NETTALI.COM – Les tendances du journalisme sénégalais nous montrent à quel point l’investigation ou la recherche de l’info équilibrée, n’est plus une grande préoccupation dans une certaine presse. En dehors de quelques rares canards qui font des dossiers et publient quelques enquêtes et informations fouillées et recoupées, rien de bien consistant à se mettre sous la dent. Et pourtant tout ce qui concerne la gestion des affaires publiques devrait être d’un grand intérêt pour la presse.

Lorsque par exemple Mayena Jones, la journaliste de BBC Afrique produit ce fameux reportage sur le pétrole et le gaz, des journalistes ont tout simplement brandi l’arme du prétendu complexe sénégalais vis-à-vis de tout ce qui vient de l’Occident pour tenter de saboter ce travail qui, sans clore le débat sur un supposé scandale, avait malgré tout le mérite d’avoir soulevé des interrogations. Mais pendant que certains journalistes s’employaient à détruire cette enquête, qu’ont fait leurs confrères sénégalais pour démêler l’écheveau de ces contrats pétroliers ?

D’autres mauvaises pratiques du journalisme s’orientent dans le sens de la production ou de la reprise de papiers, sans recul, ni distance critique. Soit on reprend allègrement un article d’un confrère dont on n’est même pas sûr de la fiabilité et de l’équilibre du contenu, l’essentiel étant de reprendre une info pour remplir ses pages ou son site ; dans d’autres cas, on se fait le relais d’articles téléguidés et visant un homme politique ou un manager à la bonne réputation sans  souci des conséquences !

Lorsqu’on arrive à un point où le journalisme ne repose de manière générale que sur des suppositions, supputations ou simplement sur de l’opinion, où va-t-on ? Le domaine des faits par excellence devient celui de la prédiction de l’avenir et des incantations. La presse est à ce point importante qu’elle ne devrait pas tomber dans ces travers-là. Cette institution qu’on appelle le quatrième pouvoir, n’est certes pas un pouvoir consacré, mais elle est bien plus que cela, une sentinelle de la démocratie qui s’impose par son rôle de contre-pouvoir mais aussi d’éducatrice du citoyen.

Admettons-le, le terrain de l’investigation est déserté. Il ne reste plus dans les faits, que le journalisme facile, de paresse, sans transpiration aucune. Le factuel de base est le nouveau chouchou du journaliste. C’est en effet le règne de l’exploitation des communiqués de presse, de la couverture d’événements au cours desquels l’on cherche à débusquer la petite indiscrétion ou le petit truc qui peut faire le buzz. Ou chose courante, le journaliste jette son dévolu sur l’interview ou l’entretien en laissant l’invité ou les invités dérouler. Il prend de plus en plus l’habitude d’opposer deux concurrents sur le terrain politique ou deux rivaux dans le monde du show biz, personnages ayant en général un bagout exceptionnel ou une appétence pour les projecteurs. L’objectif est clair, générer de l’information sur une affaire qui n’est pas d’utilité publique. L’information est peoplisée, banalisée. Elle est ramenée à son niveau le plus bas qui n’est pas, précisons le, celui du divertissement mais plutôt de l’abrutissement et de la crétinisation.

Une grande propension est de se focaliser, de nos jours, sur ce qu’on appelle dans le jargon journalistique « le bon client ». Ce dernier prend de fait, une grande importance dans l’environnement médiatique. Le terme « bon client » est compris dans le sens du personnage que les animateurs ou journalistes aiment à inviter car il est générateur de polémiques, de buzz, de la phrase choc ou alors d’une info à scandale qui va dominer l’actualité.

Ahmed Khalifa Niasse, Gaston Mbengue, Me El Hadji Diouf, Moustapha Cissé Lô, Clédor Sène, Oumar Faye Leral Askanwi, Birima Ndiaye, etc. Voici une liste de personnages, qui sans être exhaustive, constitue un échantillon de cette race de « bons clients ». Les acteurs des médias les adorent, car ils savent généralement comment les orienter dans le sens de leurs objectifs. En les invitant, ils se rendent à l’évidence que l’émission va servir à amuser la galerie. Nous sommes en réalité loin du divertissement, entre autre mission dévolue aux médias.

Ahmed Khalifa Niasse, voilà le bon client par excellence. Les journalistes et les animateurs l’adorent. Il est si souvent invité qu’il donne l’impression de claquer des doigts pour l’être. Excellent en rhétorique, l’homme est tout aussi doué pour raconter des anecdotes. Mais qu’est-ce qu’il est déroutant celui-là ! Qu’est ce qu’il est clivant ! Le journaliste ou l’animateur qui l’invite, n’a qu’un seul dessein, lui fait sortir la phrase choc ou des propos polémiques. Combien de fois le marabout politicien a-t-il fourni des réponses équivoques pour le téléspectateur non nourri à la science islamique ? Lorsqu’il dit par exemple qu’on peut s’accoupler avec son épouse dans une mosquée à condition que celle-ci ne soit pas souillée par la moindre goutte de… Que tirer d’un tel enseignement ? Sur un autre sujet, celui du mouvement en faveur de la libération de Taïb Socé, il avait dénié à Mame Makhtar Guèye, Iran Ndao, Oustaz Aliou Sall et compagnie, le droit d’organiser un téléthon dans le but de réunir les 100 millions, se fondant en cela sur ses propres préceptes coraniques,!

