NETTALI.COM – Savons-nous vraiment ce que nous voulons ? Pour ce qui est en tout cas du type de presse, les choses ne semblent pas très claires dans nos têtes de Sénégalais. Nous sommes en quête du beurre, de l’argent du beurre, de la vache, du lait, …  Bref nous ne voulons pas nous donner les moyens d’engraisser la vache, mais voulons en même temps de la viande bien tendre. En ces temps de crise du pouvoir judiciaire, la presse reste en fait le dernier pouvoir certes non consacré, mais qui résiste encore en tant qu’institution.

Eh bien celui-là qui est dénommé le 4ème pouvoir, est le parent pauvre de la République qui survit à coups de 100 francs CFA – l’exemplaire du journal papier- de recettes publicitaires octroyées en priorité aux seuls supports gouvernementaux lorsqu’elles ne sont pas soumises aux seuls caprices des annonceurs. Dans la sous-région, le prix du support papier coûte parfois 3 fois plus. Cette presse-là est pourtant un instrument incontournable d’approfondissement de la démocratie. En cela, elle  permet au citoyen contribuable ou non d’être au courant des faits et évènements, de savoir ce qu’on lui cache et comment ses deniers sont dépensés face à des gouvernants qui ne s’empressent pas de s’acquitter de leur devoir de rendre compte de leurs actions.

Et pourtant que d’attente vis-à-vis de ces chers journalistes ! Elles sont bien grandes en effet. Parfois même, l’on attend d’eux qu’ils soient les Zorro des temps modernes qui doivent dénoncer des scandales et faits de corruption et en même temps prendre en charge les combats. Ils sont parfois si exigeants ces Sénégalais !

L’on ne se gêne point de les traiter de corrompus pour peu qu’un collègue dérive de la voie droite, dans un contexte de société gangrénée par de la corruption. Une généralisation parfois bien facile qui veut faire de la presse, une corporation en marge de la société, alors qu’elle en émane. Le propos n’est certes pas de dire qu’il n’y a que des corrompus dans la presse. Evidemment que non. Des gens honnêtes, il en existera toujours dans toutes les corporations. Et Dieu sait qu’il y a d’honnêtes gens nichés au cœur des rédactions. Elle est d’ailleurs importante cette caste de journalistes intègres et invisibles qui écument la presse écrite, les radios et les sites d’informations. Ces plumes et ces voix inconnues ont fait du métier de journaliste, un sacerdoce. Un vrai sacerdoce.

Comment aurions-nous par exemple pu être au courant d’un certain niveau de scandales ou d’événements ou d’actes cachés et nébuleux si la presse n’en avait pas  fait part ? Bien que le phénomène de la corruption est vécu au quotidien par des citoyens qui en font les frais, il existe un niveau de corruption bien plus subtil et plus sophistiqué qui échappe au citoyen ordinaire qui n’a pas accès à certains milieux ou à certaines sources d’informations.

A la vérité, nous devrions être fiers de cette presse, tout en l’encourageant à travailler davantage et mieux à l’approfondissement de la démocratie.  Mais et surtout parce qu’elle est l’un des derniers remparts de la démocratie et de la transparence, aux côtés de la justice qui se débat dans un combat contre l’exécutif et qui fait l’actualité. La presse est jalouse de son indépendance. C’est sûr. Et elle fait un travail formidable quoiqu’abritant quelques brebis galeuses en son sein qui se livrent au commerce de l’info ou qui ne font par leur travail avec toute l’éthique, le professionnalisme et la déontologie requis.

Mais heureusement que le pluralisme permet de sauver la liberté de presse. Il est en effet tout à fait illusoire de penser bâillonner toute une corporation, soit en signant des contrats commerciaux ou en achetant des patrons de presse, voire des journalistes. Difficile aujourd’hui d’étouffer une info. De même ces annonceurs ou organes de l’Etat qui signent ces contrats dans une logique de se prémunir contre toute info qui nuise à leurs images, y arrivent difficilement quand bien même des clauses contraignantes y sont introduites. Certains supports l’acceptent mais beaucoup refuseront de s’y plier. Mais dans le fond, le support peut signer un contrat et ne pas maîtriser un journaliste qui a décidé de faire valoir sa liberté ou sa clause de conscience pour ne pas avoir à exécuter un sale boulot. Ce n’est certainement pas simple même si des cas existent.

