CONTRIBUTION – Le 10 février 2021, le Sénégal a enregistré un total de 29.521 cas de Covid-19 déclarés, dont 24.351 guéris et 712 décès. Face à la sévérité de la deuxième vague de la pandémie de COVID-19, l’état d’urgence sanitaire a été décrété le 5 janvier 2021, assorti d’un couvre-feu au niveau des régions de Dakar et de Thiès, qui comptaient en début janvier plus de 75% des cas décelés dans le pays. A cela s’ajoute l’interdiction des rassemblements dans les lieux publics, le port obligatoire du masque dans les lieux, services et transports publics, la limitation des passagers et le respect des normes sanitaires dans les transports interurbains.
Un mois après, il est important d’évaluer si les mesures se sont révélées efficaces pour freiner la progression de la maladie dans les deux régions ciblées.
D’abord, il faut noter que la seconde vague, qui a débuté en décembre 2020, s’est révélée plus sévère que la première dans presque toutes les régions du pays. Le rythme de croissance hebdomadaire du nombre total de cas, au niveau national, est passé de 2,8% en début décembre 2020 à un plus haut de 8,7% le 11 janvier 2021. Depuis cette date, le nombre total de cas au niveau national augmente à un rythme qui se situe entre 7% et 8% par semaine. En conséquence, entre le 04 janvier et le 1er février, le nombre de nouveaux cas déclarés au niveau national (7.124) a plus que doublé comparé à la situation un mois auparavant (3.260 nouveaux cas entre le 07 décembre 2020 et le 04 janvier 2021). Cette hausse des nouveaux cas en janvier 2021 a concerné toutes les régions du Sénégal. Excepté Sédhiou, Ziguinchor, Fatick et Kédougou, toutes les autres régions du pays affichent, en janvier 2021, un nombre de nouvelles infections record (seconde vague plus sévère que la première). Dans les régions de Thiès et Diourbel, le nombre de nouveaux cas déclarés a plus que quadrupler en janvier 2021.
Depuis le début du mois de décembre 2020, la dynamique de progression des nouvelles infections dans le total des régions de l’intérieur du pays surpasse celle de Dakar et de Thiès, engendrant mécaniquement une dynamique de baisse de la part des régions de Dakar et Thiès dans le total des cas. De fait, à la suite de la mise en œuvre du couvre-feu, le rythme de progression hebdomadaire du cumul des cas s’est accéléré à Thiès (de +8,4% par semaine entre le 11 janvier et le 1er février 2021, contre +3,1% par semaine en moyenne un mois auparavant) à Dakar (de +4,9% à +6,8% par semaine; d’une période à l’autre) et dans les autres régions (de +8,1% par semaine en décembre 2020 à +11,2% en janvier 2021).
Pour différencier l’impact du couvre-feu sur l’évolution des infections, le Bureau de Prospective Economique (BPE) a mené un travail de modélisation économétrique du nombre mensuel de nouveaux cas par région, à partir des différences entre régions et de l’évolution dans le temps. Les facteurs explicatifs potentiels retenus dans la modélisation incluent :  la taille de la population régionale, la densité de la population régionale, la température moyenne régionale, la prévalence du paludisme dans la région, le nombre de structures publiques de santé dans la région, l’importance des émigrés originaires de la région (comme approximation des arrivées potentielles de vacanciers dans la région). Ces variables ont été considérées en se fondant sur la disponibilité des données et sur la revue de la littérature scientifique sur les déterminants des infections à la Covid-19 (1).
La mise en ouvre du modèle économétrique de panel sur les données régionales, entre avril 2020 et janvier 2021, révèlent les enseignements ci-après :

