NETTALI.COM – Une démocratie peut-elle se suffire à l’organisation d’élections et d’alternances durant 2 ou 3 mandats consécutifs d’un même président  ? Doit-elle se fonder sur un nombre infini de partis politiques pour décréter l’existence d’un pluralisme ? Sa disposition d’une presse plurielle, suffit-elle pour évoquer la liberté de celle-ci ? Autant de questions qui interpellent sous le ciel du Sénégal qui se vante tant depuis plusieurs années d’être une démocratie exemplaire. 

Et pourtant dans la réalité, beaucoup de faits semblent indiquer le contraire. Tenez par exemple, les élections municipales ne peuvent être organisées, faute d’une date arrêtée, alors que celle-ci existe déjà. On a fini de renvoyer ces joutes aux calendes grecques pour les avoir assujetties à un dialogue national. Une sorte de manipulation qui ne dit pas son surtout qu’on a fait porter ce report à un dialogue qui ne concerne pas des partis politiques de 1er plan. Des interventions font même état de prévisions pour leur organisation en 2024 !

Autre exemple, le nouveau code de la presse a été déposé en 2007 sous le magistère Me Wade et a été voté 10 ans après, soit en 2017 sous le régime de Macky Sall qui lui-même a accédé au pouvoir en 2012. Il n’a vu son décret d’application signé que la semaine dernière, soit 3 ans après sa promulgation ! Seulement entre temps, beaucoup de dégâts ont été causés dans les rangs de la presse, entre le moment des polémiques des députés figées sur des questions de dépénalisation des délits de presse et le  moment de son vote effectif. Aujourd’hui encore le président Macky Sall fustige les dérives sur Internet alors qu’il ne se hâte pas de faire voter la loi sur la Harca censée remplacer le Cnra et qui doit réguler tout cela.

Elle est en réalité malade la démocratie version sénégalaise. Elle est même à l’agonie devrions-nous dire, au regard des actes posés tous les jours. Surtout en ces temps de règlements de comptes politiques. C’est cela en effet qui rythme la vie de la démocratie sénégalaise à l’heure actuelle. Devraient-ils avoir lieu ? Comment décrypter la sortie d’Oumar Boun Khatab Sylla à tête de Dakar Dem Dikk ?  Sinon que c’est du déballage en règle. Pour un magistrat de formation, de surcroît. Prétextant ses 100 jours de gestion, il a fait le bilan de son prédécesseur, ce vendredi 8 janvier. D’après l’actuel DG, un audit lui a permis de constater plus de 200 contrats fictifs qui coûtaient 80 millions de francs Cfa par mois à « Dakar Dem Dikk ». Pis, l’ancien Dg est accusé par le nouveau, d’avoir confié les deux plus grands restaurants de l’entreprise à ses épouses. Et quand Me Moussa Diop dénonce un blocage de ses indemnités sur instruction du Président Macky Sall, Oumar Boun Khatad Sylla parle de “manipulation” de l’opinion et de “victimisation”. Une sortie qui n’est pas sans lien avec celle de Me Diop à une récente tribune au « Grand Jury » et qui n’est que la suite logique de son éviction à « Dakar Dem Dikk », suite à sa position sur le 3ème mandat.

L’ex-patron de Dakar Dem Dikk a ainsi décidé d’organiser une conférence de presse de riposte et pourrait même à cet effet compter sur le soutien d’activistes et membres de la société civile qui pensent que le pouvoir est en train de préparer l’opinion, à des poursuites contre celui qui crie partout que Macky Sall ne peut pas se présenter à un troisième mandat.

Des guerres médiatiques qui ne devraient point avoir lieu dans un contexte de fonctionnement normal des institutions. Ce qui pose la question du sort réservé à tous ceux qui sont si subitement bannis du régime de Macky Sall, laisse pantois et perplexe quant à la manière dont nos institutions sont gérées. Me Diop se serait sagement rangé, il n’aurait certainement pas été victime de déballages. Au-delà du déballage, qu’il ait commis ce dont on l’accuse, serait bien dommage pour lui et répréhensible du coup. Mais ce sont la manière et les méthodes qui ne devraient pas avoir droit de cité dans une république.

