NETTALI.COM – Une politique d’emploi désordonnée et hétéroclite, sans cohérence, ni logique, c’est ce qui se donne à lire dans le temps, sous toutes les époques et tous les gouvernements.  « Opération maîtrisards », FNPJ, OFEJBAN, ANEJ, DER, etc. Des structures qui, de Diouf en passant par Me Wade pour arriver à Macky Sall, ont toutes eu pour vocation d’aider à la création d’emploi des jeunes. Des instruments qui, à l’arrivée, se sont révélés globalement inefficaces, lorsqu’elles n’ont pas tout simplement été phagocytés par le clientélisme politique. A cela s’ajoutent des financements hasardeux avec des accompagnements inappropriés et des détournements d’objectifs.

L’emploi des jeunes au Sénégal, une équation persistante loin d’être résolue sous nos cieux. La question a occupé l’actualité ces derniers temps, suite aux manifestations des jeunes. Une lecture de la situation nous amène à croire que les tentatives de solutions semblent désormais liées aux crises. Ce qui ne laisse pas sentir une volonté sérieuse de régler le problème, mais juste une option visant à calmer les tempêtes, le temps que les Sénégalais passent à autre chose. En effet, aux forts moments des départs par vagues de jeunes en mer vers l’Europe, les morts enregistrés dans l’océan avaient soulevé un tollé et ému beaucoup de Sénégalais, à tel point que le président Sall était obligé de monter au créneau pour prendre des mesures hardies. Il avait ainsi demandé un rapport sur la cartographie du chômage par région, ainsi que l’avait relayé un communiqué du Conseil des ministres datant du mercredi 18 novembre. Lors de cette réunion, le chef de l’Etat avait informé son gouvernement « de sa décision de créer, un Conseil national pour l’insertion et l’emploi des jeunes (CNIEJ), organe consultatif stratégique d’impulsion qui sera mis en place dans la deuxième quinzaine de décembre 2020 »

Une autre équation était aussi de se demander comment absorber le bataillon de jeunes qui arrivent sur le marché du travail. Une question évidemment pas simple puisque selon les chiffres de l’Agence nationale de la statistique et la démographie (ANSD), ce sont environ 100 000 demandeurs d’emplois qui arrivent chaque année sur le marché du travail. Et pour mieux gérer ce flux conséquent, le chef de l’Etat avait cru bon d’actualiser la cartographie de ces demandeurs d’emplois « en intégrant l’âge, le genre, la région et la formation ». Pour y parvenir, il avait chargé le ministre de l’Emploi, de veiller à une meilleure maîtrise des flux de sortants « diplômés » des écoles de formation professionnelle. Il avait « également invité le ministre en charge de l’Insertion à engager, sur le terrain, des initiatives sectorielles pragmatiques d’aide à l’embauche des jeunes en relation avec le ministre en charge du Travail, les organisations patronales, les structures et mouvements de jeunesse (Conseil national de la jeunesse, Oncav…) », ainsi qu’avait informé le communiqué du Conseil des ministres. Dans la même dynamique, il avait aussi sollicité auprès du ministre de l’Emploi de lui soumettre, une stratégie nationale d’insertion professionnelle (SNIP) qui accorde une priorité fondamentale aux jeunes diplômés, en cohérence avec les dispositifs publics.

La vérité aussi est que la population sénégalaise croit à un rythme rapide. Selon les chiffres de 2019, elle est estimée à 16 millions d’habitants. Les moins de 20 ans représentent 55 % de cette population et l’âge moyen est de 19 ans. Ce qui fait réfléchir quant à la politique d’emploi à mener pour les années à venir.

Et plus récemment avec cette crise ponctuée de saccages, pillages, vols, « outre les emplois salariés et les recrutements importants prévus dans plusieurs secteurs, ce sont 350 milliards F CFA, au moins qui seront mobilisés pour le financement des jeunes et des femmes », sur la période 2021- 2023. Ces ressources publiques exceptionnelles vont financer, si l’on en croit le communiqué du conseil des ministres du mercredi 10 mars, la première phase de la mise en œuvre du Programme d’urgence pour l’emploi et l’insertion socio-économique des jeunes, à raison de 150 milliards pour l’année 2021, 100 milliards pour 2022 et 100 autres milliards pour 2023.

