NETTALI.COM – C’est plus d’une vingtaine de sénégalais experts dans la domaine du pétrole qui ont participé, ce samedi 25 janvier 2020, dans la matinée à une conférence dédiée à l’expertise sénégalaise de la diaspora spécialisée dans le secteur pétrolier et gazier, au ministère du Pétrole et des Energies (MPE). Un brainstorming grandeur nature que le ministre en charge, Mouhamadou Makhtar Cissé, espère tenir chaque année. 

C’est plus d’une vingtaine de Sénégalais de la diaspora qui ont été reçus par le président de la République, Macky Sall, ce samedi 25 janvier 2020 dans l’après-midi, pour se nourrir de leur avis sur les grandes orientations politiques de l’exploitation des hydrocarbures.

Des compétences sénégalaises diverses dans le domaine du pétrole et du gaz évoluant dans les grandes compagnies du ‘‘oil and gas’’ ou structures apparentées
tels que Saudi Aramco, Schlumberger, BP, Elf, Total, Adnoc, Eni, Sonatrac, Gaz de France, Saipem, Solveig… Ils ont pour noms Talla Guèye, Samba Ba, Madiou Diallo, Bocar Wane, El Hadj Malick Fall, Lamine Badio, Rose Ndong et sont ingénieurs, spécialistes forage, Global Solution Architect, conseiller
au ministère saoudien de l’Energie. Partie prenant à cette conférence, le secrétaire d’Etat, Moïse Sarr auprès du ministre des Affaires étrangères a trouvé l’expression anglaise appropriée comme pour inviter ces sénégalais de la diaspora a faire ce qu’il appelle une sorte de contre-exil ou plus exactement un retour de ces experts au pays : ‘‘Reverse brain drain.’’

Mais auparavant dans la matinée du samedi, c’est au ministère du Pétrole et des Energies qu’a  la séance de brainstorming beaucoup plus élargie avec le ministre du Pétrole et des Energies qui les a reçus jusqu’en début d’après-midi. ‘‘A l’horizon 2035, le président souhaiterait que plus de la moitié de la chaîne de valeur des hydrocarbures soit sénégalaise. Autrement dit, un taux de 50 % de contenu local est visé, dans les 15 prochaines années. Pour arriver à ce résultat, il nous faut beaucoup investir dans l’apprentissage professionnel, la formation et la capitalisation de nos ressources humaines. L’appel que nous lançons à votre endroit participe de cette recherche’’, a déclaré le ministre Mouhamadou Makhtar Cissé.

D’après lui, la croissance du Sénégal est largement portée par l’investissement public et les retombées de l’exploitation des hydrocarbures vont servir à inverser cette tendance. ‘‘Le taux moyen de croissance de plus de 6 % de ces 5 dernières années est porté par les investissements privés. Avec ces découvertes, c’est l’occasion d’inverser la tendance pour impliquer un peu plus le secteur privé national et international. Cela suppose qu’il y ait un cadre protecteur des intérêts du Sénégal, mais qu’il y ait également un cadre assez attractif pour que ce secteur privé puisse continuer à venir investir.

Les opérateurs internationaux font confiance au Sénégal pour venir investir entre 3 et 15 milliards de dollars dans l’exploitation du pétrole dans un petit pays qui s’appelle le Sénégal. C’est une grosse avancée. On n’en parle pas assez. On ne le magnifie pas assez. Il ne faut pas qu’on soit dans le pessimisme. Les perspectives sont bonnes. Elles le seront plus, si on mobilise davantage toute notre expertise nationale’’, exhorte Mouhamadou Makhtar Cissé.

Idrissa Bodian propose la création d’un organe indépendant de contrôle des opérations pétrolières

La question de la maîtrise de l’exploitation, par la partie sénégalaise, s’est naturellement trouvée au centre des débats. L’expert Idrissa Bodian propose, en ce sens, la création d’un organe indépendant de contrôle des opérations pétrolières. Le souci qu’il soulève est relatif à l’incapacité réelle des États pauvres à contrôler effectivement le déroulement de l’exploitation, quand bien même les textes ont été bien négociés en amont. ‘‘Les compagnies ont besoin d’être
contrôlées et supervisées. En théorie, le contrat sert toujours les États, mais dans les faits, si on n’est pas là pour le contrôle, on perd au change’’, estime-t-il. Mais, de prime abord, le cadre général fait bonne impression à Tidiani Niass qui évolue dans la plus grande compagnie mondiale d’hydrocarbures, la Saudi Aramco, et qui est par ailleurs conseiller au ministère saoudien de l’Energie. Les fondamentaux sont déjà en
place, estime-t-il, et le Sénégal ‘‘devra transformer l’essai’’, dit-il.

