NETTALI.COM – C’est un dossier plus que délicat que celui d’Adji Sarr et d’Ousmane Sonko. Ce qui devait rester une affaire privée, a finalement mué en une affaire politico- judiciaire. C’est un homme politique d’envergure, de 1er plan et de surcroît considéré comme l’opposant N° 1 qui est visé dans une affaire de viol qu’il considère comme un complot politique. Celui-ci ne compte dès lors pour rien au monde se laisser conduire à l’échafaud sans broncher.

C’est un dossier pour le moins sensible que l’affaire Sonko-Adji Sarr, tant il a fini par mettre tout le monde mal à l’aise, en créant une division sans précédent dans la société et la presse. Une tension sociale palpable est notée avec la vague d’arrestations, les actes de vandalisme et les menaces des pro-Sonko.  Les précédents Karim Wade, Mamadou Dia, Idrissa Seck, Abdoulaye Wade, Macky Sall (sous le règne de Me Wade) et Khalifa Sall, considérés par une certaine partie de l’opinion comme des affaires où n’a pas été absente la main politique, doivent-ils laisser penser que le peuple n’a jamais vraiment fait le choix qui lui plaisait en élisant les différents présidents de la République qui se sont succédés au pouvoir ? A supposer que sous tous ces époques ou à certaines, cela a été le cas, il y a vraiment de quoi s’inquiéter pour une démocratie qui évoluerait à reculons alors.

Toujours est-il que ce dossier Sonko-Adji Sarr nous mène vers des sentiers bien obscurs, faits d’incertitudes. Toutes sortes de thèses fusent selon le bord auquel on appartient. Figurez-vous qu’il y’en a même qui sont allés jusqu’à soutenir la thèse selon laquelle, Ousmane Sonko n’a jamais rien épargné au pouvoir en place en se lançant dans des dénonciations tous azimuts. Ceux-là citent des dossiers tels que les 94 milliards, l’affaire Petrotim, la gestion des vivres de la Covid, etc et ne se gênent d’ailleurs nullement de dire qu’on a affaire là, à un arroseur arrosé ou plus exactement une vengeance. Ceux-là accréditent le complot, mais le justifient, Ousmane Sonko ayant commis une erreur que l’autre camp a exploité. En d’autres termes, une affaire qui concerne un politique qui a toujours accablé le pouvoir et qui se retrouve à son tour attaqué par ce dernier. On croit rêver. Si la politique devait être réduite à des traquenards entre adversaires, il vaudrait mieux désespérer d’élire des gouvernants car rien de bon n’en sortirait.

Un sujet au finish bien polémique qui laisse place à toutes sortes d’interprétations et d’argumentaires. Plusieurs logiques s’affrontent en effet dans ce dossier. D’aucuns reprochent à Ousmane Sonko d’avoir prêté le flanc, surtout au regard de la moralité publique et religieuse qu’il a toujours prônée, en allant s’embourber dans une affaire qui entache sa moralité et le plonge dans un imbroglio juridique à même de compromettre sa carrière politique pourtant si bien partie.

Ses inconditionnels, eux, le dédouanent en arguant du caractère non pénal du massage et ne se gênent pas de dire qu’il est libre de se soigner là où il a envie de le faire. Pour ceux-là, il faut tout simplement laisser au tribunal populaire, juger leur leader, étant entendu que le viol n’existe que dans la tête de ceux qui y croient. Selon eux, il ne s’agirait, ni plus, ni moins que d’un complot politique. Ce qui, donne au leader de Pastef, le droit de ne déférer à aucune convocation, d’autant plus que, selon leurs logiques à eux, la procédure, tout comme l’enquête, ont été viciées à toutes les étapes. Aussi, mettent-ils les manifestations, la violence et les saccages engendrés sur le compte de la provocation des forces de l’ordre.

Quoi qu’il en soit Ousmane Sonko a refusé de répondre à toute convocation de la justice, se réfugiant derrière « les vices de procédures ». Entre autres arguments, le leader de Pastef note d’abord avec étonnement que « le juge d’instruction saisi le même jour du 9 février par le procureur de la République décide le même jour que «X» (visé dans le réquisitoire introductif, document par lequel il est saisi : Ndlr) c’est Ousmane Sonko. Et il demande la levée de l’immunité parlementaire d’Ousmane Sonko ». « L’autre vice, c’est au niveau de la commission ad hoc mise en place pour lever l’immunité d’Ousmane Sonko. Les députés n’ont pas eu accès au dossier », dit-il. Selon lui, après la démission des deux membres (Cheikh Bamba Dièye et Moustapha Guirassy), la commission devait reprendre toute la procédure parce qu’elle doit être composée d’au moins 11 membres. « La plénière ne peut pas lever mon immunité…», souligne le leader de Pastef. Qui pense qu’il s’agit d’une « affaire entre Ousmane Sonko et Macky Sall ». « Je ne répondrai pas tant que les choses ne seront pas faites dans les règles de l’art », avertit Ousmane Sonko. Qui ajoute : « Macky Sall devra se salir les mains pour me liquider. »

