NETTALI.COM - En attendant la ministre de la justice Yassine prononcer la phrase suivante à l'Assemblée nationale “nous avons décidé de suspendre toute extradition vers la France, tant que nos demandes ne sont pas satisfaites” , on est comme pris dans une sorte de délire onirique. Parler de réciprocité à ce stade de la procédure, relève en effet d'une confusion regrettable — et dangereuse. Les déclarations de la garde des Sceaux, devant l’Assemblée, sont pourtant limpides : Il faut juste mesurer le poids d’une telle phrase.

A la vérité, ce qui se joue actuellement autour des procédures d’extradition entre le Sénégal et la France, dépasse largement le cas de Madiambal Diagne ou celui de Doro Gaye. Ce qui est en effet en jeu, c’est la compréhension – ou l’incompréhension – du rôle de l’exécutif dans une procédure qui relève d’abord du judiciaire. Et surtout, l’usage politiquement inflammable de notions juridiques comme la réciprocité, instrumentalisée au point d’en devenir méconnaissable.

Un accord d’extradition est une convention internationale, signée par deux États souverains. Sa suspension ne relève pas d'une simple décision politique jetée dans un débat parlementaire : c’est un acte diplomatique majeur.

Une procédure d’extradition est en effet, avant tout, un processus judiciaire, encadré par un traité bilatéral ou multilatéral, les décisions souveraines des juridictions de chaque pays et seulement en bout de chaîne, une décision de l’exécutif (Le Président de la République qui signe les décrets d’extradition).

L’exécutif peut intervenir, oui, mais pas pour décider à la place des juges, ni pour conditionner les décisions de justice d’un État à celles d’un autre.
La réciprocité judiciaire n’existe pas sous cette forme. Il n’existe aucun principe juridique international selon lequel un État bloque ses extraditions en attendant que l’autre “rende la pareille”.

Ce qui veut dire en d'autres termes que dans la pratique internationale, la suspension d’un traité d’extradition ne se fait pas par représailles, encore moins en réaction à deux dossiers particuliers. Sinon, on bascule dans une logique de troc : “Nous extraderons les vôtres si vous extradez les nôtres.”

Or, ce que l'on relève dans ce cas ci, n’est nullement du droit. C’est de la diplomatie de crise. Et c’est exactement ce qu’il faudrait éviter dans une période déjà fragile pour les relations sénégalo-françaises.

Le Sénégal est une République. Le Sénégal est un État respecté. Il faut qu’on le reste. Oui !
Mais un État respecté est un État dont la parole est prévisible, dont les engagements internationaux sont stables et dont les décisions judiciaires ne sont pas gérées au gré des émotions, des colères ou des opportunismes.

Le Sénégal a toujours été considéré comme l’un des pays les plus solides au plan juridique, dans la région. Brouiller la séparation des pouvoirs, jeter la confusion entre justice et politique, introduire la réciprocité dans un domaine qui ne lui correspond pas, c’est affaiblir cette image.

Dans un dossier aussi sensible — judiciaire, diplomatique, politique — la parole publique ne peut pas être improvisée. Chaque mot engage l’État. Chaque confusion fragilise la justice. Chaque effet d’annonce brouille la position du Sénégal sur la scène internationale.

Le Sénégal a tout intérêt à défendre la rigueur juridique, la séparation des pouvoirs et la constance diplomatique. Ce ne sont pas seulement des principes. Ce sont des actifs stratégiques.

Quand l’exécutif parle d’extradition, il doit donc parler comme un État, pas comme un acteur politique en situation de réaction. Et aujourd’hui plus que jamais, il est urgent de revenir au droit.