C’est le même destin qui semble se dessiner pour Aminata Touré qui a aussi osé se prononcer contre le 3ème mandat.  L’information de « Libération » selon laquelle, l’Inspection générale d’Etat (Ige) a reçu sa lettre de mission pour aller fouiner dans la gestion de l’ancienne PM uniquement, alors qu’on avait fini d’évoquer celle d’Aminata Tall, a aussi de quoi inquiéter quant à son bien-fondé.

L’on ne peut certainement pas reprocher à Macky Sall de limoger qui bon lui semble, mais la responsabilité qui lui est confiée, l’astreint également à une certaine éthique qui n’est pas de persécuter ceux qui sont en désaccord avec lui.

Une situation qui n’est pas sans rappeler l’épisode khalifa Sall qui avait commis le seul tort d’avoir tenu tête au Parti socialiste et à Macky Sall himself.  On sait tous comment il a fini. Il avait été jugé coupable et emprisonné certes, mais l’aurait-il été s’il s’était tenu tranquille ?

Alors qu’on avait fini de penser que les questions de règlements de compte politiques étaient derrière nous, voilà que surgit un bras de fer qui oppose Pastef au ministre de l’Intérieur sur une question de financement de ce jeune parti politique. C’est à croire que l’on cherche des poux à Sonko, au regard de la posture d’Antoine Diome qui ressemble fort à un ciblage. Notre démocratie, il est vrai, ne peut être viable si la question du financement des partis politiques, l’instauration du parrainage n’est pas revue de manière à asseoir une compétition électorale plus saine et plus juste.

Cheikh Yérim Seck qui proposait à l’émission « Jakarloo » de ce vendredi 8 janvier, les « Assises de la démocratie » que seule la société civile qui semble équidistance, pourrait exercer, s’est lui-même vu répondre par la négative. Ses co-débatteurs ont pensé que même cette société civile serait disqualifiée puisqu’elle est hétéroclite dans l’attitude de ses membres. Elle est partisane à certains égards ; politique dans le cas de certains de ses acteurs qui prennent en charge des combats en étant encagoulés ; d’autres d’entre ses membres gagnent tout simplement des marchés de l’État, en étant consultants sur certains dossiers.  A qui faire confiance à partir de ce moment ?

Une équation pas simple à priori à résoudre. Mais qui montre que le pouvoir actuel, qui dans l’affaire du financement de Pastef par des Sénégalais de la diaspora, s’est insurgé contre ce parti, a eu à un certain moment lui aussi été attaqué par Me Wade qui l’avait accusé d’avoir reçu de l’argent du Gabon. Macky Sall, a-t-il à son tour décidé d’appliquer cette même règle au Pastef ?

Se pose dès lors la question de savoir comment vouloir appliquer une règle qu’on ne s’applique pas soi-même ? D’autres interrogations vont dans le sens de savoir d’où peuvent bien provenir les montants colossaux investis dans les campagnes électorales du pouvoir ? D’où sortent les montants investis pour l’achat du terrain de « Dakar Dem Dikk » et l’érection du siège de l’Apr, alors que lors d’une récente réunion du Bureau exécutif national, le président de l’APR s’était insurgé contre ces cadres marron-beige qui ne cotisent pas ? D’où viendraient les montants investis par certains ministres ou DG, lors des campagnes électorales ? De leurs salaires ? C’est un flou artistique et une grande nébuleuse qui entourent de telles opérations. De qui se moque-t-on ? D’où viennent les montants ponctuels attribués aux alliés du pouvoir ? Certains ont même eu à se prononcer sur le sujet. Même sous Wade la question avait été soulevée avec le cas « And Jëf ».

