les universités ?

De même, l’on peut se demander où réside l’intérêt de continuer à autoriser l’ouverture de filières d’enseignement privées à la pelle, si le niveau des formations laisse à désirer ? L’équation de l’offre de formation pléthorique se pose aussi puisqu’il ne sera pas aisé d’absorber toutes ces personnes. Beaucoup de ces étudiants intègrent des formations parfois sans réelles débouchées, charmés uniquement par des intitulés à consonances sympathiques et dans l’air du temps.

Le secteur primaire, l’agriculture est par exemple une des options de développement en tout temps et à toute époque. Pourquoi ne pas par exemple intégrer les formations agricoles dans le cadre de la formation militaire ? Ce n’est certainement pas la vocation de l’armée, mais celle-ci a ses mécaniciens, son génie militaire, ses cuisiniers, etc. Elle pourrait aller jusqu’à créer un bataillon agricole. Les jeunes qui sont libérés au bout de 2 ans après leur service militaire, devraient par exemple pouvoir en sortir avec des compétences qu’ils peuvent faire-valoir ; ou intégrer des coopératives agricoles ou des entreprises individuelles qui pourraient être en connexion avec des structures de financement.

Lorsqu’avec le Pse dans sa phase 2, on convoque les dégâts de la Covid pour justifier un changement de paradigme, l’on est en plein dans le tâtonnement et l’adaptation. Alors que ces domaines vers lesquels le gouvernement veut s’orienter (agriculture, pêche, élevage, industrie pharmaceutique, santé, éducation etc) Covid ou pas Covid, devaient être des options évidentes car motrices de tout développement.

Il faut juste que nos gouvernants apprennent à intégrer la pérennité dans leurs programmes et plans et apprennent à se projeter dans le long terme. Pour des raisons électoralistes malheureusement, ils se lancent plus souvent dans des projets tape à l’œil, alors que les autres secteurs clefs tels que l’agriculture, la pêche, l’élevage, etc connaissent des difficultés structurelles liées à l’acquisition de semences de qualité, la question de la pluviométrie, de l’écoulement, du stockage, de la régénération de la ressource dans le cas de la pêche.

L’artisanat d’art est un autre domaine qui doit pouvoir valoir son pesant d’or. Il fait même vivre des localités entières telles que Ngaay Mekhé. Pourquoi ses produits, ne devraient-ils pas davantage être promus avec une logique de renforcement des capacités de ses acteurs et de modernisation aussi. L’objectif serait une manière de les pousser vers davantage de qualité et d’innovation ? Pour un pays comme le Maroc, ce secteur lui vaut beaucoup de satisfactions. Il est même devenu un vecteur d’image du royaume chérifien à l’étranger.

D’autres secteurs tels que la mécanique, la soudure, la couture ou encore la menuiserie et bien d’autres, doivent sortir de leur culture de l’informel en entrant dans une logique de modernisation par le biais de la formation et du renforcement des capacités. Ceux qui empruntent le chemin de ces secteurs d’activités, sont en général recrutés parmi les jeunes en situation d’échec scolaire qui n’ont plus d’autres options. La culture de la formation qui y est entretenue, reste informelle, épousant les habitudes de la rue. La conséquence est que ces métiers peinent à devenir des activités dignes de ce nom et à même d’assurer à leurs acteurs, des emplois qui se développent tout en restant pérennes.

Combien de fois n’a-t-on pas vu des mécaniciens se plaindre des déguerpissements de lieux qui appartiendraient à des promoteurs immobiliers ? Parce que dans la réalité, ils peinent à trouver du foncier ou des endroits dédiés où installer leurs activités. Un phénomène qui limite de fait le développement et la pérennité de leurs activités tout en restreignant leur horizon par le simple fait de leur formation informelle qui ne les prédispose pas à une gestion assise sur de la rigueur.

Pourquoi par exemple le pêcheur devrait-il éternellement se contenter d’utiliser une pirogue alors que celui à qui est octroyé une licence de pêche par l’Etat sénégalais utilise un bateau ? Ce qui est source de concurrence “déloyale” pour le pêcheur local. L’argent tiré de l’octroi des licences ne représente rien comparé à ce que le Sénégal aurait pu tirer de la formation et de l’encadrement de ces pêcheurs ; ou le financement en équipements modernes, soit à travers des subventions et par les banques. Ce qui requière bien évidemment de l’organisation via des regroupements de pêcheurs.  La vérité est que le poisson devient rare et il est bien plus urgent de suspendre ces licences comme l’a d’ailleurs suggéré Greenpeace qui s’est plaint de la surexploitation de nos produits marins.

Ce qui laisse penser que le développement économique et social du Sénégal doit être adossé aux besoins de développement du pays et non à cette structure classique d’organisation qui fait la part belle aux formations universitaires pas forcément appropriées dans leur offre globale. Il doit pouvoir y avoir une offre de formations professionnelles diversifiées puisque tout le monde ne doit pas aller à l’université et ne veut pas intégrer les universités. Des formations professionnelles à un niveau inférieur (cycle secondaire) dans les métiers de la coiffure, de l’esthétique, du bâtiment, du stylisme, de la menuiserie, de la soudeurs, etc

Il est plus que temps de sortir de la logique de formation dans la rue, en mettant en place dans les écoles une politique de détection très tôt des talents de manière dans le cadre d’un suivi, à susciter des vocations chez les jeunes. Il s’agit surtout de revoir les critères d’orientation. Latif Coulibaly, secrétaire général du gouvernement nous a clairement dit à “Grand Jury” sur la RFM, il y a deux semaines, que ce sont 750 000 emplois directs et indirects qui ont été créé sous le septennat de Macky Sall. Nous espérons juste qu’il ne s’agirait pas des emplois dédiés aux agents de la sécurité de proximité ou des emplois pour caser la clientèle politique dans les sociétés publiques où l’on ne cesse de gonfler les effectifs, sans que cela ne corresponde à un réel besoin. Il faut et surtout, dans le cadre de cette politique d’emploi, sortir de l’enfumage avec ces chiffres que l’on nous balance à tout va. Il y a bien évidemment emploi et emploi. Il y a des emplois pérennes, des emplois précaires, des emplois ponctuels et du sous-emploi. Il convient juste de savoir faire la différence.