NETTALI.COM -Faut-il aller vers moins d’Etat ou changer radicalement de mode de gouvernance des entreprises publiques ? Une question qui a le mérite d’être posée au regard des tares congénitales que les sociétés publiques traînent presque toutes. Elles ont de toute façon en commun d’être pour la plupart gérées par des politiciens choisis pour on ne sait d’ailleurs quelles capacités managériales. Loin de dire qu’il n’y ait pas de managers publics compétents, la vérité est qu’on ne choisit pas les meilleurs d’entre eux.

L’on compte parmi eux, des ingénieurs, des magistrats, des avocats, des politiciens professionnels, etc. Mais le fait d’avoir fait des études supérieures ou d’être proche du président ou membre de l’Apr ou encore de la majorité, suffit-il pour qu’on confie à un quidam, la gestion d’une société publique ? Assurément non. Certains d’entre eux n’ont aucune expérience managériale connue, ne s’étant frottés dans leur vie, qu’à la technique ou au cœur de leur métier. Pourquoi pense-t-on alors qu’ils peuvent tous être des managers ?

Le journal « L’Evidence » du mardi 25 janvier barrait à sa une « La poste, Dakar Dem Dik et la Sonacos vers le précipice » avec un sous-titre « Bibi, Sylla, Fada face à la catastrophe », photos des directeurs respectifs à l’appui : Abdoulaye Bibi Baldé, Oumar Boun Khatab Sylla et Modou Diagne Fada. Un titre qui en dit long sur les problèmes de management des sociétés publiques.

« La Poste » : l’exemple d’une société dépassée et déficitaire

Dans le cas  de « La poste », le journal relevait que les syndicalistes sont montés au créneau pour  dénoncer une situation où tous les signaux sont au rouge et pointait du doigt que la gestion de Bibi Baldé laisserait à désirer face aux difficultés que vivent les employés de cette entreprise. Citant des sources, il écrivait qu’une grève n’est pas à exclure.

Ces syndicalistes se plaignent en réalité d’un déficit de 42 milliards qu’ils attribuent au paiement des bourses de sécurité familiale qui ont plongé l’entreprise dans le gouffre. Ils ont à cet effet cité une reconnaissance de dettes signée le 03 Septembre 2020 qui fait ressortir un solde au 31 Août 2020 à 34 milliards 664 millions 594 Mille 50 FCFA ; et le dernier paiement effectué dont la facturation est faite, sera intégrée dans le solde actuellement reconnu par la Direction Générale à la Protection Sociale et à la Solidarité Nationale (DGPSN). Ce qui porte le montant à environ 42 Milliards CFCA.

Une société qui ne s’est de toute façon pas reconnue pour sa rigueur dans la gestion depuis l’époque libérale, marquée qu’elle est par les gestions d’Iba Joseph Bass, Thior, Ciré Dia. Une société fortement caractérisée par le recrutement de la clientèle politique.

Dans le cas de celle-ci, l’on se demande d’ailleurs si la société a encore des raisons d’exister, engluée qu’elle est dans ses problèmes de management et d’évolution vers la modernité. Cette entreprise n’aurait-elle pas dû être le leader du transfert d’argent pour avoir été la seule à faire du mandat postal à l’origine ? N’aurait-elle pas pu être un des leaders de la livraison à domicile et aux entreprises, eu égard à sa vocation d’acheminement de courriers ?

La vérité est que ces entreprises publiques connaissent un déficit de performance à cause du manque d’émulation et de dynamisme découlant d’une gestion statique menée par des managers sans background dans le domaine ou encore aux qualités de gestionnaires pas prouvées. Beaucoup d’employés y restent pour des raisons liées au confort que procure la sécurité de l’emploi. Il a fallu par exemple à la Sonatel, société publique à l’origine, d’évoluer dans son statut et d’adopter un fonctionnement de type privé, pour changer sa culture bureaucratique et administrative, en intégrant des partenaires privés et de nouveaux profils de type commercial et managérial pour enfin aboutir à ces performances que l’on constate de nos jours. D’ailleurs, elle évolue sans cesse. Après la convergence avec le fixe, le mobile, l’internet, elle s’est orientée vers la finance avec Orange money et bientôt sous nos cieux, vers la banque qu’elle a déjà opéré ailleurs.