Un problème évidemment pas simple à résoudre. Mais le hic est que Macky Sall veut aller vite. A cet effet, il veut réaliser 45 centres départementaux de formation professionnelle et 45 maisons de la Jeunesse et de la Citoyenneté.

350 milliards et une batterie de mesures, c’est un sacré montant. les deniers des Sénégalais à utiliser de manière rentable. Une décision qui pose débat car après les économistes, ce sont les sociologues qui ont donné leur avis sur la question.  Et il est loin d’être négligeable. Mais, faut-il faire les choses dans la précipitation sous le seul prétexte de prouver qu’on a entendu la jeunesse ? C’est une course contre 2024 qui est engagée et en même temps des effets d’annonce pour faire baisser le thermomètre. « A mon avis, c’est un coup d’épée dans l’eau. On connaît ces cagnottes et tous ces fonds mis en place, à chaque fois, et qui n’ont finalement pas abouti à l’objectif théorique défini. Je ne crois pas que ces 350 milliards apportent une solution aux problèmes de ces jeunes. Le président est encore en retard, car la demande populaire nationale des jeunes est au-delà de tous ces programmes de financement », a analysé le psychosociologue Ousmane Ndiaye dans « Enquête » de ce lundi 15 mars.

Mais ce dernier ne lie toutefois pas le problème à une simple question d’emploi. Elle va, à son avis au-delà puisqu’analysant ces manifestations de jeunes, il semble lier l’emploi à une question de stratégie et même de souveraineté économique. Il pointe ainsi du doigt, le phénomène des attaques contre les enseignes françaises qui traduisent, selon lui, à suffisance, le message des jeunes sénégalais. Et dans ce contexte, la véritable solution est de mettre en place des sociétés appartenant à des nationaux. Ces actes concrets, il les assimile à un programme de soutien des entreprises locales, de structuration du secteur artisanal, en vue de leur érection en sociétés industrielles organisées. « Il doit y avoir, ajoute-t-il, des entreprises dans tous les secteurs d’activité et des financements par les banques appartenant à des nationaux, de même que des assurances appartenant à des nationaux. Il faut qu’on mette l’accent fortement sur l’appartenance nationale, que l’on favorise d’abord l’activité productive nationale, pour sortir ces jeunes de la précarité et de la misère… ».

Un argument d’autant plus pertinent que la question de la présence encombrante des entreprises étrangères, a souvent été décriée par le secteur privé national qui s’est toujours plaint de voir des marchés de l’Etat lui échapper ; de voir ses Pme pas encore suffisamment matures, péricliter face aux puissantes entreprises étrangères. Mais ce qui est surtout à déplorer, c’est le fait que des pays comme la France et le Maroc, suivant des stratégies réfléchies et planifiées, trouvent des débouchées pour leurs secteurs privés au Sénégal (et ailleurs), là où le Sénégal qui a ouvert ses vannes avec privilèges à l’appui, voit le sien cantonné à un rôle de sous-traitance, sans toutefois bénéficier de parts des capitaux de ces entreprises et des transferts de technologies. Il y a aussi les turques et les chinoises qui sont arrivées depuis lors en force. Est-il normal et acceptable que le marché bancaire sénégalais soit par exemple si assailli et dominé en si peu de temps par des Marocaines (Boa, Banque Atlantique, Crédit du Sénégal et Cbao sans oublier leurs compagnies d’assurances). Les françaises sont présentes depuis belle lurette (Société générale et Bicis). La conséquence est une place saturée en nombre de banques ? Des Pme ont par exemple eu à se plaindre que leurs projets soumis à des banques étrangères, soient refilés à des Pme de leurs pays, après avoir vu leurs dossiers rejetés, alors qu’ils étaient bel et bien bancables.

