NETTALI.COM - Ali Khamenei est mort, a confirmé dimanche matin la télévision d'État iranienne, après une journée d'intenses bombardements d'Israël et des États-Unis samedi sur l'Iran. Tensions avec l’Occident autour du nucléaire iranien, ingérences régionales avec les proxies de Téhéran, confrontation directe avec Israël et les États-Unis... le guide suprême, au pouvoir depuis 1989, a grandement pesé sur le destin troublé du Moyen-Orient. Malgré un pouvoir très régulièrement contesté à l’intérieur du pays.
L'ayatollah Ali Khamenei salue la foule lors d'un discours à Téhéran le 17 février 2026.
L'ayatollah Ali Khamenei salue la foule lors d'un discours à Téhéran le 17 février 2026. Photo fournie par le bureau du guide suprême iranien. © AFP (Handout)

L’ayatollah Ali Khamenei a été tué à l'âge de 86 ans, samedi 28 février, dans l'opération militaire américano-israélienne contre l'Iran. Un présentateur de la télévision d'État iranienne a confirmé son décès dimanche à 5 h locales (1 h 30 GMT), avant que les Gardiens de la révolution ne promettent un "châtiment sévère" aux responsables.

Un peu plus tôt, des sources israéliennes avaient annoncé sa mort, confirmée ensuite par Donald Trump. Le président américain avait salué "la plus grande opportunité pour les Iraniens de reprendre leur pays".

Le guide suprême de la République islamique iranienne (1989-2026), religieux conservateur très politique, était partisan d’une ligne autoritaire en Iran et d’une stratégie de confrontation avec les Occidentaux, États-Unis en tête.

Né en juillet 1939 au sein d’une famille de religieux azéris (la minorité turcophone iranienne), dans la ville sainte chiite de Mashhad, dans le nord-est du pays, Ali Khamenei, que rien ne prédestinait à diriger un jour l’Iran, opte presque logiquement pour des études théologiques.

Son cursus le mène dans la ville sacrée de Qom, où il suit notamment les préceptes du futur fondateur de la théocratie iranienne, l’ayatollah Ruhollah Khomeini.

"Dans les domaines des idées politiques et révolutionnaires et de la jurisprudence islamique, je suis certainement un disciple de l'imam Khomeini", se décrivait-il, selon des propos retranscrits sur son site officiel.

Un disciple féru de poésie qui ne va pas se contenter de l’enseignement religieux de Ruhollah Khomeini, puisqu’il va également suivre ses pas dans la sphère politique en s'engageant dans les rangs de l’opposition islamique. Lancée dans les années 1960 par son mentor, celle-ci a pour but de renverser le pouvoir du Chah. Cet engagement lui vaut d’être arrêté à plusieurs reprises avant la chute de Mohammad Reza Pahlavi et l’instauration de la République islamique en 1979, après le retour triomphal de Ruhollah Khomeini en Iran.

La révolution donne le coup d’envoi de l’ascension politique d’Ali Khamenei. Signe de sa proximité avec le guide suprême, il est nommé en 1980 au poste influent d’imam de la prière du vendredi à Téhéran et désigné comme son représentant au sein du Conseil supérieur de la défense iranien.

Une succession controversée

En juin 1981, Ali Khamenei, également chef du parti républicain islamique, échappe à un attentat le visant personnellement dans une mosquée de Téhéran. "J'ai senti que Dieu m'avait épargné et conservé pour des responsabilités plus lourdes", dira-t-il quelques années plus tard, en référence à la bombe placée à l'intérieur d'un magnétophone qui lui fait perdre l'usage de son bras droit.

Quatre mois plus tard, à 41 ans, Ali Khamenei est élu président de la République islamique avec 95 % des voix. Il sera réélu une deuxième fois à ce poste sans réel pouvoir en 1985, en pleine guerre Iran-Irak.

Au lendemain de la mort de Ruhollah Khomeini, le 3 juin 1989, Ali Khamenei, qui affiche alors des positions conservatrices et radicales, est désigné Guide de la République islamique à la suite d'une réunion extraordinaire de l'Assemblée des experts, dont les membres, tous religieux, sont élus au suffrage universel direct.

Quelques mois avant la disparition du fondateur de la théocratie iranienne, l’héritier déclaré, l’ayatollah Ali Montazeri, est désavoué en raison de ses penchants démocratiques. Devenu candidat par défaut, Ali Khamenei est censé assurer l’intérim – le temps de trouver un successeur à la hauteur du poste d’un point de vue religieux, comme l’exige la Constitution islamique.

Car malgré son turban noir, qui désigne un membre de la lignée du prophète Mahomet, Ali Khamenei, alors simple hodjatoleslam (preuve de Dieu), rang intermédiaire dans le clergé chiite entre l'imam et l'ayatollah (signe de Dieu), ne pouvait prétendre être un marjaa taqlid (source d'inspiration pour les fidèles).

