‘’La démocratie plus que l’absolutisme consolide la domination. Avoir le droit d’élire les maîtres, ne supprime ni les maîtres, ni les esclaves’’ – Herbert Marcuse, L’homme unidimensionnel”

Il y a huit jours que le Président Alpha Condé se réveillait groggy au milieu de putschistes. Chemise mal boutonnée, sous-vêtement blanc qui déborde, pantalon jean et surtout mine déconfite. Au jeune soldat qui lui demande : ‘’excellence, est-ce qu’on a touché à un seul de vos cheveux ?’’, Alpha Condé répond par un regard entre mépris et impuissance. L’image est violente. Elle a fait le tour du monde. En même temps que celles le montrant dans une 4X4 traversant la ville sous les injures et huées des populations de quartiers populaires de Conakry. Ces images rappellent, à bien des égards, une autre vidéo d’Abidjan, postée sur la Toile, le lundi 11 avril 2011. Les forces fidèles à l’actuel président Alassane Dramane Ouattara, aidées par la Licorne et l’Onuci, s’emparent du
Palais, délogent le couple présidentiel.

Mais elles n’oublient surtout pas de filmer la scène outrageante et de la poster sur Internet. Ces images sont toujours là, comme si elles avaient été prises, hier, alors que Laurent Gbagbo, à l’époque, ‘’diable aux mille cornes’’, a été acquitté, le 30 mars 2021, de toutes les charges retenues contre lui par la Cour pénale
internationale (CPI). 10 ans après, le voilà comme un sou neuf.

L’accusation était pourtant lourde : crimes de guerre et de crimes contre l’humanité durant la crise postélectorale de 2010-2011 qui avait fait plus de 3 000 morts. Comment oublier les dernières heures du Colonel Kadafi, abattu après lynchage, à Misrata, jeté sur un vieux matelas, torse nu, couvert de balafres et d’ecchymoses, entouré de son fils Moatassem et d’Abou Bakr, son chef de la sécurité, tous deux encore plus mutilés. Les images avaient été prises par des portables sortis des treillis des combattants. La suite est connue, la Libye a aujourd’hui encore, du mal à marcher sur ses deux jambes ; alors que les excroissances de cette crise créée par les Occidentaux sont visibles jusqu’à nos frontières.

On peut allonger à souhait la liste des Présidents africains qui se font humilier dans leur chute par les nouveaux maîtres, de ‘’petits diables’’, toujours drapés de la toge blanche de Colombe.

Il serait intéressant de comparer le traitement administré aux présidents africains ‘’déviants’’ à celui réservé à quelqu’un comme Donald Trump par exemple. Après avoir inspiré le siège du symbole de la démocratie américaine, le Capitole, créé un traumatisme national et indirectement donc responsable de la mort d’Américains dans l’enceinte même de ce ‘’sanctuaire’’, Donald Trump est encore libre de ses mouvements et de sa parole. Au point d’ailleurs qu’il s’invite
aujourd’hui dans le débat sur le retrait précipité des forces américaines d’Afghanistan et pousse la galanterie jusqu’à traiter son successeur d’incompétent. Les Etats-Unis et d’une manière générale, les pays occidentaux protègent bien leurs anciens chefs d’Etat, même lorsqu’ils ont commis les pires crimes dans l’exercice de leurs fonctions.

On peut bien sûr poser le débat sur la justice et les comptes qu’il faut rendre, lorsqu’on assure la magistrature suprême, mais cette réflexion devrait-elle pour autant occulter la stabilité, lorsque des concessions réfléchies permettent d’assurer une certaine pérennité de l’Etat. L’humiliation crée toujours des rancoeurs
qui prennent du temps à se cicatriser. Au finish, elle crée plus de dégâts qu’elle n’en règle et entretient un désir de vengeance au prix fort.