De plus, il y a une forte propension pour ces entreprises étrangères à se prévaloir du rôle de pourvoyeurs d’emploi pour justifier leur apport indispensable à l’économie sénégalaise. Elles doivent aussi savoir qu’il y a une contrepartie qui est la force de travail des employés. Les Sénégalais sont évidemment contents de voir des emplois créés, mais cette idée d’emplois présentée comme une faveur, peut être battue en brèche quand il coule de source que les investisseurs sont à la recherche de profits. Ce sont des capitalistes qui vont à l’assaut de débouchés de par le monde et partout où on leur offre des conditions favorables. Dans le cas de la France par exemple, Auchan installé au Sénégal fait face à un concurrent français Carrefour parce que le marché est saturé au pays de Marianne et aussi parce qu’il y a une réelle volonté de s’étendre. Ces entreprises ne sont donc nullement des philanthropes.  Tous ces acteurs de la grande distribution voient ainsi une occasion et un moyen de réaliser des profits car le marché sénégalais est ouvert et les conditions favorables. Qu’ils ne présentent donc pas leur implantation sur un plan messianique d’investisseurs venus apporter le bien-être aux nationaux.

                                               Une politique d’emploi en adéquation avec les options de développement

Mais au-delà de la présence des entreprises étrangères, ce qui est perçu à travers cette méthode de gouvernance de l’emploi, c’est qu’à chaque crise, ses remèdes, alors qu’une solution pérenne ne peut nullement être envisagée de cette manière-là. Il faut une stratégie claire qui dépasse le seul cadre du moment. Le problème est plus profond qu’il ne paraît. Il passe aussi par le système d’enseignement, la formation continue comme professionnelle, les questions d’orientation et surtout l’enseignement supérieur et les étapes intermédiaires entre le secondaire et le supérieur. Il aurait peut-être fallu changer de paradigmes. Réfléchir au système d’enseignement et de formation. Le temps politique, est-il compté ? Il y a en tout cas nécessité d’une prévision et planification sérieuses quant à l’insertion des jeunes dans le tissu professionnel. Il convient d’abord et surtout de mettre de l’ordre dans ces institutions redondantes dédiées à l’emploi des jeunes en confiant la politique d’emploi à une seule instance.

Pour le psychosociologue Ousmane Ndiaye, il va falloir d’abord s’intéresser à la structure du marché de l’emploi. Ce qui veut dire connaître son écosystème et identifier les niches d’emploi pour mieux y adapter les formations. « Nous devons nous poser la question de savoir qu’elles sont les compétences dont le secteur privé a besoin. Parce qu’en réalité, un marché de l’emploi dynamique s’appuie sur le secteur privé national. Celui-ci constitue le véritable canal par lequel on pourrait créer de l’emploi. Cela suppose, néanmoins, de renforcer ce secteur et lui donner une place de choix dans l’attribution des marchés étatiques pour lui permettre d’être suffisamment fort pour absorber cette masse de demandeurs d’emploi.  Car, à lui seul et pour plusieurs raisons, l’Etat n’est pas en mesure d’absorber cette masse qui tape à la porte chaque année’ ».

Le deuxième aspect concerne la formation. En insistant, selon le sociologue Ismaila Sène, sur le fait que les écoles de formation et les universités doivent prendre en compte les besoins du marché, dans l’élaboration de leurs curricula de formation. Cela, au risque de faire faire aux jeunes des formations qui ne sont pas adaptées aux besoins du marché. Cette question passe par l’orientation scolaire et professionnelle, un secteur « délaissé, pour ne pas dire méprisé au Sénégal »

Ce fait est d’autant plus remarqué que l’on peut se demander à quoi peut-il servir de continuer à accueillir 1500 à 5000 étudiants en 1ère année de droit, de sciences économiques, de lettres modernes, si seuls 2% des étudiants auront la possibilité de passer le cap de la 1ère année ? L’on forme du coup un bataillon de « cartouchards » qui vont chercher à se caser dans d’autres filières. De même, l’on peut se demander où réside l’intérêt de continuer à autoriser l’ouverture de filières d’enseignement privées à la pelle, si le niveau des formations laisse à désirer ? L’équation de l’offre de formation pléthorique se pose également puisqu’il est difficile d’imaginer absorber tous ces étudiants. Les motivations qui les guident vers ces formations également leur sont même parfois inconnues, charmés qu’ils sont par des intitulés ou gagnés par un espoir d’insertion inexistant.

