NETTALI.COM - Né le 13 janvier 1937 et décédé le 23 août 2019, Amath Dansokho a été de toutes les luttes pour la démocratie et la justice sociale.

“Un grand révolutionnaire, un grand militant, un grand patriote. Voilà ce que le Sénégal et l’Afrique retiendront d’Amath Dansokho, ancien ministre d’État, figure emblématique de la gauche sénégalaise rappelé à Dieu le 23 août 2019. Il a incontestablement défendu les intérêts du Sénégal, même si nous n’avions pas les mêmes convictions politiques”, disait du marxiste le père du libéralisme au Sénégal, l’ancien président Abdoulaye Wade. Le témoignage était beau ; il l’était d’autant plus qu’il ne venait pas d’un affidé, mais de quelqu’un que Dansokho a combattu durant une bonne partie de son règne à la tête du Sénégal. C’est que, malgré la farouche adversité politique, les deux hommes se vouaient un respect et une affection mutuels. En témoigne ce passage dans le témoignage du secrétaire général national du Parti démocratique sénégalais (PDS). “Nos rapports, disait-il, malgré les vicissitudes de la politique, ont toujours été empreints d’affection mutuelle. Ne disait-il pas dans une interview accordée en 2010 au défunt quotidien ‘Walf Grand-Place’ : ‘J’aime Abdoulaye Wade. C’est plus fort que moi... S’il arrive un malheur à Karim, je porte plainte contre Wade.’ C’est dire la profondeur de nos relations et son affection pour Karim…” Aujourd’hui, les temps ne sont plus les mêmes. A la place de l’adversité politique et du respect mutuel, il y a plus d’animosité et de haine entre les acteurs. A la place de la confrontation des idées, il y a plus d’insultes et une violence inouïe. De là où il se trouve, estime le secrétaire général du Parti de l’indépendance et du travail (PIT), le ministre Samba Sy, Dansokho doit bien s’interroger sur ce qui arrive à son cher Sénégal.

 “Amath, témoigne le ministre du Travail, du Dialogue social et des Relations avec les institutions, doit se demander ce qui arrive à certains de ses compatriotes. Il doit se demander pourquoi donc ce que lui et d'autres ont mis autant de persévérance, d'opiniâtreté et de sacrifice à construire se trouve autant menacé par ceux pensant que l'aventure démocratique du Sénégal commence avec leurs excès et outrances, avec leurs violences et facondes, au point de verser dans des saccages jubilatoires des biens du peuple tels que nos universités et autres écoles”.

Samba Sy : “Amath doit s’interroger sur le rapport de certains des nôtres avec la vérité, la violence.”

Très peiné, le très mesuré et discret ministre ajoute qu’Amath doit très certainement s’interroger “sur le rapport de certains des nôtres avec la vérité et ne manque pas de relever cette mauvaise foi sidérante faisant que d'aucuns feignent de ne point voir combien ce pays - qui vient de loin - a failli être détruit dans ce qu'il a de plus fondamental...” Toutefois, le fondateur du PIT n’a pas à rougir, il peut se reposer en paix, puisqu’il a accompli sa mission avec panache. Samba Sy d’ajouter : “Amath n'est cependant pas désespéré, car il réalise combien il a eu raison de toujours indiquer que quand la nation est en danger, il revient à tous ses fils de se rassembler. Pour le salut commun ! Pour ce grain semé, Amath peut légitimement se reposer, car ayant incontestablement porté sa part de charge.” Dans son long combat pour la liberté - plus de 60 ans de lutte acharnée - dans un contexte où les élections n’étaient que simulacre et la liberté d’expression illusoire, Dansokho a su faire face avec vigueur, mais en ayant toujours en bandoulière l’amour du Sénégal pardessus tout et le respect de l’adversaire, ainsi que des institutions. Dans son poignant témoignage, Abdoulaye Wade revenait sur des épreuves vécues avec l’infatigable combattant. “Au temps de l’opposition dure qui a amené nombre d’entre nous en prison, je garde toujours l’image, tant de fois enregistrée par mes yeux, de Dansokho assis à côté de moi, face à l’enquêteur de police qui n’était jamais le même, son éternelle couverture (‘mbajj’) sur ses genoux et sa bouteille d’eau à la main, qu’il ne quittait jamais, même si d’aventure il lui arrivait d’être libre. Tant était grande la probabilité qu’il fût de nouveau convoqué, déféré et envoyé à Rebeuss.” Comme pour crier avec le SG du PIT que la lutte pour les libertés dans ce pays est loin d’être née en 2019. Des hommes et des femmes comme Amath ont donné leur vie pour que le Sénégal soit ce qu’il est devenu, avec à la clef deux alternances, avec à la clef une capitale et une bonne partie des grandes villes qui échappent au contrôle du pouvoir depuis 2009. Dans cette lutte, il y avait toujours de la place pour le dialogue, pour les concertations, dans l’intérêt supérieur de la nation. Dans les années 1990, Dansokho était de ceux qui acceptaient d’entrer au gouvernement pour préserver la paix. Selon nombre de témoignages, il était “courage” ; il était aussi “désintéressement” ; il était amour pour sa patrie.