Mais dans ce dossier, au-delà de ce qu’avance Ousmane Sonko et qui peut être assimilé à du dilatoire aux yeux de ses détracteurs, le journal « Enquête » du mardi 23 février qui consacre un texte à l’enquête de la gendarmerie, relève que celle-ci a laissé de côté l’identification du véhicule qui a transporté Adji Sarr du lieu-dit du viol à l’hôpital ; le nom du propriétaire du véhicule, les conducteurs et passagers, les laissez-passer délivrés pour circuler en plein couvre-feu ; des témoins tels que l’avocat qui a organisé l’exfiltration de la fille, le médecin qui l’a conduite à l’hôpital et surtout l’oubli de faire une réquisition à la Sonatel pour établir les contacts d’Adji Sarr avant, pendant et après ledit viol. Autant de détails de l’enquête qui auraient pu être importants pour éclairer une telle affaire.

D’autres questions aussi pouvaient réellement interpeller les enquêteurs à savoir qui a exfiltré Adji Sarr ? Avec quel moyen ? Qui a envoyé la demoiselle dans un hôpital en passant par tous les points de contrôle ? Quelle idée de foncer chez un gynécologue pour constater un viol tout juste après la commission supposée des faits ? Quelle idée de saisir directement la Section de recherches ? Comment une fille qui n’a pas le BFEM a pu rédiger une telle lettre plainte sans faute avec des articles précis du Code pénal ? Qui envoie des repas de la Résidence Mamoune à Adji Sarr ? Toutes ces questions fragilisent à jamais l’accusation. Autant d’interrogations soulevées par le journal Enquête.

Une fois ces constats faits, la question est dès lors de savoir ce qu’il faut faire des droits d’Adji Sarr ? Autant Ousmane Sonko jouit de la présomption d’innocence, autant Adji Sarr a des droits. En effet, avec un système judiciaire comme le nôtre, il suffit d’indices (une plainte pour viol, un certificat médical, la présence de Sonko sur les lieux, le fait d’être resté seul avec la fille, les témoins, etc.) pour que le juge d’instruction puisse inculper et placer sous contrôle judiciaire Ousmane Sonko ou l’envoyer en prison. Mais dans le second cas, s’il venait à l’envoyer en prison, ses avocats ont toujours la possibilité de déposer une demande de liberté provisoire, une fois qu’il l’aura auditionné. Donc, même envoyé en prison, il n’est pas dit qu’Ousmane Sonko y restera durant toute la durée de l’instruction.

Autre chose à savoir, est que même s’il suffit d’indices pour envoyer l’homme politique en prison, il faudrait impérativement avoir des preuves pour que la juridiction de jugement puisse le condamner. Autrement dit, elle le relaxera (s’il est traduit devant le tribunal correctionnel) ou l’acquittera (s’il est jugé par la chambre criminelle). Même en cas de doute, cela va lui profiter car le doute profite toujours au mis en cause.

En tout cas, à l’état actuel des choses, même si rien n’est encore joué, il sera difficile de ne pas vider cette affaire Sonko-Adji Sarr, car alors ce serait un précédent dangereux. Mais pour l’heure, le leader de Pastef n’est nullement prêt à faire face au juge d’instruction, même si la plaignante a confirmé, la semaine dernière sa plainte auprès du juge d’instruction.

Une vague d’arrestations et une seule procédure pour le moment

Le pouvoir ne semble pas vouloir laisser de place à une quelconque manifestation et encore moins à toute velléité de désordre. Les placements sous mandats de dépôt de Birame Soulèye Diop, l’administrateur de Pastef et d’Abasse Fall, le coordonnateur du parti à Dakar et les soutiens de Sonko parmi lesquels Guy Marius Sagna déjà en prison – et qui sera certainement rejoint par Assane Diouf et Clédor Sène, lundi-, les 19 manifestants, sous mandat de dépôt et les arrestations de Dame Mbodji du Cusems, Karim Xrum Xak, soit 21 personnes au total qui manifestaient à la place de l’indépendance, attestent fortement de cette détermination. Si on ajoute à cela, les autres arrestations qui ont suivi à l’Ucad, à Touba, les 7 étudiants de Pastef arrêtés et placés en garde-à-vue, dans la matinée du vendredi dans les locaux du commissariat de Point-E, soupçonnés qu’ils sont d’avoir fomenté un projet de troubles à l’ordre public, au sein du campus social ou ailleurs et 17 femmes de Pastef interpellées, la liste est bien longue. Mais malgré cela, ce dimanche

Mais il convient toutefois de noter que le leader des patriotes est pour le moment installé dans une seule procédure, celle chez le juge du 8éme cabinet pour les présumés viols répétitifs. Il n’est toutefois pour l’instant concerné par la seconde procédure enclenchée chez le juge du 1er cabinet et qui vise les manifestants et X.

