NETTALI.COM – A l’heure de l’internet et des réseaux sociaux, beaucoup d’acteurs de ces nouveaux instruments de communication pensent qu’ils vont arriver à supplanter la presse traditionnelle. La raison, c’est la capacité pour n’importe quel intervenant dans cet univers, à pouvoir capter des instants de la vie quotidienne et à les diffuser à un très grand public parfois bien plus important que celui d’un médium classique.

Il suffit pour cela, d’après un raisonnement bien simpliste, de disposer d’un smartphone, de viser sa cible et d’appuyer sur un écran tactile. Cet acte, est-il pour autant suffisant pour pouvoir prétendre à la production  d’une l’information, en tout cas tel que le ferait un journaliste sérieux ?

Capter un événement qui a lieu dans la rue et le rendre public, est certes facile, seulement ceux qui reçoivent les images ou les messages, n’ont en général pas tous les détails autour, les contours de l’information, sinon juste l’image sur le moment présent, sans forcément savoir ce qui précède et l’épilogue. Bref les faits dans leur entièreté, leurs circonstances et leurs conséquences, sont généralement inconnus. Détenir ces détails est bien sûr important et nécessaire pour la production d’une bonne information.

Un quidam crée sa tribune hebdomadaire voire mensuelle et distille ses thèses sur les réseaux sociaux. Sommes-nous vraiment dans ce cas de figure, sur le terrain du commentaire, de l’analyse, de l’édito, du billet d’humeur, etc.  ? Oh que non, nous tombons en plein dans le registre de l’opinion.

Les réseaux ont leur côté positif et les exemples ne manquent pas, qui prouvent leur efficacité à dénoncer des dérives : le taximan qui monte sur la passerelle ; le jeune homme qui sort son pistolet en pleine circulation parce qu’il aurait un différend avec un autre automobiliste.

Mais là où surviennent les difficultés avec ces nouveaux espaces de communication, c’est lorsque la manipulation d’images, de propos ou même d’écrits, se fixent comme seul objectif, de tromper son auditoire, son public, de faire de la propagande, voire de manipuler. On assiste en effet de nos jours au phénomène de ce qu’on appelle les « fake news » ou pour traduire de manière littérale, la diffusion de « fausses informations ».

Une réalité qui incite d’ailleurs à se demander la différence entre un journaliste qui fait mal son travail et un quidam qui diffuse de fausses nouvelles ou images sur ces réseaux ? Aucune. Le résultat est le même. Ce qui est faux, produit les mêmes effets dans les deux cas car, ils contribuent tous les deux à forger de fausses opinions et à faire accréditer un mensonge.

Le phénomène des « fake news » tout comme le travail journalistique mal fait, n’épargnent aucun domaine : des histoires privées qui se règlent sur le net, des différends politiques, sportifs prolongés sur des supports d’infos, etc. Bref aucun pan de la société n’est épargné. Et ce phénomène est d’autant plus prisé qu’il y a des gens pour croire tout ce qui se diffuse sur le net. Ce qui est d’autant plus grave, c’est lorsque le journaliste joue le rôle de diffuseur de fausses nouvelles ou sert les intérêts d’un individu (ou une institution) au détriment d’un autre en adoptant une posture tendancieuse dans le traitement d’un sujet.

Tenez par exemple, le récent combat de lutte qui a opposé Eumeu Sène à Modou Lo, a donné l’occasion de faire circuler sur le net, des images montrant le premier avec un œil au beurre noir ; d’aucuns ont fini par les relayer, pour semble-t-il attester de son admission aux urgences, suite au combat. Le frère de celui-ci, Pape Ngom, le célèbre champion de jeu de faux-lion, démentira très vite, la rumeur dans les médias. Même Eumeu Sène y est allé de sa sortie pour féliciter Modou Lo et a montré à travers sa communication qu’il n’en était rien. La suite révélera qu’il s’agissait d’une photo qui date de l’époque d’un de ses combats ayant avorté, suite à sa blessure lors des séances de contact.