L’adversité politique sans haine ni animosité

De 1960 à nos jours, il aura été de tous les combats pour la promotion de la justice sociale et des libertés. Acteur majeur de la première alternance avec Wade, il prit très vite ses distances et engagea un combat sans merci contre la gouvernance de son compagnon de galère, jusqu’à la victoire de Macky Sall en 2012, dans laquelle il a joué un rôle majeur. A ce propos, Samba Sy disait dans le journal “Le Monde” : “Si seulement son salon pouvait parler. Dans l’intimité, il y a eu beaucoup de tractations.” En fait, sa maison a été le quartier général de l’opposition en 2011, un lieu où se rencontraient les leaders et où se prenait l’essentiel des décisions. Homme de gauche dans l’âme, le fondateur duPIT est entré en politique très tôt. Meneur de grèves au lycée Faidherbe de Saint-Louis, il a participé au défilé du 1er Mai pour la première fois en 1954, à l’âge de 17 ans. Dès la création du PAI en 1957, il prend sa carte de membre et en fut l’un de ses plus illustres et célèbres militants.

À l’instar des marxistes léninistes de l’époque, il pense que l’indépendance passera par la lutte armée et non par la voie pacifique. Devenu étudiant à l’université de Dakar en 1959, Dansokho continue le combat dans les mouvements de masse. La même année, il se rend en Guinée de Sékou Touré pour y récupérer des armes envoyées par le Front de libération nationale (FLN) algérien, par le biais de Frantz Fanon, disait-il en 2012 dans un portrait sur RFI. Un an plus tard, le PAI dissous bascule dans la clandestinité et entre en lutte contre le régime du parti unique instauré par Senghor. Ses membres seront par la suite accusés d’insurrection et condamnés en 1964. Dansokho a ainsi été poussé à l’exil treize ans durant. Une épreuve pas facile qu’il a vécue avec beaucoup de dignité. “Il a toujours refusé de parler des difficultés de cette période. Il évoquait seulement le côté formateur”, disait son défunt compagnon Ibrahima Sène au journal “Le Monde”.

L’intérêt de la Nation au-dessus de toutes les autres considérations

Le jeune militant trouve d’abord refuge à La Havane où il se lie d’amitié avec Joséphine Baker ; puis il fait cap sur Bamako, Alger, Prague ou encore à Moscou. Pour autant, il n’abandonne pas l’idée de la révolution. En 1964, au Mali, Dansokho réalise un rêve pour tout jeune révolutionnaire de l’époque : rencontrer le Che. “C’est Che Guevara en personne qui lui offre un texte de Régis Debray. Le séminaire économique de solidarité afro-asiatique, organisé l’année suivante en Algérie, participe à sa formation”, informe “Le Monde”. Fort de cette expérience, Amath rentre finalement au Sénégal en 1976. C’était dans un contexte de dégel politique, avec la libération de Mamadou Dia, le début de l’ouverture politique, avec notamment le retour du PAI dans le jeu démocratique. Cinq ans plus tard, Dansokho prend son destin en main, avec quelques camarades de parti, pour porter sur les fonts baptismaux le Parti de l’indépendance et du travail (PIT). C’était en 1981, au début du multipartisme intégral. De lui, Ousmane Sonko disait : “Le doyen Amath Dansokho s’en est allé, rappelé par l’Unique Seigneur des cieux et de la terre. Je n’ai pas eu la chance de le connaître personnellement, mais il est clair que si des gens de ma génération peuvent, plus ou moins librement, s’opposer aujourd’hui au Sénégal, c’est que des hommes comme Amath Dansokho ont préparé le terrain en consentant les énormes sacrifices qu’exigeaient les conquêtes démocratiques de ces cinquante dernières années. Depuis que je m’intéresse à la scène politique sénégalaise, il fait partie de ceux dont je n’ai jamais douté de la sincérité de l’engagement pour la patrie. Que la miséricorde et le pardon divins l’accompagnent dans sa nouvelle demeure.”