Mais il est finalement nommé ayatollah à la hâte et dans des circonstances controversées et restées troubles, sans avoir effectué les études théologiques requises. Puis profitant d’une lutte de pouvoir entre Hachemi Rafsandjani, futur président iranien et Ahmed Khomeini, fils du défunt guide – tous deux convoitaient son poste –, il parvient au fil des mois à asseoir son pouvoir. Un pouvoir accru par des amendements constitutionnels votés sous Khomeini et qui lui offrent, au nom du principe du velayat-e fakih – la suprématie du religieux sur la politique –, un contrôle total sur le pays et ses institutions.

En effet, Ali Khamenei concentre alors entre ses mains tous les pouvoirs et détermine la politique générale du pays. En tant que commandant suprême des forces armées iraniennes, il a le dernier mot en matière de sécurité, de défense et de politique étrangère. Il valide l’élection du président de la République, qu’il peut révoquer, et nomme l’ensemble des responsables sécuritaires du pays (chef d’état-major, commandant en chef des Gardiens de la révolution, chef des forces de l’ordre…) ainsi que le chef du pouvoir judiciaire.

Mouvement vert, Mahsa Amini… une autorité fragilisée par la contestation

Bien que dépourvu de l’aura religieuse de son prédécesseur, Ali Khamenei se montre très politique en tirant profit des rapports de force au sein du régime et en faisant sienne la stratégie de tensions avec l'Occident et avec les pays arabes voisins tels que l'Arabie saoudite. Dans le même temps, il s’appuie sur les Gardiens de la révolution et l’ensemble de l’appareil sécuritaire du pays, et se rapproche du général Qassem Soleimani, popularisé par la guerre contre l’Irak et qui, jusqu’à son assassinat en janvier 2020 par une frappe de drone américain, était considéré comme son numéro 2.

Un penchant sécuritaire et une proximité avec les ultraconservateurs qui entraînent le basculement total du pays dans l’autoritarisme et assurent à plusieurs reprises le maintien du pouvoir d’Ali Khamenei, contesté dans la rue. Le régime réprime dans le sang des vagues de contestation sociale et politique : la révolte des étudiants en juillet 1999, le Mouvement vert contre la réélection controversée du président Mahmoud Ahmadinejad en 2009, ou encore les révoltes contre la hausse des prix en 2017 et en 2019.

Plus récemment, en septembre 2022, son pouvoir est fortement secoué par un mouvement massif de contestation provoqué par la mort de Mahsa Amini, une Kurde iranienne de 22 ans, à la suite de son arrestation par la police des mœurs pour infraction au code vestimentaire. Au slogan des manifestants "Femmes, vie, liberté" s’ajoute celui de "mort au dictateur". Les ONG rapportent un bilan dépassant les 500 morts dans la répression féroce qui s'abat sur les manifestants.

Un régime isolé et sous sanctions internationales

En parallèle de ces mouvements de contestation qui vont mettre à l’épreuve son autorité au fil des ans et pousser le régime dans ses retranchements, Ali Khamenei devient le personnage central de l’un des plus importants conflits géopolitiques du XXIe siècle : le programme nucléaire iranien.

Soupçonné par les Occidentaux et Israël de chercher à doter son pays de l’arme nucléaire, ce que Téhéran nie, le guide suprême souffle le chaud et froid sur ce dossier sur lequel il a eu le dernier mot.

Après plus d’une décennie de négociations tendues avec les grandes puissances internationales et de revirements, et alors que l’Iran est maintenu à l’isolement sur la scène internationale et ciblé par des sanctions internationales qui mettent son économie à genoux, Ali Khamenei finit par donner son feu vert à la signature d'un accord historique, le 14 juillet 2015 à Vienne, sur le programme nucléaire de Téhéran.

De Sanaa à Beyrouth, en passant par Damas et Bagdad, cet accord, qui relâche la pression des sanctions sur Téhéran, permet à la République islamique de continuer à avancer ses pions en Irak, en Syrie, au Liban ou au Yémen, provoquant des tensions avec l'Arabie saoudite sunnite et Israël, qu’Ali Khamenei qualifie de "cancer sioniste" qui "ronge" le monde islamique.

L’expansion régionale de l’Iran est orchestrée par la Force al-Qods et Qassem Soleimani qui ne rendent compte qu’au Guide suprême. Ce qui vaut à Ali Khamenei d’être qualifié de "nouvel Hitler" par le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane.

Mais l’espoir qui a suivi l’accord de Vienne est de courte durée, car Ali Khamenei, qui ne manque jamais l’occasion d’égratigner le "grand Satan" américain, sa "culture déviante" ou sa "diplomatie criminelle" dans ses discours, voit un certain Donald Trump être élu à la Maison Blanche. En 2018, le milliardaire républicain décide de sortir les États-Unis de l’accord et fait adopter une large palette de sanctions qui provoquent le retour des tensions entre l’Iran et l’Occident et leurs alliés dans la région.