Le monde politique  a eu aussi droit à ses travers. Imaginez ce photomontage réalisé avec une image de l’ancien Premier ministre Dionne dans une posture pas trop à son avantage. Volonté de nuire ou méchanceté gratuite ? Une maladie, si tant est qu’elle est avérée, reste quand même du domaine de l’intime. Que celui qui n’est jamais tombé malade, lève la main ! Qui voudrait qu’on étale sa maladie sur la place publique ? Heureusement que des journalistes bien au fait de la manipulation, ont vite rétabli la vérité des faits.

Une société dénommée Tropicasem dans le domaine de la recherche et de la commercialisation des semences, a dans son cas, été victime d’un travail journalistique très approximatif. Sous forme de reportage, la parole a été donnée à des agriculteurs. Un travail qui a vite viré au dénigrement de ladite société, alors que rien dans ce qui a été écrit, n’aura permis de prouver que ces semences étaient utilisées en respect du mode d’emploi prescrit par la société en question. Au contraire, les supposées victimes de ces « mauvaises semences » n’avaient manifestement à la bouche, que des demandes de dédommagement. Est-ce à travers la presse que des questions aussi privées et délicates devraient être résolues, si tant est qu’elles soient justifiées ? La question à se poser, dès lors, est de savoir pourquoi la société incriminée, n’a pas eu droit à la parole.

Même scénario dans le cas de la Banque Régionale de Marchés (BRM SA), une société bien sénégalaise avec des actionnaires et capitaux sénégalais. Une banque d’affaires née, il y a de cela 12 ans. Dans le différend qui l’oppose à une de ses clientes, une société dénommée « Focus Immobilier S.A » , la banque a cru même devoir se défendre à travers un communiqué de presse, tant le traitement du sujet par une certaine presse, de cette affaire, a été partial. BRM SA a été obligée de présenter une synthèse de décisions de justice qui lui donnent raison dans diverses actions intentées. Et pourtant, il n’a été fait mention que d’ « une banque qui se trouve dans une situation inconfortable pour une institution de son rang », ajoutant « qu’elle pourrait être expulsée du bâtiment Focus One qui abrite son siège » tout en précisant dans la foulée que « Focus Immobilier a décidé de ne pas renouveler le contrat de bail qui le lie à la Banque Régionale de Marchés ». Pourquoi le journaliste, dans cette affaire, n’a pas pris  la peine de recueillir la version de la Banque Régionale de Marchés ?

Un autre exemple, celui relatif au décès du khalife des Niassène (que Dieu le garde encore longtemps parmi nous) annoncé par un site d’informations en ligne. Beaucoup d’autres sites d’informations relaient le faux événement, sans recul, ni recoupement, en se contentant copiant juste ce qu’ils avaient lu. N’est-ce pas trop facile !

Le constat est qu’un mauvais travail journalistique est bien plus désastreux qu’un simple « fake new » car le premier a le double avantage de vivre sa vie d’abord dans les journaux, puis se prolonger par la suite sur les réseaux sociaux. Le journaliste sait aussi pertinemment que le recoupement des faits, est le fondement de son métier, là où l’éthique et la déontologie en sont le socle.  Comment peut-on, dès lors en tant que journaliste, n’avoir qu’un seul son cloche dans une affaire qui entache assurément la réputation d’une institution bancaire ou quelle qu’elle soit ? Quid des conséquences : des affaires qu’elle peut manquer de conclure, une mauvaise réputation créée qui peut faire fuir des clients, le moral sapé des employés. Bref un cortège de mauvaises conséquences.

Ce parti-pris dans les cas précités, est d’autant plus manifeste que des sites internet ont repris ces informations sans recoupement eux aussi, se cachant derrière le fait qu’ils les auraient lues quelque part, dans un journal de la place. La revue de presse qui ne se prive jamais de donner plus d’échos, plus d’ampleur à une affaire, y est allée de sa frénésie.