Tout ceci laisse penser qu’on n’est pas encore sortis de l’auberge. Depuis Diouf en passant par Me Wade, les mêmes pratiques subsistent. Et il y va de la bonne réputation de notre démocratie, dont on ne cesse de se vanter, alors qu’elle ne l’est qu’en surface. C’est l’histoire du serpent qui se mord la queue. Les acteurs politiques, vont-ils continuer à se lancer dans des vendettas éternelles ? Il est bien clair que n’importe quel pouvoir en place, quel qu’il soit, verrait d’un mauvais œil, qu’un parti d’opposition reçoive des subsides venant de l’étranger, même provenant de Sénégalais. Ils y voient forcément une menace au-delà même du caractère légal ou non. Contrôler le financement des partis politiques, une équation pourtant bien simple à résoudre. Le ministère de l’Intérieur reçoit des rapports d’activités des partis politiques et la traçabilité de l’argent reçu à partir de la comptabilité de ceux-ci. Qu’est-ce qui l’a empêché d’attendre le 31 janvier de chaque année, la date légale à laquelle il doit recevoir ces documents et sévir dans le cas d’infractions constatées ?

Les partis politiques ne peuvent être hors la loi. Mais à condition que cette règle vaille pour tous. Or, il n’est pas certain que tous les partis politiques subissent la même rigueur dans la surveillance qui est en train d’être appliquée à Pastef. Ce dernier parti n’est pas au-dessus des lois, et il est bien simple de le sanctionner si d’aventure des fautes venaient à être constatées. Pourquoi toute cette agitation ? Pourquoi tout ce tintamarre autour d’une affaire à priori simple ?

L’alternative du financement légal

La parade semble être dès lors de financer les partis politiques par le biais des deniers de l’Etat, à travers le vote d’une loi, suivant des critères issus d’élections, sur la base d’un pourcentage obtenu. Ce qui permettrait objectivement de dissoudre tous les partis qui n’auraient pas rempli ces critères à l’issue des compétitions. Cela nous épargnerait ce parrainage inutile qui n’est rien d’autre qu’un subterfuge pour écarter des partis politiques lors des joutes électorales. Cela résoudrait par la même occasion, la question du statut du chef de l’opposition – si le besoin venait à être ressenti – et d’en faire une institution, de manière à ce que celui-ci devienne un interlocuteur privilégié de l’Etat et serve de tête de pont à l’opposition. Ce serait un bon moyen également pour limiter le nombre de partis politiques et d’écarter ceux-là qui ne sont là que pour capter des subsides et des postes de la part du pouvoir en place, alors qu’ils ne se ramènent souvent qu’à leur fondateur et leurs proches.

Ce qui veut dire en quelque sorte que les dépenses de campagne devront être plafonnées, donc limitées et les moyens de l’Etat épargnés par le parti au pouvoir, lors des campagnes électorales. L’organisation des élections plus simple parce qu’il y aurait moins de logistique à déployer et de moyens à mobiliser. Un moyen à priori de créer davantage d’équilibre et d’équité, lors des compétitions électorales.

Les partis politiques participent à la vie de notre démocratie et en sont en cela des acteurs incontournables. Il convient dès lors de participer à leur rationalisation, de permettre à l’électeur de faire un choix plus éclairé entre des partis dignes de ce nom avec des programmes ambitieux et utiles ; de participer à leur épanouissement, puisque d’eux émaneront demain, ceux qui vont exercer le pouvoir exécutif et celui de voter les lois.

L’autre équation restera les organisateurs des élections qui sont le ministre de l’intérieur et l’administration sénégalaise souvent accusés, sous toutes les époques, de complicité avec le pouvoir en place. Des exemples montrent que des personnalités telles que les défunts généraux Cissé et Niang ont eu à organiser des élections transparentes et sans ambages.

