“(Dieu) est celui qui a fait du soleil une clarté et de la lune une lumière et pour celle-ci détermina des phases afin que vous connaissiez le nombre des années et le calcul (du temps). Dieu n’a créé cela qu’en toute vérité. Il expose en détail les signes pour les gens qui savent.” (Coran, 10 :5)

“Ils t’interrogent sur les phases de la lune – Dis : “Ils servent aux gens pour compter le temps, et aussi pour le Hajj [pèlerinage].” (Coran, 2 : 189)

“Le Soleil et la Lune [sont soumis à] un calcul [minutieux]” (Coran, 55:5)

Introduction

C’est après des années de réflexion sur la question de la détermination des mois musulmans sur la base du calcul astronomique que nous avons écrit l’ouvrage intitulé “Astronomie et Charia : la Oumma peut-elle guérir de ses malaises de Lune ?” En avril 2019/1440H, nous avons rédigé un ouvrage plus synthétique toujours sur le même sujet . Il se trouve que la question reste entière étant donné que les divergences persistent dépendant des postures d’ordre politique et religieux que les uns et les autres mettent en avant. C’est ainsi que le début et la fin des mois de Ramadan comme le jour d’Arafat et de l’Aïd el Kabîr sont des points chauds qui cristallisent les prises de positions, polémiques et autres désaccords, voire d’excommunication (takfîr) pour les esprits les plus intolérants.

Dans cette contribution, notre but est de montrer que la détermination des mois lunaires par l’observation visuelle s’expliquait par un contexte qui a changé et qu’elle est moins fiable et précise que le calcul astronomique. D’autre part, l’élaboration d’un calendrier musulman sur la base du calcul astronomique permet d’échapper aux limites et contraintes de l’observation visuelle et favorise une planification harmonieuse de la vie civile et religieuse des musulmans dans le monde entier. Etant entendu que la réponse attendue doit porter fondamentalement sur la détermination des débuts et fins de chacun des 12 mois lunaires, ce qui permet d’en déduire les dates des événements particuliers du calendrier musulman. Perdre de vue cet aspect du problème conduit à d’incessantes, inutiles, et insolvables polémiques.

En effet, les musulmans ont besoin de savoir avec le plus de précision possible le temps légal pour la Zakât en argent, l’observation du délai de viduité, le mois de Ramadan, les mois du Hajj et de Oumra, le jour d’Arafat, les trois jours de la fête du sacrifice, le jour d’Achoura, les trois jours blanc (13-14-15), etc. C’est pour trouver une solution à cette problématique que nous proposons dans les lignes qui suivent, les justificatifs et l’importance d’un calendrier musulman basé sur le calcul astronomique, qui soit acceptable du point de vue de la Charia, la méthodologie pour y arriver et l’application qui en découle.

Selon notre modèle théorique, l’observation visuelle n’est pas obligatoire pour déterminer les mois musulmans. Le calcul astronomique est plus approprié, plus précis et plus fiable pour le faire. A cette fin, deux types de données astronomiques sont requises : i) l’instant de la conjonction vraie ; ii) l’instant du coucher du Soleil (ou du fajr), en UTC (Temps Universel Coordonné qui a remplacé le GMT). Ces données sont calculées de nos jours, à la seconde près.

Limites théoriques et pratiques de l’observation visuelle du croissant de Lune

La pratique traditionnelle consiste à scruter le ciel le 29e jour du mois en cours, au soir. Si le nouveau croissant est aperçu à l’œil nu, le mois compte alors 29 jours, sinon, notamment en raison de ciel nuageux, il est estimé à 30 jours. Déjà là, une difficulté pratique peut survenir. En effet, s’il y a eu erreur dans le comptage du premier jour du mois en cours (donc la fin du mois de Cha ‘bân qui le précède), celle-ci se répercute sur la suite . Selon la plupart des oulémas anciens et contemporains, cette pratique fait l’objet de consensus “ijma”.

Toutefois, nombre de difficultés ont été mentionnés relativement à la fiabilité de l’observation visuelle. C’est ainsi que les scientifiques Karim Meziane et Nidhal Guessoum ont mené des études sur une série de dates officielles du culte musulman en Algérie et ont trouvé pas mal d’incohérences avec les données astronomiques . Des résultats similaires ont été trouvés dans le cas de l’Arabie Saoudite. Dans la même veine, il est arrivé que les dates officielles du culte ou de fêtes musulmanes s’étalent sur 3 voire 4 jours grégoriens selon les pays.

Aussi, l’utilisation de deux calendriers, un pour la vie civile et administrative comme en Arabie Saoudite, basé sur les données astronomiques et un autre pour les mois du culte musulman notamment le Ramadan et le pèlerinage, déterminés exclusivement par l’observation visuelle ne manque pas de poser problème de temps à autre.

Toujours dansla revue des limites pratiques de l’observation visuelle, il importe de noter qu’on se re trouve avec des pays qui ne prennent en compte que le territoire nation a la lorsque cet espace ne correspond pas toujours à une zone géographique de première visibilité du nouveau croissant de Lune . Cela pose problème au plan astronomique mais aussi du point de vue du Fiqh si l’on considère que l’expression prophétique “Jeunez si vous le voyez…” vaut pour tous les musulmans et partout sur terre (bi ‘umûmil lafz). C’est cela qui explique que les trois écoles hanafite, malikite et hanbalite sont d’accord pour dire que la première visibilité du croissant de Lune vaut pour les musulmans du monde entier. Seule l’école chafiite considère qu’il faut s’en tenir à la visibilité selon la notion de levant/horizon unique ou différent (ikhtilaful matâli ‘/wahdatul matâli ‘).