C’est cela le trio de feu : la presse écrite publie, les sites internet relaient et la revue de presse amplifie en y ajoutant des détails croustillants qui ne manquent pas d’être agrémentés à la sauce plus digeste possible pour le grand public. Ce dernier connait si peu les règles du journalisme que tout ce qui est rendu public par voie de presse, lui paraît du premier coup, crédible. Dans ces genres de situation, c’est déjà trop tard, le mal étant déjà fait. Le temps de tenter de rattraper ce qui est détruit, l’on n’est pas sûrs de pouvoir atteindre, voire convaincre ceux qui se sont déjà fait une religion.

Certains journalistes ne se rendent pas compte du mal qu’ils font, des carrières qu’ils brisent, des destins qu’ils défont, emmurés qu’ils sont parfois dans l’appât du gain et le manque de professionnalisme.

Pour qui comprend la force de pénétration de l’écrit, du son et des images dans la presse classique, le phénomène est accentué avec les réseaux sociaux qui abolissent les frontières et se fondent sur l’instantanéité. Ils font en effet beaucoup de mal lorsque leur contenu est dévoyé. Un mal d’autant plus accru quand la substance d’une information n’est pas obtenue selon les normes de la profession.

Beaucoup de propriétaires de sites d’infos ne viennent pas du monde de l’information et devraient être plus attentifs à leurs productions. La reprise d’informations, les citations sans recul, ni réflexion, ne doivent pas être un réflexe, ni une option. La logique qui devrait être la leur, est surtout de produire de l’information maison et moins recourir au « copier-coller ». Un phénomène de plus en plus courant, est la méthode qui consiste à extraire une phrase jugée croustillante dans un texte journalistique pour la plaquer dans un site d’infos en ligne oubliant ce qui précède et suit ce bout de texte dans l’article d’origine. Une information doit avoir cette vertu d’indiquer le quoi (le fait), le moment où le fait a eu lieu (quand), l’endroit (où), le qui (le ou les concernés) et le comment. L’ information doit surtout au delà, être fiable (recoupée et équilibrée ), opportune (prétexte pour l’écrire),  crédible ( par la précision en rapportant correctement les faits ) et s’inscrire dans la cohérence (en donnant du sens aux faits) et surtout engagée pour l’intérêt public.

Une manière de dire que les affaires privées devraient moins intéresser les journalistes, surtout lorsqu’elles concernent le monde des affaires où les choses sont souvent bien plus compliquées qu’ils ne croient. Les différends privés pourraient davantage se résoudre à l’amiable ou au tribunal et moins dans les journaux. Une petite question mérite d’être posée. Quel est l’intérêt pour un homme d’affaires de « porter presse » pour reprendre Youssou NDOUR, alors qu’une affaire est en cours de règlement judiciaire ? Aurait-il des choses à se reprocher ? Le Sénégal regorge de sujets à caractère public et problématiques que les médias devraient prendre en charge. Le journal Médiapart est à ce titre un bon exemple en France. Il a le mérite de lever beaucoup de lièvres et de débarrasser la république de beaucoup de ses hommes politiques véreux.

Mais heureusement que cette brume de journalistes peu attachés à l’éthique et à la déontologie, ne constitue qu’une minorité. Les journalistes qui ont toujours à cœur l’éthique, la déontologie et l’amour de leur métier (et Dieu sait qu’ils sont nombreux) doivent s’évertuer à encore mieux faire leur travail, tout en évitant de relater des informations en surface ou se contenter de petites informations qui mettent en scène des politiques qui s’étripent par voie de presse.  Le risque est de voir les aventuriers du net prendre le pouvoir et se prendre pour des journalistes puisqu’ils n’auront pas assumé leur rôle.

Nous ne pouvions terminer cette chronique sans évoquer l’affaire Adama Gaye et dire à nos confrères journalistes qu’ils devraient avoir plus de compassion ce, quel que soit ce qu’ils puissent lui reprocher. A scruter la teneur de certains écrits : « Adama Gaye se débine »  ; « Adama Gaye a galéré, hier »  ; « Adama Gaye se déc… et nie tout », on peut bien relever que la moquerie n’a pas sa place dans ces moments – là.