Le tableau est plus réjouissant pour lui que le gaz, dont les découvertes sont supérieures à celles du pétrole dans le bassin sénégalais, a des perspectives beaucoup plus intéressantes que l’or noir. Les préoccupations environnementales vont bientôt obliger les législations dans les grands marchés de consommation des pays du Nord à des restrictions sur le pétrole. ‘‘Il est fort à parier que, dans un avenir proche, le pétrole sera vendu en fonction de son empreinte carbone (…) Le gaz a des perspectives économiques beaucoup plus intéressantes que le pétrole’’, déclare-t-il, regrettant également que les préoccupations d’ordre climatique aient occupé la portion congrue dans le cadre légal esquissé par le Sénégal.

D’ailleurs, sur ce point, M. Bodian estime que l’attention des autorités doit se focaliser sur les termes des études d’impact environnemental et social qui sont ‘‘en général du copier-coller’’. Du reste, pour le projet de code gazier qui va être voté ce lundi 27 janvier, les suggestions ont également été nombreuses. L’exigence la plus courante a été ‘‘de sécuriser un pourcentage immuable sur le gaz qui soit réservé au marché sénégalais’’. Deux décisions d’investissement
final (Fid) ont été signées pour le moment, depuis l’annonce des découvertes en 2014. L’une en décembre 2018, avec une production 2,5 millions de tonnes de gaz naturel liquéfié (GNL) par an pour la phase 1 du projet de Grand Tortue Ahmeyim (GTA), conjointement avec la Mauritanie. L’autre en janvier 2020 pour le champ de Sangomar où il est espéré pour la première phase 230 millions de barils avec une production journalière estimée à 100 000 barils par jour.

Mal hollandais

Les intervenants ont également insisté auprès du ministre sur la nécessité de ne pas laisser les hydrocarbures vampiriser les autres secteurs de l’économie
sénégalaise. Ce syndrome de délaissement, connu sous l’appellation de ‘‘mal hollandais’’, a d’ailleurs motivé les suggestions d’un expert à plus s’inspirer ‘‘d’un
modèle norvégien à adopter’’ et d’un ‘‘modèle vénézuélien à éviter’’, quoique les modèles ne soient pas forcément transposables d’un pays à l’autre, estime un autre.

Dans ce sens, M. Dème a même demandé la révision des points du PSE relatifs à l’énergie, pour que le pétrole et le gaz rentrent dans une stratégie d’ensemble qui ne ferait du ministère en charge une structure hypertrophique à l’image des Finances. ‘‘Il ne faut pas penser les hydrocarbures de manière isolée’’, a-t-il suggéré.

Mais les pouvoirs publics, par l’intermédiaire de Serigne Mboup, avancent que la tendance est à la poursuite du PSE jusqu’en 2026 où les efforts seront focalisés sur la pêche, l’agriculture, le PSE Vert… ‘‘Les revenus du pétrole seront utilisés comme accélérateur et ne serviront pas de substitution à notre
modèle économique’’, a-t-il assuré.

Communication et gestion des attentes

Les fonctionnaires internationaux invités à cette séance de brainstorming se sont également inquiétés du peu de cas fait de la gestion des attentes. La question des hydrocarbures ayant pris une place de plus en plus importante dans l’agenda politico-médiatique. Un fonctionnaire FMI alerte déjà sur une communication un peu trop optimiste en déphasage avec les découvertes extrêmement modestes dans le bassin sénégalais. ‘‘Nous allons produire
cent fois moins que l’Arabie saoudite dont un seul champ donne un million de barils jour. il faut s’impliquer dans la gestion des attentes, car on ne sera pas comme le Qatar ou l’Arabie saoudite dans dix ans’’, a-t-il analysé, soulignant quand même que les propos engagent sa personne uniquement. Quant à la
finalité des revenus tirés de l’exploitation, il propose le modèle malaisien qui a choisi d’investir dans son capital humain (éducation) et le multiplier par six en 60 ans, là où des pays comme le Sénégal sont à
1,1 %.
En outre, l’industrie en tant que telle ne produit pas beaucoup d’emplois directs, mais l’économie périphérique qu’elle crée sera prolifique. Aussi, les propositions sur la maximisation des termes du Contenu local ont été nombreuses. ‘‘Que le gouvernement veille à ce qu’on ne nous vende pas de services dont on n’a pas besoin’’, a estimé un autre expert travaillant en Malaisie. Quant à Mouhamed Guèye, spécialisé en GNL, il a avancé que le paramètre de l’opportunité est important pour que ‘‘sécurité, rentabilité et process’’ soient au rendez-vous. ‘‘Tous les schémas de développement, c’est maintenant. Si on les
rate, c’est fini’’.