NETTALI.COM – Le discours de fin d’année du Président Sall et la couverture médiatique qui s’en est suivie le 31 décembre et le 2 janvier 2020 par la presse écrite, nous a montré à quel point Ousmane Sonko s’est fourvoyé en faisant un discours parallèle.

Le Président Sall a certes accaparé les antennes, mais Ousmane Sonko aurait plus gagné à attendre la fin de l’oral de Macky Sall pour commenter. Et Dieu sait qu’il existait plusieurs points sur lesquels, il aurait pu trouver à redire. Tout cela nous apprend en réalité que la politique est une affaire de rapports de forces réfléchi et planifié axés sur les bonnes circonstances.

La nouvelle année a en tout cas sonné avec son cortège de polémiques sur l’affaire Cnra-Sen TV, la chaîne de télévision de Bougane Guèye Dany. Il était en effet question de l’application d’une suspension d’émission à la suite de mises en demeure restées infructueuses. Babacar Diagne lui avait résolument pris l’option d’appliquer la loi relative à l’interdiction de la publicité sur les produits de dépigmentation.

Tout est en effet parti d’une mise en demeure envoyée par l’organe dirigé par Babacar Diagne à la Sen Tv, la 2stv et à la Tfm, avec ampliation au patron du Conseil des éditeurs de presse (Cdeps) pour les sommer d’arrêter les publicités sur les produits de dépigmentation, conformément aux dispositions du Code de la presse. Birane Ndour (Tfm), Mamadou Ibra Kane (Cdeps) et Marème Ndiaye (2stv), ont accepté de respecter la décision du Cnra. Seul Bougane avait refusé de s’exécuter.

«J’ai parlé à Bougane Guèye Dany, j’ai parlé à son Directeur général (Massamba Mbaye). Nous avons envoyé toutes les correspondances au groupe D-média. Avant la mise en demeure, nous avons parlé aux responsables du groupe D-média. Quand tous les éditeurs se sont conformés à la loi, j’ai à nouveau saisi les responsables de D-media. Le matin même avant la réunion du collège du Cnra qui a pris la sanction, des amis communs, je peux citer Babacar Touré, l’ont appelé et il n’a rien voulu comprendre », soutient Babacar Diagne pour expliquer la décision du Cnra.

«Quand on se met comme ça, de son propre chef, au-dessus de la loi, il ne reste plus qu’à sanctionner. Bougane ne nous a donné aucun choix. Il a préféré faire dans la fuite en avant. Il a préféré avoir le discours discourtois. Et, nous, c’est un terrain sur lequel nous ne pourrons jamais le suivre (…) Maintenant, il dit que nous avons fait cela contre Ousmane Sonko. Mais comment il peut dire cela ? Un texte est toujours préparé plusieurs jours avant. Mon directeur de cabinet me l’a soumis et je l’ai envoyé aux conseillers. On ne savait même pas que Ousmane Sonko passerait sur sa chaîne. En plus, quel lien il peut y avoir entre une décision qui part à minuit et un homme politique qui passe à 20 heures ? Cela n’a aucun lien», a ajouté Babacar Diagne.

Mamoudou Ibra Kane, le Président du Conseil des Editeurs et Diffuseurs de presse (Cdeps) a trouvé la mesure disproportionnée et même inédite sous cette forme, relevant au passage un déséquilibre pour l’entreprise. Il ira même plus loin en soulignant que des chaînes internationales qui émettent sur le Sénégal s’adonnent à cette publicité interdite, citant un acte plus grave, une pub sur une marque de bière dénommée Heinekein. Le juriste El Hadji Ngouda Mboup sur 7 TV lui, a fait remarquer que le Cnra pouvait contraindre la chaîne en appliquant des sanctions pécuniaires et de manière graduelle. Un argument que n’a pas semblé partager le doyen Bakhoum qui pense qu’une sanction pécuniaire graduelle aurait pu avoir des conséquences plus lourdes pour l’entreprise, précisant au passage que les sanctions pouvaient aller jusqu’à 3 mois suspension voire plus.