« La poste » elle, a quelque peu évolué avec le projet d’une banque postale comme en France mais  elle a semblé être bloquée finalement par on ne sait quels goulots. Avec « Poste finance », elle est réduite à faire de l’épargne, à ouvrir des comptes courants, sans pouvoir toutefois octroyer du crédit. Sa vocation était pourtant d’être une banque postale avec de faibles taux d’intérêt qui pouvait faire d’elle, un sérieux concurrent pour les banques classiques ayant déjà un réseau déployé partout au Sénégal.

Lors du conseil des ministres du mercredi 6 mai 2020, le chef de l’Etat demandait ainsi la finalisation du plan de transformation d’ici 2020. Nous sommes en début 2021 et espérons qu’il va en sortir quelque chose.

Et pourtant dans cet univers de gestion peu exemplaire du secteur public, il y a quelques éclaircies, notamment la Douane qui fait exception. La dématérialisation qui a réduit l’utilisation du papier dans certains aspects du dédouanement, lui a permis aujourd’hui de récupérer beaucoup de recettes qu’elle perdait, au point que son actuel DG Abdourahmane Dièye peut se targuer d’avoir dépassé la barre des 1000 milliards. S’il en est ainsi, c’est parce que de bonnes graines été semées dans le passé avec un management conscient des enjeux du futur. Seulement, on aurait aimé que le contraire se produise, c’est à dire que le Sénégal mette en place un tissu industriel dynamique et adapté à ses besoins, de manière à créer davantage d’emplois et à importer beaucoup moins. Que l’on ne se fasse pas d’illusions, seules les industries et l’agriculture, peuvent absorber des masses importantes d’employés.

Au-delà, la tare des sociétés publiques, c’est de voir naître des baronnies, des logiques d’intérêt et même claniques, à tel point que l’innovation et la transparence ne peuvent être instaurées. Dans le cas de la Senelec par exemple, c’est connu que le vol d’électricité est une réalité qui se chiffre dans l’ordre de plusieurs centaines de milliards cumulés au fil du temps. Et d’aucuns ne veulent pas voir cette situation changer. Heureusement que ce n’est pas le cas de la majorité des travailleurs. Cette mauvaise pratique est d’ailleurs la raison pour laquelle de nouvelles voies ont été explorées à travers la mise en place d’un système de comptage intelligent pour combattre ces pertes. Au-delà des pertes, il y a également la question de la continuité et de l’efficacité de l’approvisionnement en compteurs.

Sonacos, une entreprise dans le flou…

Dans le cas de la Sonacos, c’est à la fois un problème de management lié à des options à prendre en termes de politique de développement. La question de l’investissement pour doper les capacités de production se pose. Mais ce sont aussi et surtout de problèmes d’approvisionnement en graines dont souffre l’entreprise. Se rabattre sur le raffinage de l’huile brute achetée, ne peut être une vocation pour le pays producteur qu’est le Sénégal. Les difficultés de collecter la quantité de graines d’arachide dont elle a besoin pour son fonctionnement, ont poussé la Sonacos à prendre des mesures radicales. Dans sa livraison de ce jeudi 16 janvier par exemple, le quotidien “EnQuête” informait de la décision de la Direction générale de la Société nationale de commercialisation des oléagineux du Sénégal de se séparer d’une bonne partie de ses employés. Selon la même source,  elle avait à cet effet, remis des préavis de licenciement à 1 050 saisonniers. Le journal renseignait à cet effet que ces derniers seraient remerciés le 31 janvier prochain, après qu’ils ont paraphé des contrats de 6 mois avec leur désormais ex-employeur. C’est ainsi que 200 travailleurs de l’usine de Diourbel allaient partir en chômage, 350 à Kaolack et 500 à Ziguinchor.

Si l’entreprise en est arrivée à prendre cette décision, c’est parce que la matière première sur laquelle elle travaille, est presque inexistante. En 31 jours de campagne de commercialisation de l’arachide, la Sonacos n’avait pu récolter que 10 000 t de graines dont 1 350 t pour l’usine de Diourbel et 1 414 tonnes d’arachide, 45 jours après le démarrage de la campagne de commercialisation arachidière. L’objectif, à Diourbel, étant 40 000 tonnes d’arachide. Le président du Comité national de suivi de la campagne de collecte, Aliou Dia avait ainsi tiré la sonnette d’alarme, appelant au patriotisme des producteurs afin qu’ils cèdent leurs graines aux semenciers. Les Chinois, pendant ce temps, avaient réussi à collecter une grande partie de la production arachidière de cette année.

