NETTALI.COM – Doit-on considérer Mame Mactar Guèye comme un moraliste-champion de la vertu publique comme certains se sont plus à le décrire sur les réseaux sociaux ? Doit-on le prendre comme une personnalité utile à la société, voire une alternative aux pouvoirs publics qui ne joueraient plus suffisamment leur rôle dans la surveillance des mœurs publiques sénégalaises ?

Qu’on le veuille ou pas, Mame Mactar Guèye a fini par se tailler une réputation de personnage public et médiatique ayant son mot à dire sur toutes les questions liées aux mœurs publiques. Il n’est certes pas le président de l’ONG Jamra, mais juste le vice-Président puisque l’Imam Massamba Diop en est à la tête. Il est cependant de loin, la personne la plus médiatisée et la plus connue du grand public, du monde politique et des médias.

Mais qu’en est-il justement de Jamra ? L’Ong a écrit ses lettres de noblesse avec feu Latif Guèye qui lui a donné sa notoriété. Ces personnages que l’on cite aujourd’hui, n’ont fait que l’accroître. A ses débuts, l’organisation se consacrait uniquement à la lutte contre le Sida. C’est par la suite qu’elle a évolué dans ses missions et s’est orientée vers la lutte contre la drogue et la dépravation des mœurs. On doit par exemple à feu Latif Guèye, le fondateur de l’ONG, la fameuse loi dite « loi Latif Guèye » portant criminalisation du trafic international de drogue, promulguée par le président de la République et adoptée par le Parlement sénégalais au courant de l’année 2007. Une loi aujourd’hui décriée par les acteurs de la justice qui estiment qu’elle a créé plus de problèmes qu’elle n’en a résolus. Entre autre griefs, est  soulevé l’encombrement des cabinets d’instruction et des prisons du fait des longues périodes de détention préventive.

Le rôle d’influenceur de Jamra n’est donc plus à démontrer. Sauf qu’à force d’activisme, Mame Mactar Guèye a ouvert beaucoup trop de fronts et s’est fait beaucoup d’ennemis. Le personnage ne rate pas la moindre occasion de porter la bataille médiatique contre tout ce qui lui paraît contraire aux bonnes mœurs islamiques, à tel point que certains en sont arrivés à le juger excessif, fougueux, trop censeur et même jusqu’au-boutiste au point de vouloir, à chaque fois pousser dans leurs derniers retranchements, ceux dont le comportement est jugé répréhensible point de vue entorse aux bonnes moeurs. Tel un procureur, il n’hésite jamais à «s’auto-saisir» ou à saisir les autorités pour toute affaire jugée comme étant symbolique de la dépravation des mœurs ou susceptible d’être d’une mauvaise influence pour les jeunes et la société en général. Lorsqu’il constate de la résistance, il en arrive à faire le tour des médias pour hurler son chagrin sur tous les toits.

Face à la chanteuse «Déesse major», connue pour son accoutrement parfois excentrique, parfois jugé par d’aucuns comme allant à l’encontre de la décence, il déposera une plainte en 2014, histoire de lui demander de  «couvrir ses cuisses et ses seins » qu’il ne « saurait voir». Cette dernière sera même placée en garde à vue par la Sûreté urbaine, suite à cette plainte, avant d’être finalement relâchée.

Waly Seck en a aussi eu pour son grade, lui qui a osé arborer un t-shirt connoté un peu trop gay à son goût.

Lorsque la série  «Maîtresse d’un homme marié» a commencé à être diffusée par la 2stv, Mame Mactar Guèye rue dans les brancards, estimant que les images montrées, influenceraient négativement la vie des Sénégalais qui n’en sont pas arrivés à ce degré de permissivité.

Malgré certaines mises en garde, Mame Mactar Guèye n’en avait cure. Il continuera à prendre son bâton de pèlerin, toujours à la recherche d’une nouvelle croisade.

Avec Rangou, l’ex-animatrice de la SenTV, initiatrice d’une soirée privée à 200 000 F, le secrétaire de l’Ong Jamra est encore monté au créneau pour déposer une plainte contre elle. La réaction de «la mise en cause» sera très violente.  “Mame Makhtar est un habitué de virées sulfureuses que j’organise chez moi. D’ailleurs, il vient régulièrement pour y déguster mon succulent thiébou dieun, boire du bon ndiarou sôw (lait caillé) et y rencontrer des homosexuels »,  avait-riposté celle-ci, poussant Mame Mactar à faire une autre sortie en ces termes : « il est urgent que ses proches parents se penchent sérieusement sur son cas pathologique, avant qu’il ne devienne irréversible».

A peine cette affaire Rangou enterrée que Mame Mactar Guèye se remet au-devant de la scène, mais cette fois-ci dans la posture de la victime. Dans cette affaire, tout est en effet parti d’une lettre adressée ce samedi 15 février 2020 au commissaire central de Dakar, El Hadji Cheikh Dramé, signalant la disparition de sa fille Fatou Binetou Guèye depuis la veille, le vendredi 14 février.