Une fois tout cela dit, quel que soit l’argument économique brandi par quelque support que ça soit, la publicité sur les produits de dépigmentation a quelque chose de honteux pour nous Sénégalais, noire de peau. Elle a cela de dangereux parce qu’elle ravive chez la plupart des femmes qui ont peu d’estime d’elles-mêmes, cette volonté de changer de peau enfouie au fond d’elles-mêmes, à tel point qu’elles deviennent des cibles faciles. Elles « nettoient leur teint », vous diront-elles pour emprunter leur jargon ! C’est à ne rien comprendre. Il est tellement psychologique le phénomène de la dépigmentation que les publicitaires et chaînes de télévision complices, savent sur quels ressorts, s’appuyer.

Sans manquer de solidarité vis-à-vis de Bougane Guèye, à qui l’on ne souhaite bien évidemment pas la suspension de l’émission de sa chaîne de télévision, il semble que pour un journaliste dont le socle du métier repose sur l’éthique et la déontologie, il faut reconnaître qu’il devait plutôt être à la pointe du combat contre la publicité de ces produits. C’est une question de responsabilité en soi. Cela l’est d’autant plus que celle-ci est en lien direct avec l’un des rôles des médias qui est l’éducation du citoyen. Des publicitaires qui comme tous ceux qui aspirent à gagner leur vie, ne pouvaient-ils pas en son temps songer à travailler pour des annonceurs de produits éclaircissants, plutôt que d’engager cette campagne d’alors dénommée « gnoul kukk » (ou noirceur d’ébène) ?

Quoi qu’il en soit, Babacar Diagne avait décidé d’appliquer la loi. Etait-ce opportun dans un contexte qui ne pouvait que faire jaser ? Une sanction qu’on peut trouver extrême. Mais on veut bien croire après cet épisode qu’il fasse son travail de manière équitable et en allant au bout de sa logique. L’histoire est là aussi pour nous apprendre qu’il a été ce directeur zélé de la RTS, ce média public toujours favorable au régime en place. Les opposants sénégalais de toutes les époques, ont toujours été victimes d’ostracisme, même lorsqu’il était à la tête du médium public. Ironie du sort, M. Diagne se retrouve aujourd’hui dans la posture de celui qui doit juger la conduite de ce médium dont on sait bien qu’il n’a ni changé de posture, ni de politique. Il a par exemple fallu les retrouvailles de Massalikoul Djinaan entre Me Wade et Macky Sall pour que le premier, fût-il ancien Président de la république, puisse enfin réapparaître sur la RTS qui passait son temps, sous son règne, à le glorifier au point même de le déifier.

Un décret d’application vivement attendu

Au-delà de ce conflit qui s’est heureusement apaisé, l’on attend avec impatience la signature des décrets d’application du président de la République pour l’érection Haute autorité de régulation de la communication audiovisuelle (Harca) qui va avoir des pouvoirs plus larges (presse écrite, internet, etc) contenue dans le nouveau code de la presse votée depuis 2017.

Des inconvénients que va s’atteler à régler ce dernier, c’est certainement cette lancinante question de savoir qui est journaliste et qui ne l’est pas. Un arrêté du ministre de la Communication est déjà publié pour informer l’opinion quant à la mise en place d’une commission d’attribution  de la carte nationale de presse et de la validation de l’expérience acquise.

D’après la définition retenue, « est journaliste celui qui est sorti d’une école de formation et qui tire l’essentiel de ses revenus dans ses fonctions de journaliste ». Ce qui veut dire que ce sont les personnes sorties des écoles de formation qui ont au moins le baccalauréat + 3 années de formation. Le diplôme de journaliste équivaut donc à un BAC + 3 minimum.

Pour être journaliste, les personnes n’étant pas sorties d’écoles de formation, doivent disposer du diplôme du baccalauréat et prouver d’une expérience de 10 ans. Les personnes titulaires de la licence devront elles, prouver d’une expérience de 2 ans.