Pourtant, tout au début de la campagne de commercialisation de l’arachide, le directeur général de la Sonacos, Modou Diagne Fada, avait rassuré sur la santé financière de sa société. « Des mesures sont déjà prises pour une bonne campagne de commercialisation. Le financement est déjà réglé et est disponible », avait-il déclaré.

Ce qui amène à se poser la question de la viabilité de l’entreprise. Dans une interview avec « Jeune Afrique », une édition spéciale de ce mois de juillet 2020, à la question de savoir si Sonacos serait privatisée, Amadou Hott avait répondu : « C’est la volonté de l’État, mais le timing n’est pas arrêté. L’important est de rendre son outil industriel plus attrayant pour des partenaires privés nationaux ou internationaux. Ensuite, nous pourrons envisager une privatisation partielle, totale ou un partenariat avec des intérêts privés ».

En visite à l’usine d’assemblage et de raffinage à Bel air au mois de mai, interrogé par l’Agence de presse sénégalaise, sur une éventuelle privatisation de la boite, le directeur général de la Sonacos, Modou Diagne Fada avait soutenu que toutes les possibilités seraient étudiées. Une affaire à priori pas simple à résoudre.

Dakar Dem Dikk ou l’incursion de l’affrontement politique

Dans le cas de « Dakar Dem Dikk », l’on peut s’interroger sur la posture d’un Directeur général. Son attitude doit-elle être de régler des problèmes sur la place publique au vu et au su de tout le monde ? Après seulement 100 jours, le nouveau DG de la société s’est lancé dans des attaques contre son prédécesseur ? Ne doit-il pas être suffisamment mobilisé par la tâche qui l’attend ? Peut-être qu’il y’ aurait-il des dessous politiques ? Son statut de magistrat aurait d’ailleurs dû inciter Boun Khatab Sylla à plus de réserve. La société sous Moussa Diop a quand même su se développer avec l’acquisition de nouveaux bus, le développement vers l’intérieur du Sénégal et même vers la région ouest-africaine. Et l’ancien DG, lors d’une de ses récentes sorties, nous a expliqué que la société n’a pas vocation à faire des bénéfices, et qu’à ce titre, elle est subventionnée par l’Etat. « Dans le monde entier le transport public est structurellement déficitaire. C’est la raison pour laquelle nous avons le système des compensations. Mais qui dit compensation, dit compensation au réel, payé totalement. On vous doit 7 milliards, on vous donne 7 milliards. Mais quand on vous doit 7 milliards et qu’on vous donne 3 ou 4 milliards, alors que vous avez budgétisé des choses. C’est sûr qu’il y aura un gouffre. C’est comme ça que vit Dakar Dem Dik », s’était défendu le Dg sortant, soutenant au passage que l’Etat du Sénégal doit plus de 7 milliards 300 millions de francs Cfa avant d’ajouter que Dakar dem dikk n’a jamais réajusté son tarif depuis 1998 malgré le prix du carburant qui a augmenté.

Mais Me Moussa Diop ne s’en était pas arrêté là puisqu’il avait pointé du doigt ce qu’il considérait comme des errements du nouveau DG en ces termes : « Le nouveau Dg est dans la magouille. Il n’a qu’à vous dire en trois mois, la Land Cruiser Plantinum de 85 millions qu’il conduit. En trois mois, il est à 9 conseillers et deux chargés de mission. Ces deux chargés de mission, ce sont ses deux marabouts qui ont des salaires de directeurs ; qui ont 300 litres chacun ; ils ne se présentent pas au bureau ; ils se présentent à la fin du mois, récupèrent leur salaire et partent“, avance-t-il. Et d’ajouter: ” C’est la bamboula à Dem Dikk depuis que je suis parti. Je pense qu’il a peur. Les charges sont très lourdes pour lui et il panique ».

Une ambiance qui en dit long sur le manque de sérénité dans cette entreprise que la politique est en train de gangréner. Et puis, il y a eu cette histoire de comptes bloqués par l’ancien DG pour récupérer ses indemnités de départ et des histoires de faux brandis pour porter plainte contre lui. Bref, on sort de cette histoire complètement groggy.