En troisième lieu, apparaît le volet « instruments de politiques publiques ». Ces outils, mis en place pour développer l’employabilité des jeunes, sont bien souvent confiés à des acteurs politiquement teintés et qui, pire encore, ne sont pas suffisamment dotés de compétences pour accompagner ces jeunes.

Pourquoi ne pas par exemple s’appuyer sur certains secteurs ? Notre option de développement devrait pouvoir reposer sur le secteur primaire, l’agriculture au regard des quantités de terre existantes et un secteur de surcroît, aux capacités d’absorption de main d’oeuvre énorme puisqu’il englobe aussi l’élevage et la pêche. De même, l’industrie peut être une grande pourvoyeuse de mains d’œuvre. Difficile d’y voir de l’ambition, confiée qu’elle est à Moustapha Diop, dont tous les actes qu’il pose, sont politiciens.

L’artisanat d’art est un autre domaine qui doit pouvoir valoir son pesant d’or. Il fait même vivre des localités entières, telles que Ngaay Mekhé. Ce qui pose la question de la spécialisation et de la territorialité des bassins d’emploi. Pourquoi ses produits ne devraient-ils pas davantage être promus avec une logique de renforcement des capacités de ses acteurs et de modernisation ? Pour un pays comme le Maroc, ce secteur vaut beaucoup de satisfactions. Il est même devenu un vecteur d’image du royaume chérifien à l’étranger.

D’autres secteurs tels que la mécanique, la soudure, la couture ou encore la menuiserie et bien d’autres, doivent sortir de la culture de l’informel et entrer dans une logique de modernisation par le biais de la formation et du renforcement des capacités. Ceux qui empruntent le chemin de ces secteurs d’activités, sont en général recrutés parmi les jeunes en situation d’échec scolaire qui n’ont plus d’autres options. Ce qui pose la question de l’enseignement exclusif en français, alors que les langues locales peuvent être un outil supplémentaire. La culture de la formation qui y est entretenue, reste informelle, épousant les habitudes de la rue. La conséquence est que ces métiers peinent à devenir des activités pérennes. Combien de fois a-t-on entendu des groupements de mécaniciens se plaindre de déguerpissements de lieux qui appartiennent à des privés ou promoteurs immobiliers ? Parce que dans la réalité, ils peinent à trouver du foncier ou des endroits dédiés où installer leurs activités. Un phénomène qui limite de fait le développement et la pérennité de leurs activités tout en restreignant leur horizon par le simple fait de leur formation informelle qui ne les prédispose pas à une gestion rigoureuse.

Ce qui laisse penser que le développement économique et social du Sénégal doit être adossé aux besoins de développement du pays et non à cette structure classique d’organisation qui fait la part belle aux formations universitaires pas forcément appropriées dans leur offre globale. Il doit pouvoir y avoir une offre de formations professionnelles diversifiées puisque tout le monde ne doit pas aller à l’université et ne veut pas intégrer les universités. Des formations professionnelles à un niveau intermédiaire entre le secondaire et le supérieur, doivent pouvoir exister dans les métiers du bâtiment, de la menuiserie, de la sidérurgie, les métiers du pétrole etc Les secteurs de l’informatique, du numérique et des télécommunications, sont également à explorer sérieusement dans le cadre d’une politique d’émulation des jeunes dont le profil reste très adapté à ce secteur en essor et également gros pourvoyeurs d’emplois.

Il est plus que temps de sortir de la logique de formation de la rue, en mettant en place dans les écoles, une politique de détection des talents, de manière dans le cadre d’un suivi, à susciter des vocations chez les jeunes. Il s’agit surtout de revoir les critères d’orientation.