Sur ordre d’Ali Khamenei et sous la pression des ultraconservateurs, l’Iran riposte en accélérant ses activités nucléaires. En 2021, la République islamique a franchi plusieurs étapes, parvenant à porter le taux d'enrichissement d'uranium au seuil inédit de 60 %. C’est dans ce contexte que des pourparlers débutent au printemps de la même année entre l’Iran et les parties restantes à l'accord (Allemagne, Chine, France, Royaume-Uni et Russie), avec la participation indirecte de Washington qui visent à un "retour mutuel" de Washington et Téhéran dans l'accord.

Mais l'onde de choc provoquée par l’attaque du 7 octobre 2023 menée par le Hamas, le mouvement islamiste palestinien allié de Téhéran, dans le sud d'Israël, vient bouleverser l’agenda régional et international.

L’”axe de la résistance” pro-iranien, dont il fut l’architecte avec Qassem Soleimani, va en sortir considérablement affaibli, et Ali Khamenei va même voir, avant de périr, se desserrer brutalement la mainmise de son pays sur les pays de la région.

Car en attaquant tour à tour, en riposte au 7-Octobre, le Hamas à Gaza, mais aussi le Hezbollah au Liban et les Houthis au Yémen, les deux groupes chiites entrés dans le conflit en soutien des Gazaouis, l’armée israélienne abat une à une les cartes iraniennes censées dissuader toute attaque directe contre la République islamique.

Lors de l’automne 2024, Ali Khamenei assiste impuissant à l’élimination par l’État hébreu de Hassan Nasrallah, le leader du “Parti de Dieu" libanais qui a prêté allégeance au guide suprême iranien, ainsi que celle de Yahya Sinouar, le chef du Hamas dans la bande de Gaza, et voit la chute du régime de Bachar al-Assad, son allié le plus redevable, être renversé par une coalition jihadiste.

Traqué par Netanyahu, épargné un temps par Donald Trump

L’ensemble de ces évènements finissent par ouvrir la voie de Téhéran au Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, qui a fait le serment de démanteler le programme nucléaire iranien voulu par Ali Khamenei.

Une guerre de 12 jours éclate le 13 juin 2025, lancée par Benjamin Netanyahu, durant laquelle des frappes israéliennes ciblent des centaines de sites militaires et nucléaires iraniens, tuant les plus hauts gradés du régime ainsi que des scientifiques du nucléaire en plein Téhéran.

En riposte, Téhéran lance des missiles et des drones contre Israël, en ciblant des sites du nord au sud, notamment Tel-Aviv et Haïfa, mais fini par accepter un cessez-le-feu imposé par Donald Trump, après des frappes américaines sur les installations nucléaires de la République islamique.

Tout au long du conflit, ni Pékin, ni Moscou, censés être des alliés de Téhéran, qui découvre alors le degré d’infiltration du Mossad israélien au cœur du pouvoir, n’ont volé au secours de son guide suprême, qui, ironie du sort, doit sa survie à Donald Trump.

Les États-Unis "savent exactement où se cache le soi-disant 'guide suprême'" iranien, “c'est une cible facile, mais il y est en sécurité. Nous n'allons pas le tuer, du moins pas pour l'instant", avait écrit le président américain sur son réseau social Truth.

Quelques jours plus tôt, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahu avait assuré que le tuer "mettra fin au conflit"...

Après de nouvelles tensions avec Washington, apparues en janvier après la répression meurtrière d’un vaste mouvement de contestation en Iran, auquel Donald Trump avait promis son soutien, les États-Unis déploient une armada massive au Moyen-Orient.

Sous pression pour négocier, Téhéran accepte plusieurs cycles de négociations tandis que le président américain menace la République islamique d'une intervention militaire si les discussions n'aboutissent pas à un accord sur le programme nucléaire iranien.

Le 28 février, Israël ⁠et les États-Unis lancent une campagne de frappes aériennes présentée comme "préventive" contre l'Iran, précisant que ⁠celle-ci devrait durer "plusieurs jours". Donald Trump appelle directement le peuple iranien à "s'emparer" du pouvoir. Parmi les cibles visées à Téhéran, le quartier de résidence d'Ali Khamenei...

La disparition d’Ali Khamenei, qui aura réussi à se maintenir au pouvoir en dépit d'une légitimité religieuse controversée, d’une autorité contestée dans la rue, et des attaques directes des “ennemis jurés” de la théocratie, ouvre une période d’incertitudes pour l’Iran, l’avenir de son dossier nucléaire, mais aussi sur la survie d’un régime plus que jamais isolé sur le plan international et rejeté par la jeunesse du pays.