Dans sa lettre, il rappelait qu’il y a quatre ans, au mois de mai de l’année 2016, le président exécutif de JAMRA, Imam Massamba Diop avait alerté le directeur général de la Police nationale (DGPN), M. Oumar Maal, suite à des «menaces téléphoniques assorties de chantage», dont le vice-président de JAMRA, qu’il est, faisait l’objet.

«Un anonyme, au bout du fil, me signifiait lâchement son intention de s’en prendre à ma fille unique, Fatou Binetou Guèye, alors collégienne en classe de 5e, dans un établissement scolaire privé de la place», rappelle-t-il. Suite aux réquisitions légales, formulées par le patron de la Police Judiciaire de l’époque, Seydou Bocar Yague, auprès d’un opérateur de téléphonie mobile, la mobilisation des enquêteurs du chef de la Division des Investigations criminelles (Dic), le commissaire Ibrahima Diop, porte rapidement ses fruits. L’auteur des menaces est rapidement arrêté et écroué.

«Aujourd’hui, je ne puis donc m’empêcher de prendre très au sérieux le fait que ma fille Fatou Binetou Guèye, qui m’avait demandé l’autorisation, depuis hier, vendredi 14 février, vers 20h30, d’aller faire sa promenade sportive habituelle sur le périmètre du Centre aéré de la BCEAO, n’ait toujours pas donné signe de vie. Toute la nuit durant, après avoir parcouru, en vain, les coins et recoins de la Cité Djily Mbaye, où nous habitons, et après avoir essayé de la joindre, sans succès, sur son téléphone (7734295??, qui sonne toujours dans le vide), je ne puis que m’en remettre à votre autorité. En nourrissant l’ultime espoir que vous nous aiderez à être édifié sur le silence étrange de ma fille unique, en ces heures d’insécurité grandissante surtout, où même les quartiers résidentiels habituellement sereins ne sont plus épargnés», concluait Mame Mactar Guèye.

Une affaire qui aurait dû certainement rester entre Mame Mactar Guèye et le commissaire à qui a été adressée cette lettre pour des raisons de confidentialité nécessaire à la recherche. Mais la lettre publiée sur la page facebook de l’activiste, va se retrouver sur les réseaux sociaux. Devenue virale, une chaîne de solidarité et de sympathie se créa aussitôt. Dès lors une pression énorme commençait à peser sur les épaules de la police qui se démena comme un diable pour tenter de résoudre au plus vite, l’affaire,  au risque de se voir accusée de ne pas avoir déployé d’efforts et de moyens pour retrouver la fille disparue.

Seulement, les investigations de la Sûreté urbaine à qui l’enquête est confiée, ont vite permis de retrouver la fille dans une auberge en compagnie de son amant. C’est en tout cas ce qu’a relaté le chef du Bureau des relations publiques de la police (Brp), le lieutenant Ndiassé Dioum. Une version en tout cas battue en brèche par Mame Mactar Guèye qui s’en est violemment pris à l’officier de police coupable, à ses yeux, de “précipitation suspecte”. “Ma fille est en train d’être auditionnée, elle est traumatisée et dépassée par les évènements car elle n’a jamais posé les pieds dans un commissariat. A ma grande surprise, j’entends un lieutenant de la police jeter le discrédit sur ma fille. Je le tiens responsable de tout ce qui arrivera à ma fille. Parce que depuis qu’elle a entendu cette version, elle est dans tous ses états”, a fait savoir le militant de Jamra.

Rangou qui devait attendre Mame Mactar Guèye au tournant, ne perdra pas de temps pour afficher sa solidarité.  Elle y est allée de son ironie bien subtile, malgré sa posture sérieuse et de compassion vis-à-vis de Mame Mactar. Elle n’a d’ailleurs manqué de conseiller aux internautes de laisser les enfants sortir s’amuser un peu. Une sorte de pierre dans le jardin du sieur Guèye, en même temps qu’une revanche par rapport au passé.

Dans cette affaire, il a été finalement beaucoup question de la posture de la police qui a suscité moult interrogations sur la toile à savoir si elle était en droit de fournir un tel niveau de détails en affirmant avoir trouvé la jeune fille dans une auberge avec son amant. Pour d’aucuns c’est une violation pure et simple de la vie privée car certains internautes en veulent pour preuve que dans bien des cas, la police se contente de communiqués laconiques, épargnant de fait, certains détails de l’enquête. Ce qui a amené certains à même parler « d’acte malveillant ». Moustapha Diakhaté, le néo opposant de Macky Sall a, lui purement et simplement  demandé le retrait du Lieutenant Dioum du bureau des relations publiques dont il considère le maintien à ce poste, comme « une grave entorse à la gouvernance vertueuse et une menace de la crédibilité de la prestigieuse police sénégalaise… ». D’aucuns y ont même vu un règlement de comptes qui a poussé la police à agir de la sorte car, faisant valoir dans leurs arguments, que Mame Mactar Guèye, en ébruitant l’affaire de la sorte sur les réseaux sociaux, a jeté la police en pâture quand bien même il ne s’attendait pas à une telle bombe. Pour beaucoup d’autres, ceci n’est qu’un retour de flammes qui s’est opéré, tout moraliste que Mame Mactar Guèye est. Ils ne l’épargneront point et le trouvent pour bon nombre d’entre eux, « bien trop moraliste à leur goût ».