Pourquoi n’irait-on pas vers des formules de ce type ? Il est clair que le ministre de l’Intérieur actuel, au regard de sa trajectoire et de son rôle passé de parquetier (Crei avec l’affaire Karim wade) qui l’a par la suite conduit au palais comme agent judiciaire de l’Etat, n’inspire pas beaucoup confiance. L’acte récent qu’il a posé vis-à-vis de Pastef, ne milite pas en faveur d’une confiance aveugle puisqu’il est considéré comme du zèle au regard de l’heure à laquelle son communiqué a été servi. Un zèle qu’a d’ailleurs relevé Me Doudou Ndoye à « Jury du Dimanche » de ce 10 juin. Avant d’inviter à faire le distinguo entre la loi et la politique. Celui-ci a ainsi soutenu qu’au plan légal, les arguments qui disent que Pastef ne doit pas le faire, sont des faux. « Il appartient à celui qui accuse de prouver l’origine des fonds. Pastef n’a rien à prouver. La République c’est le respect des libertés », a conclu Me Ndoye.

Nous ne saurions occulter la question des textes sous nos cieux. Et il semble bien qu’il y ait une propension à les rendre aussi flous qu’interprétables à souhait. L’interprétation ne dépendrait que de la sensibilité de celui qui a la charge. Il y a des brèches évidentes, c’est sûr. C’est le cas avec les textes liés au 3ème mandat. Les juristes ont beau interpréter, parler de dispositions transitoires, rien n’y fait, il est difficile d’avoir l’unanimité sur un tel sujet. A partir de là, il ne reste plus que des débats houleux liés à des histoires de parole donnée par le président et l’arbitrage d’un Conseil constitutionnel qui n’inspire pas confiance à certains acteurs politiques et même au-delà à des citoyens.

Même sur cette question du financement des partis politiques abordés ci-haut, une affaire de sémantique divise sur la notion d’étranger et de sénégalais vivant à l’étranger. Là aussi c’est un flou qui est entretenu pour invalider ou valider. C’est selon.  Sacrés sénégalais.  Pardon, sacrés politiciens sénégalais, ils ont plus d’un tour dans leurs sacs. Avec l’histoire de la suppression des villes, ce sont les mêmes acrobaties qu’on nous sert.

Difficile en tout cas la question du pouvoir et de la démocratie sous nos tropiques. La conquête du pouvoir est à ce point un jeu biaisé d’avance qu’il sera difficile de normaliser. Tout dépend en réalité de celui qui exerce le pouvoir et qui a la sagesse et la clairvoyance de faire faire un bond à son pays, en tant que patriote. A condition qu’il pense marquer son passage. Et ça, c’est la marque des grands hommes qui entendent laisser leur empreinte à la postérité.

Un qui ne laissera pas une belle trace, c’est Donald Trump qui a réussi la prouesse de n’avoir fait qu’un seul mandat, alors que bon nombre de ses prédécesseurs en avaient obtenu deux. Il s’est tristement illustré dans l’histoire des Etats-Unis comme étant celui qui a fait envahir le Capitole, ce haut lieu de la démocratie, à notre époque. Une invasion aux allures de coup d’Etat qui consacre un recul énorme pour un pays jusqu’ici considéré comme l’une des plus grandes démocraties du monde.

Un mauvais perdant qui a passé son temps à contester des élections sans jamais apporter de preuves. Il est de la race des despotes, ces présidents qu’aucun pays ne voudrait avoir. C’est l’image de l’Amérique qui a été écornée et tirée vers le bas. C’est aussi cela le prix à payer quand des citoyens tentent l’aventure en élisant un  homme sans envergure, odieux et déséquilibré. Un homme qui n’agit que selon son bon vouloir. Il a viré des responsables de manière violente et sans ménagement car ceux-là avaient osé le contredire et s’opposer à ses décisions. Twitter ce moyen de communication qui lui donnait l’accès à 80 millions de personnes a viré Trump de manière permanente, suivant ainsi un autre géant des réseaux sociaux, Facebook. Le monde n’en sera que soulagé et meilleur, débarrassé qu’il est, d’un tyran. Celui-ci a osé traiter les pays africains de « pays de merde » (shitol countries). Il en a commis d’autres. Des dégâts. Le pouvoir est à ce point grisant que lorsqu’il vous file entre les doigts, le bon Dieu qui vous l’a donné, vous le retire doucement et patiemment sans que son détenteur ne s’en rende compte. N’est-ce pas ce qu’on dit sous nos cieux ?