Le problème avec les Sénégalais, résident dans le fait que certains d’entre eux ne veulent nullement engraisser la vache. Ils veulent consommer de l’info mais beaucoup rechignent à l’acheter. Ce n’est pas un hasard si des statistiques jusqu’à une époque récente, mettaient au grand jour des chiffres étonnants à savoir qu’un journal est lu en moyenne par 4 personnes. Et depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. En effet, avec Internet et la presse en ligne prenant de plus en plus de place et d’importance, le lectorat de la presse écrite a baissé.

Le modèle économique de la presse n’est pas non plus des plus viables et les grands annonceurs réduisent au fil du temps leurs budgets publicitaires sans oublier ces agences de publicité qui négocient des commissions sur l’achat d’espaces plus importantes que d’habitude. Même les pdf des quotidiens de la presse écrite, produits pour s’adapter au monde du numérique, n’échappent pas au pillage. Les lecteurs se les partagent allégrement par centaines. Ce qui  permet à ces journaux de passer entre plusieurs mains et gratuitement. Cela constitue un manque à gagner énorme.

Qui fragilise la presse alors ? Comment continuer à survivre dans un tel contexte où la revue de presse vide la substance des journaux et que certains sites d’infos pillent les contenus ? Comment peut-on laisser prospérer un tel désastre et espérer avoir une presse forte et économiquement viable ? La responsabilité n’est certainement pas imputable aux seuls lecteurs.

Les entrepreneurs de presse ont aussi la leur car ils ne veulent pas mutualiser leurs moyens dans une logique de combattre ces fléaux qui gangrènent le secteur et affaiblissent le métier. Il y a eu des tentatives certes dans le passé, mais qui n’ont pas porté leurs fruits.

Même la société civile qui fait des scandales ébruités par la presse,  son fonds de commerce devrait participer au financement de cette même presse d’autant plus qu’ils sont sur le même combat de la promotion de la citoyenneté et de la démocratie. Ailleurs et même sous nos cieux, des organisations de la société civile dont des fondations participent fortement à ce renforcement de la presse en moyens financiers, matériels et en renforcement de capacités.

 Le secteur privé national ferait aussi mieux d’aider davantage la presse en la renforçant soit sous forme d’investissements publicitaires importants, soit sous forme de subventions. La presse devrait être une alliée sûre en tout cas qui peut aider le privé national dans le cadre de sa lutte contre l’invasion des puissances économiques et financières étrangères, notamment ces multinationales et entreprises étrangères qui raflent tous les marchés publics.

 Un développement de la presse passe forcément par les pouvoirs publics. En ont-ils vraiment la volonté ? Ils n’aident pas beaucoup dans les faits. Tenez par exemple le nouveau code de la presse peine à être appliqué. Le code a certes été voté depuis 2007, il y a treize ans déjà, mais jusqu’ici les décrets d’application qui doivent l’accompagner dorment dans les tiroirs du palais.

Il recèle même d’intéressantes innovations. Le nouveau code prévoit par exemple une Haute autorité de l’audiovisuel et de la communication (Harca) qui devrait remplacer le Conseil national de régulation de l’audiovisuel (Cnra) et qui aura des pouvoirs plus étendus en ce sens qu’elle aura la compétence de réguler le secteur de la presse (radios, télévisions, presse écrite, presse en ligne).