  1. Les différences de température, de densité de population et d’importance relative des émigrés originaires de la région, expliquent à elles-seules près de 70% des variations interrégionales en termes de nouveaux cas. En d’autres termes, les régions les plus épargnées par la Covid-19 sont celles ayant les densités de population les plus faibles, les températures les plus chaudes et le nombre relatif d’émigrés le plus faible.
  2. La taille de la population, la prévalence du paludisme et le nombre de structures publiques de santé ne permettent pas d’expliquer, de manière statistiquement significative, les écarts de nouveaux cas entre les régions.
  3. Une baisse de la température mensuelle d’un degré Celsius (refroidissement) dans une région ajouterait 22,3 cas supplémentaires aux nouvelles infections mensuelles, toutes choses égales par ailleurs.
  4. Une densité de population qui augmenterait de 10 personnes au KM2 génèrerait 2,4 nouvelles infections mensuelles toutes choses égales par ailleurs
  5. Une arrivée supplémentaire de 1000 vacanciers dans la région ajouterait 23 nouvelles infections mensuelles toutes choses égales par ailleurs.
  6. Le couvre-feu instauré en début janvier 2021 n’a pas pu empêcher que les nouvelles infections partent à la hausse, en raison de la baisse des températures et des arrivées internationales en provenance des pays impactés fortement par la Covid-19 (Europe, Amérique, notamment).
  7. A Dakar, eu égard à la baisse des températures moyennes entre décembre et janvier (de 21° à 18° ) et à la hausse des arrivées internationales (non mises en quarantaine), le nombre de nouveaux cas attendu par le modèle en janvier est de 4064 cas contre un chiffre effectivement réalisé de 4042 cas. A Thiès, le nombre de nouveaux cas attendu par le modèle est de 947 en janvier 2021 contre un chiffré réalisé de 853.

Au total, eu égard à ces constats, l’instauration du couvre-feu dans les régions de Dakar et Thiès : (i) n’a pas permis de  faire baisser le nombre de nouveaux cas dans ces deux régions ; (ii) n’a pas ralenti la dynamique de progression des nouveaux cas dans les deux régions ; (iii) n’explique pas la baisse de la part des régions de Dakar et Thiès dans le total des cas au Sénégal.
Plusieurs solutions demeurent ainsi envisageables pour espérer freiner la dynamique de la pandémie dans le pays.
Solution 1 : Maintenir le statu quo
Cette solution consisterait à maintenir les mesures barrières existantes et l’état d’urgence sanitaire actuellement en vigueur, assortis d’un couvre-feu de 21 à 5h dans les régions de Dakar et Thiès. Toutefois, l’analyse qui précède a montré que cette situation n’a pas engendré de réels bénéfices au plan sanitaire. De plus, elle engendre potentiellement quelques impacts négatifs sur le plan économique et social.
Solution 2 : Revenir aux mesures édictées entre fin mars et juin 2020
Cette option suppose de renforcer les mesures de restriction actuelles en étendant le couvre-feu aux autres régions du pays, en interdisant le transport interrégional et en fermant les établissements scolaires et les frontières. Elle placerait le Sénégal dans le même contexte de confinement partiel de la période d’avril à juin 2020. Toutefois d’après une étude récente du BPE (2), si ce type de mesures est efficace en début de crise sanitaire, lorsque les infections sont à des niveaux bas, son utilité est fortement remise en cause dès lors que la courbe des infections se situe à des niveaux hauts. De plus, les mesures édictées entre avril et juin 2020 ont eu un coût considérable sur le plan économique et social.
Solution 3 : Mettre un terme au couvre-feu, miser sur les gestes barrières et démarrer en mars 2021 la campagne de vaccination
Cette solution consisterait à maintenir l’état d’urgence sanitaire et l’interdiction des rassemblements publics et privés (de jour comme de nuit) et à lever immédiatement le couvre-feu en vigueur dans les régions de Dakar et Thiès. En contrepartie, l’Etat mobiliserait très fortement les communautés autour du respect strict des mesures et gestes barrières (port du masque, distanciation physique, lavage des mains). Il veillerait également à l’abaissement à 30 FCFA du prix des masques jetables, fabriqués par les industriels locaux et vendus uniquement en pharmacie, ainsi que des masques lavables certifiés qui seraient vendus uniquement en pharmacie à 250F. Cette option a l’avantage de présenter un coût différentiel faible sur le plan sanitaire et un bénéfice relatif considérable sur le plan économique et social, si on la compare aux deux autres solutions évoquées ci-dessus. De plus, le coût sanitaire de cette solution, évalué en termes de nouvelles infections, est appelé à se réduire à partir des mois de mars et d’avril 2021, en raison de la baisse générale des températures et de la réduction des arrivées internationales, deux dynamiques favorables, ainsi que du démarrage de la campagne nationale de vaccination selon les prévisions du Gouvernement.
NOTES :
(1) Moubarack Lô et Amaye Sy (2021), « identification of resilience factors to COVID 19 : a cross-country analysis » BPE Sénégal, à paraître comme Document de Travail à EMNES (Euro Meditterranean Economists Network)
(2) opcit.

Par Moubarack LO, Directeur général du Bureau de Prospective Economique (BPE), Amaye Sy (expert Sénior au BPE) et Elhadj Tine (expert au BPE)