Entre autres questions prises en charge par le nouveau code, ce sont les délits de presse. En effet, la dépénalisation reste de mise sauf en cas de diffusion de fausses nouvelles.  Pour ce qui est de la diffamation, le journaliste écopera du sursis avec des condamnations pécuniaires alourdies.

Mais lier le statut de journaliste à un certain niveau de diplôme, est certes nécessaire, mais pas suffisant. La question de la pléthore des écoles qui poussent comme des champignons, repose l’équation des agréments délivrés par ci par là par l’Etat, mais aussi celle du contenu et de la qualité des formations. Ne devrait-on pas par exemple intégrer des modules d’économie, de finances, de comptabilité et de droit pour renforcer la capacités des journalistes ? S’ils excellent dans des domaines tels que la politique et le sport, plus à leur portée, ce n’est point le cas en économie, en finances, en comptabilité et  dans les matières juridiques. De même, la formation ne devrait-elle pas intégrer des modules de management des entreprises ? Les entreprises de presse gérées pour la plupart par des patrons de presse, ne sont pas des modèles performants, eu égard au modèle économique pas très viable, mais surtout parce qu’ils ne sont pas pour la plupart rompus aux métiers de la gestion.

Mais au-delà de la formation, subsiste ce lancinant mélange des genres dans l’univers des médias et la question de son éradication. La présence des animateurs est d’autant plus problématique que le grand public qui ne sait pas trop faire la différence entre le journaliste et le non journaliste, s’accommode très facilement de l’animateur qui semble bien plus proche de ses préoccupations immédiates et qui au fond, produit bien souvent de l’opinion et du ludique plutôt que de l’information. Nous en voulons pour preuve l’effet de la revue de presse sur les auditeurs et téléspectateurs qui sont tenus en haleine dès les premières notes débitées. La conséquence pourtant pour ce genre journalistique dévoyé, est que sous le mode sous lequel il est fait, celui-ci altère les titres, amplifie les faits et leur donne une connotation différente de celle des journaux auteurs des articles. On en arrive même à fabriquer des opinions avec le ton de la revue de presse. Leur rôle devient de fait dévastateur pour la presse et son image. L’on assiste désormais à l’incursion des animateurs dans les grandes interviews politiques, économiques, etc et même sur le champ de « l’investigation » avec Ndoye Bane et compagnie.

L’on note aussi l’incursion de la politique dans le milieu de la presse. Combien de journalistes connus de nos jours entretiennent le flou sur leur statut ? Si certains sont engagés dans la politique, ils ont toujours un pied dans la presse, arguant le fait de ne plus être dirigeants de leur organe, lorsqu’ils ne jouent pas le rôle de médiateurs dans certaines affaires impliquant l’Etat ou même de snipers contre l’Etat. Il semble d’ailleurs se multiplier le nombre de journalistes utilisés dans des combats ou cabales politiques surtout dans ces moments de manœuvres ou de querelles au sein du parti au pouvoir.

Mais au moment où l’on pensait l’affaire éteinte, c’est à un rebondissement qu’on assiste. Bougane Guèye Dany a décidé de jouer les prolongations, malgré la décision du Conseil national de régulation de l’audiovisuel (Cnra) de lever la suspension des programmes de la Sen Tv. Le PDG du groupe D-média va ainsi porter plainte pour «prouver que l’organe de contrôle (le Cnra, ndlra pris une décision illégale contre la Sen Tv» et « réclamer réparation auprès de la Société de télédiffusion du Sénégal (Tds) et de Canal + qui ont exécuté la décision» de suspension des programmes de la Sen Tv. C’est un communiqué émanant de son groupe qui nous l’a appris. Aux dernières nouvelles, le Cnra et D-média ont fumé le calumet de la paix dans le cadre d’une réunion tenue au siège du conseil. Une bonne nouvelle pour une nouvelle année !