Seydi Gassama, le directeur d’Amnesty Sénégal a quant à lui, rappelé à la presse et aux forces de l’ordre, leurs responsabilités dans un tweet de ce lundi 17 février : «A part, bien sûr, l’âge de la fille de Mame Makhtar Guèye, la police, la gendarmerie et la presse doivent toutes revoir leur manière de travailler. La présomption d’innocence et le respect de la vie privée doivent être mis en avant».

Mactar Guèye a ce lundi, exigé que la police rétablisse les faits après un examen gynécologique réalisé sur la fille. Un examen gynécologique de la part de la police, dont on se demande d’ailleurs le bien fondé ? Les policiers cherchent-ils à conforter une information. En tout cas un examen loi d’être fortuit.

Une affaire qui pose la question des mœurs sénégalaises dans un contexte de société en profonde mutation, avec à la clef, l’équation de l’éducation des enfants dans un monde plus ouvert avec les réseaux sociaux et un nombre de médias bien plus important. Elle pose en même temps celle de la responsabilité des pouvoirs publics et des autorités religieuses quant à la délimitation du périmètre des libertés publiques et libertés individuelles.

Le rôle de vigie de l’Etat sur la question des mœurs, est en même temps assumé par ces religieux qui sont de fait devenus, de par leurs actions et leurs prêches, les censeurs du monde moderne où l’Etat brille par son absence. Lorsque par exemple les organes de régulation de l’Etat par exemple désertent le terrain qu’ils doivent occuper, ces religieux voient tout simplement un sacerdoce qui est de combler le vide. Combien de temps par exemple, aura-t-il fallu au CNRA pour demander l’application de la loi contre la publicité des produits de dépigmentation. Une loi qui pourtant existait depuis belle lurette, mais faute d’être appliquée, a fini par être rangée aux oubliettes par les médias qui en ont profité pour récolter l’importante manne publicitaire dans ce business. La pratique de la dépigmentation s’est entre temps beaucoup répandue.

Nous osons croire que Mame Mactar Guèye mène ce combat contre la dépravation des mœurs sénégalaises parce qu’il y croit et non pour un autre dessein inavoué. Il a amené sur bon nombre de sujets, les autorités et le Cnra à ouvrir les yeux et à être bien plus vigilants.

Il est bien évident que la vie privée des gens doive être respectée à condition qu’elle reste dans le cadre strictement privé. Que Rangou par exemple décide de montrer son corps sur sa page privée, cela la regarde. Mais que cette image déborde de cet espace privé pour atterrir dans le domaine public, peut poser problème. Reste maintenant à savoir qui a  dû l’y avoir bien transportée. A chaque fois qu’un tel évènement malheureux se produit, des responsabilités sont à situer. Qu’une soirée à 200 000 F l’entrée, arrive aux oreilles des plus jeunes ou même des adultes, n’est point souhaitable. Qu’y a-t-on réellement fait ? Lorsqu’en effet une affaire relève du domaine privé, elle doit strictement rester dans ce cadre et ne point déborder sur la sphère publique. De même que des films sénégalais, sous prétexte de singer ce qui se fait sous d’autres cieux, ne doit pas être contraire aux bonnes mœurs ou servir de mauvais exemples aux enfants. Les scénaristes doivent pouvoir faire preuve de créativité en intégrant les réalités sénégalaises dans ces téléfilms. C’est cela qui a va apporter son originalité au cinéma sénégalais avec toute pudeur et la retenue qui sied.  Le constat est malheureusement que des glissements sont notés dans les téléfilms sénégalais où on peut de plus  en plus voir des acteurs qui s’embrassent et même de nos jours, des scènes suggestives de rapports sexuels.

L’actrice Khadija Sy alias Kalista de la série «Maîtresse d’un homme marié», était un moment apparue sur les réseau sociaux pour mettre Mame Mactar Guèye en garde, alors qu’il critiquait certains passages de « Maîtresse d’un homme marié » : «Beussam dina ñeuw” (son jour viendra) ! “Lou yagoul nak (et ça ne saurait tarder)”. Une sorte de propension sous nos cieux à penser que ceux qui sont présentés comme des moralistes, finissent par être victimes de leurs tendances moralisantes.

Cette affaire malheureuse ne doit point faire sourire les détracteurs de Mame Mactar Guèye. Bien au contraire, il doit juste faire comprendre qu’aucun parent n’est à l’abri d’une telle surprise. Ce qui lui arrive, ne signifie point dire que M. Guèye n’a pas fait son devoir de parent. La souffrance que cette épreuve lui a fait endurer, doit le faire réfléchir quant à ses postures futures. Sachons juste raison garder et tâchons d’être modérés dans nos jugements. Mieux vaut de toute façon privilégier la discussion que les rapports de force.