Une procédure que le concerné considère toutefois comme viciée. Il l’assimile tout simplement à un plan ourdi pour l’isoler. « Toute cette mascarade vise un seul but : arrêter Ousmane Sonko le plus rapidement possible. Et décerner un mandat de dépôt pour isoler Sonko et avoir le temps libre pour ouvrir une instruction illimitée dans le temps », a déclaré Ousmane Sonko lors d’une de ses sorties.

Ousmane Sonko n’a en tout cas pas confiance en la justice, c’est sûr. Ses attaques contre les juges d’instruction et le procureur viennent rajouter à la disqualification de celle-ci qui reste malgré tout, la seule forme d’organisation en place pour l’instant qui existe pour trancher les différends. Reprendre la procédure au regard des vices que le leader de Pastef incrimine, aussi bien dans l’enquête qu’au niveau de l’Assemblée nationale, semble être une mission impossible. L’obstination de Sonko à refuser d’aller répondre au juge d’instruction, ne peut dès lors conduire qu’à l’affrontement et surtout jouer contre lui. Il ne restera dès que l’issue de la force publique pour l’obliger à déférer à toute convocation. Que fera Ousmane Sonko ? Dans ces conditions, la seule issue qu’il semble vouloir donner à ce dossier, malgré les médiations entamées de l’Abbé jacques Seck et Mame Makhtar Guèye, c’est la défiance vis-à-vis de la justice. Et cela, il l’a déjà commencé en transposant le dossier sur le terrain politique.

L’on se rappelle que 19 jeunes parmi ceux qui s’étaient massés devant son domicile ou qui avaient manifesté ce fameux lundi de convocation à la gendarmerie, se sont retrouvés placés sous mandat de dépôt. Compte-t-il sur la rue et ses alliés pour s’opposer à sa traduction devant la justice ? A défaut, il ne lui restera plus que l’option d’une justice impartiale dont il ne pourra bénéficier que s’il n’est pas coupable de ce dont on l’accuse. Et ça, ça ne sera possible qu’à la condition qu’il défère à la convocation du juge d’instruction. Ce qu’il risque de faire de gré ou de force, le magistrat instructeur ayant les moyens, conférés par le Code de procédure pénale, de le faire comparaitre en requérant la force publique via un mandat d’amener. Et cette défiance risque de braquer le magistrat instructeur qui ne se gênera pas de le placer sous mandat de dépôt dès qu’il l’aura à portée de main.

La quête d’une justice impartiale 

Dans cette affaire c’est la justice qui joue sa crédibilité après les affaires Karim Wade et Khalifa Sall qui ne sont certes pas de la même nature que celle d’Ousmane Sonko, les acteurs n’étant pas les mêmes et les faits encore moins. Ces deux-là avaient répondu à la justice, même s’ils avaient eux aussi dénoncé la politisation du dossier. Le président Macky Sall qui affirme ne pas être au courant d’un tel complot et encore moins d’en avoir le temps, n’a aucun intérêt à ce que la justice soit décriée puisqu’il est accusé à tort ou à raison de l’instrumentaliser. Il a l’obligation de faire disparaître cette impression de vouloir écarter tous ses adversaires. Ce pays bien esquinté par la pandémie au niveau économique et sanitaire, a plutôt besoin de retrouver sa sérénité, son dialogue et sa tolérance et perpétuer ainsi sa stabilité, sa plus grande marque de fabrique.

Au point où on en est et avec le malaise que ce dossier a fini de créer, difficile de savoir quelle va être l’issue de cette affaire. Le palais, par la voix de Seydou Guèye a affiché à l’émission dominicale “Jury du Dimanche ” de I-Radio, sa volonté d’aller au bout de l’affaire en demandant à ce que justice soit rendue. Pour l’heure, c’est le doute et un dilemme qui ont fini de s’installer dans les esprits. Que faire avec ce dossier ? That’s the big question. Surtout que beaucoup commencent à invoquer un boulevard ouvert pour Macky Sall qui n’aurait plus en face de lui, un adversaire politique digne de ce nom. Un fait qui a fini d’être considéré comme un recul démocratique. C’est ce qu’a relevé Alioune Tine, le droit de l’hommiste dans “Walf Quotidien” de ce lundi 1er mars qui demande de “faire très attention à une démocratie sans opposition“, tout en pointant du doigt, “des adversaires politiques éliminés par des voies non conventionnelles“.