L’équation de la nomination des PCA

Mais au-delà c’est l’équation des Présidents de Conseil d’administration qui est posée. Se préoccupe-t-on réellement du contrôle de nos entreprises publiques dans une logique de performance ? Là aussi, le recasement de la clientèle politique est plus que courant. Certains nommés n’ont même jamais eu à assurer de rôle de manager de leur vie, comment peuvent-ils dès lors être PCA ? Ils ne connaissent rien des rudiments de l’organisation d’une entreprise et encore moins de la gestion, quelle logique préside alors à leur nomination ?

Quel sens donner aux propos sous l’angle même d’une accusation de Serigne Mbaye Dia que l’on a entendu sur une vidéo, dans le cadre d’une réunion privée avec ses militants de Guéoul ? « Macky Sall m’avait promis qu’après les élections, il me nommerait directeur Général de la Senelec, mais malheureusement nous avons perdu notre commune. Macky Sall, comme il est mon ami, m’a juste nommé Président du Conseil d’administration. Je préfère ce poste, mais j’aurais aimé aussi être Directeur Général pour vous faire bénéficier des avantages que cela procure. Parce qu’en effet le directeur actuel (Bitèye), chaque année embauche plus de 300 personnes  qui sont ses amis et proches. L’ancien DG (Makhtar Cissé) en trois ans, a embauché plus de 1300 proches » avant d’ajouter : « si vous aviez voté pour Benno, je serais à l’heure actuelle Directeur Général de Senelec, chaque année, j’aurais embauché 200 fils de Ngoumba Guéoul avec un salaire moyen de 500 000 F et ce serait plus de 100 millions injectés indirectement à Ngoumba ».

Des paroles évidemment consternantes et même délirants qui ne devraient pas plaire à Macky Sall qu’il enfonce. Comment a-t-il pu dévoiler des discussions privées avec le chef de l’Etat ? Peut-être ne pensait-il pas que ces propos allaient sortir de ce cadre ? Des propos d’autant plus inélégants que l’on ne peut manquer de se demander si le PCA n’envierait pas Pape Mademba Bitèye et ne voudrait sa place ?

Comment un responsable censé contrôler la bonne marche de l’une des sociétés les plus importantes du Sénégal, peut-il faire la promotion du népotisme de cette manière là et pour des raisons électoralistes ? Du pur délire ! Quel crédit donner aux paroles d’un tel homme dont on sent bien qu’il est dans l’exagération pour donner du poids à son discours. Des chiffres recrutement d’ailleurs jugés inexacts.

Dans le cas de Papa Mademba Bitèye, il n’a pas encore bouclé ses 2 ans. Les recrutements dont il parle chaque année, semble bien exagérés dès lors comme s’il s’agissait de recrutement sur plusieurs années. Pour ce qui concerne Makhtar Cissé, des sources internes avancent qu’à son arrivée en juin 2015, l’effectif était de 2519 et à son départ en avril 2019, de 3152 en tenant, compte des décès, des départs à la retraite et des licenciements. Rappelant les manifestation des prestataires dont les missions ont été arrêtées après 5 à 6 ans de prestation à la Senelec, et dont M. Cissé a hérité, les 493 avaient été régularisés, suivant un protocole d’accord avec la CNTS, sur la base d’un concours de classement pour les recruter par vague, sur 3 ans. Le syndicat de Mody Guiro qui a avait négocié avec la direction générale, avait même à cet effet organisé un Sargal au Grand Théâtre. Un second concours supervisé par un huissier et un cabinet d’intérim, avait aussi été organisé (700 candidats) pour aboutir au recrutement de 186 prestataires à l’issue,  sous la supervision de tous les syndicats de Senelec. 20 prestataires du Programme d’appui au secteur de l’électricité (Pase) avaient également été reversés au commercial.

Une gestion des entreprises publiques qui finalement emprunte des sentiers chaotiques. Des expériences de succès ou de redressement de boites publiques sur une mauvaise pente existent, mais elles finissent par retourner dans la situation de mal gouvernance initiale pour des questions de mauvais choix dans la continuité du management. Que faire, sinon déconnecter la politique de ces entités ou alors tout simplement recourir à des appels à candidature pour nommer les DG des entités publiques avec certainement un processus de validation de ces nominations par d’autres entités que l’exécutif ? Ou alors les privatiser tout simplement.  Sinon, on sera toujours dans d’éternels recommencements.