Aussi, une commission de la Carte nationale de la presse est-elle instituée par le nouveau code pour mieux réguler le secteur. Cette commission est la seule habilitée à délivrer une carte de presse aux journalistes et techniciens de la communication. De ce fait, les cartes de presse maison sont appelées à disparaître et les professionnels des médias mieux maîtrisés, mieux contrôlés, la pratique journalistique ne pourrait que s’améliorer au bénéfice de toute la population.

Un fonds d’appui à la presse est également prévu pour pouvoir financer tous ces nouveaux organes (Harca, Commission nationale de la carte nationale de la presse…). Il devrait à ce titre remplacer l’aide à la presse qui ne profite en réalité qu’aux patrons. Ce fonds d’appui devrait aussi aider à renforcer les capacités des journalistes et techniciens de la communication car 2% de son montant est réservé à la formation continue.

Autre innovation introduite par le nouveau code de la presse, le renforcement des moyens du Cored, le tribunal de la presse, avec même la possibilité offerte à cet organe de retirer la carte d’un professionnel qui serait coupable de non-respect de ses obligations éthiques et déontologiques. Nous n’oublierons pas sa capacité d’auto-saisine qui lui permet de sévir sans attendre une quelconque plainte.

Mieux, le nouveau code de la presse prévoit une loi sur la publicité de manière à renforcer la presse privée qui sera seule habilitée à vendre ses espaces et ses temps d’antenne. La presse gouvernementale sera en retour financée par une subvention étatique.

Le nouveau code également fait la différence entre l’animateur et le journaliste. Le journaliste étant le seul professionnel des médias habilité à collecter, vérifier et diffuser des informations. L’animateur, quant à lui, devrait juste se cantonner au divertissement et aux émissions à caractère religieux et culturel.

Last but not least, une nouvelle convention des journalistes et techniciens de la communication a été signée, avec des salaires plus avantageux, des frais de mission plus conséquents et des primes plus abondantes. Mais jusqu’ici, aucun patron de presse ne l’applique.

Toutes ces innovations ont été introduites pour mieux participer à l’assainissement de la presse, à mieux revaloriser la pratique journalistique et à mieux contrôler le travail des professionnels des médias.

Mais à l’arrivée, ni l’Etat, ni les patrons de presse, ni les agences de communication, ni les citoyens, n’ont joué leurs partitions pour cette presse de qualité tant voulue.

Il est peut-être temps que la presse s’active elle-même, voire même à user de davantage de lobbying, si elle veut arriver à être plus performante et à mieux jouer son rôle de sentinelle de la démocratie. Lors du Conseil présidentiel chargé de la relance économique, le Président a dit beaucoup de choses. Entre autre sur la fiscalité, l’adoption du nouveau code de la presse et son organisation. « Sur la fiscalité, à part quelques entreprises de presse, la contribution du secteur n’est pas tellement fameuse. Donc, pour nous, exonérer pour cette année ne nous coûte rien. On va donc vous donner cette exonération pour 2020 et 2021. », a dit celui-ci avant d’embrayer sur le code de la presse en ces termes : « Pour ce qui concerne le Code de la presse, je crois que les textes sont terminés. Un jour, on devait les adopter, mais comme il y avait une sorte de grève, on a préféré attendre pour ne pas donner l’air d’agir sous la pression. Mais il est temps que le ministre ressorte ces décrets pour les faire passer prochainement. »

Par ailleurs, le chef de l’Etat a lancé un appel à l’organisation du milieu. « Nous sommes conscients que la presse doit être accompagnée, parce qu’elle emploie beaucoup de monde. Elle doit aussi travailler à son organisation. Certes, il y a des professionnels, mais il y a aussi toutes sortes d’intervenants et c’est ce qui pose problème. Je crois qu’il faut régler la question de la carte de la presse pour qu’on sache qui est professionnel et qui ne l’est pas. Ensuite, on pourrait améliorer l’accompagnement de l’Etat », a-t-il soutenu.

Tout cela est bien beau, le texte du code de la presse est sur la table du secrétariat général de la Présidence de la république. Donc toutes ces promesses ne doivent nullement rester au stade de vœu pieux.