Le problème est que cette même école chafiite peine à donner des critères géographiques pertinents et précis pour délimiter les localités qui partagent le même levant/horizon. A ce sujet, la question incontournable est : “Quel est le périmètre minimal pour lequel, on peut considérer que deux localités appartiennent à la même unité d’apparition du nouveau croissant de Lune appelée “Levant” ? En effet, le célèbre hadithou Kourayb ne répond pas à la question. Pour les trois écoles sunnites, ce problème ne se pose pas en raison de leur option pour une détermination mondialement fondée du mois musulman.

Un autre problème est lié au statut des témoins visuels. Même si les jurisconsultes ne sont pas tous d’accord sur qui est témoin juste ou intègre et combien ils doivent être, dès que des musulmans ou des pays musulmans annoncent officiellement que le nouveau croissant de Lune a été vu, il devient difficile d’aller à contre-courant même sur la base de données astronomiques fiables qui infirment de temps à autre ces témoignages visuels.

L’observation visuelle se heurte aussi au problème des saisons et des parties du monde où l’alternance du jour et de la nuit ainsi que leurs durées ne sont pas aussi nettes que pour d’autres pays. Le ciel nuageux évoqué comme gêne dans certains hadiths n’est qu’une contrainte parmi d’autres. C’est ainsi que plus on s’approche du cercle polaire, plus la distinction entre le jour et la nuit s’estompe certaines périodes de l’année. Cela fait que l’observation visuelle devient impossible. Or, un des avantages du calcul astronomique, c’est de pouvoir donner à l’avance, les débuts et fins de chaque mois musulman dans le monde entier comme ce qui se fait pour les temps légaux des cinq prières.

La détermination des mois musulmans par le calcul astronomique : justification et avantages
Les principaux arguments contre le calcul astronomique

La revue de littérature sur ce sujet indique que les principaux arguments évoqués contre le calcul astronomique sont les suivants :

1- L’existence d’un consensus (ijmâ ‘) définitif sur l’obligation de l’observation visuelle du croissant de Lune pour déterminer les mois musulmans

Selon la plupart des oulémas anciens comme contemporains, il existe un consensus définitif sur ceci que c’est seulement et seulement si le nouveau croissant de Lune est visible à l’œil nu que le mois musulman commence et le cas non échéant, le mois en cours est estimé à 30 jours.

Cette position est adossée à des hadiths dont ceux-ci : Jeûnez si vous le voyez et rompez si vous le voyez. Si les nuages vous gênent complétez-le à 30 “

2- Les motifs d’égalité, de facilité et de prévention des divergences
La Charia vise toujours à rendre les pratiques cultuelles et les conditions de leur accomplissement faciles et accessibles à tous les fidèles, et aussi à prévenir des divergences au sein de la Oumma. D’où la sagesse (hikma) qui consisterait à consacrer définitivement l’observation visuelle comme seul moyen de détermination des mois musulmans.

3- Confusion et le manque de confiance
Les défenseurs de l’observation visuelle obligatoire du nouveau croissant de Lune ne font souvent pas de différence entre astrologie et astronomie. De plus, ils font montre d’une grande méfiance relativement au degré de fiabilité et de précision du calcul astronomique.

4- Le moyen (al wasîla) pris pour la cause légale (as sabab ach-char ‘i)
Le défunt Cheikh Faysal mawlawi est un des jurisconsultes contemporain qui a le plus insisté et clarifié la
confusion qui règne à ce niveau.

Les arguments des défenseurs du calcul astronomique

Pour ce qui est du point (1 – L’existence d’un consensus (ijmâ ‘) définitif sur l’obligation de l’observation visuelle du croissant de Lune pour déterminer les mois musulmans), grosso modo, il faut tout d’abord retenir que le recours à l’observation visuelle relève du registre des moyens pour déterminer les débuts et fins des mois musulmans et pas du tout du culte en soi.

Aussi, de grands oulémas anciens et contemporains soutiennent que le consensus évoqué à ce sujet n’est pas vraiment constitué du point de vue de la définition que les principologues musulmans “usûliyyûn” lui donnent. Ces oulémas expliquent que pour être légalement constitué et par conséquent s’imposer comme règle de la Charia, un consensus doit être explicite et ne souffrir d’aucune divergence. En d’autres termes, tous les oulémas connus pour leurs compétences en la matière devraient tomber d’accord sur une même compréhension de la règle à appliquer.

Voici ce qu’en dit l’Ouléma marocain, al Ghimari : “C’est trop facile d’évoquer un consensus à ce sujet et c’est dit de façon légère. Ne serait-ce que par égard à Ibn Surayj, on ne peut parler de consensus alors qu’il était réputé être le réformateur (mujaddid) de son époque au 3e siècle de l’hégire. Et que dirait-on aussi de Chikhîr parmi les Tâbi‘ines (génération qui suit celle des compagnons du prophète), de Qutayba, Ibn Muqatil, Sadiq et ses compagnons, de tous ces éminents érudits avant et après lui (Ibn Surayj) dont un nombre incalculable de chafiites, imamites, malikites et hanafites”.

(À SUIVRE)

AHMADOU MAKHTAR KANTÉ
Imam, écrivain et conférencier Fondateur du portail web : “www. tibiane.com”
Dakar, le 16 avril 2020 / Cha ‘bân 1441H