Et pour le cas de la Guinée, il serait tout à fait puéril de penser qu’Alpha Condé est le concentré de tous les maux de ce pays. Il suffit de faire un bond en arrière sur 11 ans, pour voir, très clairement que la situation de ce pays, était beaucoup plus anarchique qu’elle ne l’est aujourd’hui. Les mémoires s’effilochent sans doute très vite et on en oublie que Dadis Camara a existé. Qu’il s’était autoproclamé Président du Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD), après la mort de Lansana Conté, le 24 décembre 2008. Présenté comme le messie durant les premiers mois, il se révélera comme un des plus grands guignols l’histoire politique de l’Afrique qui ne quittera le pouvoir qu’après avoir échappé à la mort. Blessé, il se soignera au Maroc avant de s’exiler au Burkina Faso. Attention donc !

L’histoire de la Guinée est un film de fragilités dont la genèse remonte sans doute aux choix idéologiques et politiques de Sékou Touré. Et si les équilibres y sont très fragiles, cela découle sans doute de multiples agressions que le jeune Etat a eu à subir, depuis le début des années 60. Sékou Touré a pu dire au Général De Gaulle que la Guinée voulait, non seulement, l’indépendance immédiatement, dès 1958, mais aussi, que son peuple préférait la liberté à l’opulence. ‘’Nous préférons la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l’esclavage’’. De Gaulle de répondre : ‘’l’indépendance est à la disposition de la Guinée […] la
métropole en tirera, bien sûr, des conséquences’’. Sans doute le ‘’syndicaliste’’ Sékou Touré aurait pu négocier un virage plus lucide, qui aurait donné un autre visage à la Guinée. Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis. Mais, les intérêts des pays du Nord et de la Chine restent tenaces.

Le bon fil d’Ariane pour lire ce qui se passe en Guinée n’est assurément pas le tissu de faits divers qu’on nous sert à longueur de journée sur les raisons de la chute de Condé. Il a bien sûr commis des erreurs. Sans doute aurait-il pu se passer d’un troisième mandat, comme le lui ont conseillé ses fidèles amis. Il aurait aussi pu se passer d’un certain discours à la lisière de l’ethnicisme qu’il a pu tenir, sans doute par opportunisme politique. On peut raisonnablement lui reprocher tout cela. Fustiger aussi ses excès de langage, fruit, à notre avis, de la perte de lucidité liée à son âge. Mais il est loin d’être le Diable qu’on décrit. Les officines de la manipulation sont à l’oeuvre…

Car si le pays de Sékou Touré intéresse tant, c’est qu’il est devenu aussi le terrain d’une lutte des puissances étrangères pour le contrôle de son sous-sol insolemment riche. Signe que les enjeux dépassent la personne d’Alpha Condé, le théâtre de la lutte féroce qui se mène sur le théâtre du Sud-est guinéen, sur les hauteurs de la chaine de colline de Simandou qui s’étale sur 110 kilomètres dans les régions de Nzérékoré et Kankan où l’on retrouve le plus important gisement de minerai de fer au monde (2,4 milliards de tonnes selon les estimations des spécialistes). On sait que le puissant groupe BSRG de l’homme d’affaires franco-israélien Beny Steinmetz a été évincé du projet d’exploitation de ce gisement au profit des Chinois prêts à casser la tirelire pour désenclaver la zone avec plus de 600 km de voie ferrée. La Chine qui a un fort besoin de fer, dépend aujourd’hui totalement de l’Australie. Les Occidentaux sont donc fortement intéressés, du fait des intérêts géostratégiques liés.

On peut citer un autre ‘’mortal’’ minerai, dont la Guinée est la première exportatrice mondiale. Il s’agit de la bauxite, un minerai d’aluminium. En 2020, 82,4 millions de tonnes ont été exportées, selon le quotidien économique américain, “Wall Street journal”, qui indiquait en même temps un affolement de la bourse,
suite au coup d’Etat en Guinée. Le puissant groupe minier russe Rusal exploite Friguia, y assurant une production annuelle de 2100 tonnes et gardant aussi une main de fer sur le célèbre complexe Dian-Dian, le plus grand gisement de bauxite au monde.

Or, diamant, manganèse, zinc, cobalt, nickel, uranium etc, le soussol guinéen est d’une insolente richesse. Et il serait bien puéril de ne lire les évènements qui se passent dans ce si beau pays, sous le simple prisme de la violation de la loi fondamentale et des libertés des Guinéens. Qui pour encore croire au Père Noël ?