Aïssatou Diop Fall, journaliste connue pour peopliser ses émissions, s’esclaffe, rigole à tout va et enchaîne des « mon oncle », « mon ami », etc. Elle ne sait pas à vrai dire garder de distance avec ses invités. Elle aime naturellement ces bons clients, celle-là. Récemment l’annonce d’une de ses émissions « face to face » qui a lieu le dimanche sur la TFM, était centrée sur une descente en règle que Gaston Mbengue opérait sur Ahmed Khalifa Niasse. Le premier  qualifiait le second d’homme à femmes. Il avait manifestement décidé de régler ses comptes au sieur Niasse, suite à la polémique relative à l’affaire de l’histoire générale du Sénégal dans laquelle, on lui a reproché de manquer de respect à Seydi El Hadji Malick Sy. Le tout sous le regard complice de la journaliste. Quel était l’objectif de l’émission ? On ne le perçoit point. En dehors de la lutte, que peut apprendre le sieur Mbengue aux téléspectateurs ? Filer peut-être de belles infos sur Macky Sall, sa dernière trouvaille depuis qu’il a déserté l’arène.

Sur un certain site d’informations, c’est un duel malheureux qui a opposé le chroniqueur Birima Ndiaye à Pape Alé Niang. Une polémique créée de toutes pièces au sujet d’échanges si peu décents. La question de l’animateur était d’avance orientée et ne visait qu’un objectif, faire réagir Birima qui aurait été traité de Mbaam xuux (porc) par le journaliste. Ce qui fut fait. L’on ne peut ainsi manquer de se poser la question de savoir s’il était vraiment utile de rapporter ce qui peut être perçu comme des injures au public ? Est-cela le rôle du journaliste ? Il y en avait malheureusement sur les réseaux sociaux, des internautes pour se délecter de cette passe d’armes. Prenant tantôt faits et causes pour Birima, tantôt pour Pape Alé Niang !

Sur un autre site d’infos et une chaîne de télé qui met aux prises, cette fois ci Moustapha Cissé Lô et Farba Ngom, autres bons clients de la presse qui ne se font pas remarquer par leur discrétion, leur finesse et la décence de leur langage. Ayant invité le second, l’objectif du journaliste était visiblement de répéter dès l’amorce de l’interview ce qu’a dit Cissé Lo sur Farba Ngom, pour voir le second se mettre à flinguer le premier. Objectif atteint car Farba Ngom s’est mis aussitôt à pilonner M. Lô, le traitant de tous les noms d’oiseaux. Un spectacle et des propos que la décence nous interdit de relayer ici.

Inviter aujourd’hui Me El Hadji Diouf à une émission télé, ne procède-t-il pas d’une volonté de lui offrir une tribune pour ses plaidoiries ou pour faire des appels du pied sur le plan politique ? Invité à une émission de grande écoute, il a passé tout son temps à évoquer le dossier des 94 milliards qui oppose Mamour Diallo et Ousmane Sonko. L’on est sorti de l’émission encore plus confus qu’au début !

L’on ne peut manquer finalement de se demander ce qui pousse nos chers journalistes à jeter leur dévolu sur ces bons clients, s’ils ne sont mus que par la seule volonté d’informer ? Le monde universitaire, le monde des affaires, de la politique, de la culture, du sport, etc foisonnent de personnalités neutres, cultivés, expérimentés et ayant un certain backgroung qui peuvent bien être utiles à la collectivité en participant à son information, son éducation. Mais pour cela, il faut en face, des journalistes formés, spécialisés et expérimentés. C’est certainement là où le bât blesse. Le manque de culture générale, le déficit de formation et le défaut de spécialisation dans certaines matières données, ont quelque chose à y voir. Ce qu’ils pourraient assimiler à du divertissement, le fait de mettre en scène deux personnages politiques ou célébrités en train de s’étriper, est loin d’être d’être cela. Quel est réellement l’intérêt. Faire rire ou faire réagir sur un moment bien court ? Qu’apporte-t-on comme information au téléspectateur ? Moustapha Cissé Lô a traité Farba Ngom de « pousseur de brouette » et ce dernier lui a répondu qu’ il est « un maître chanteur doublé d’un arnaqueur ». Et après ?

La réponse généralement fournie pour justifier le recours au « bon client », c’est le fameux « les gens aiment ça ». Une déclaration totalement empirique car celui-ci ne se fonde que sur la perception du journaliste qui oublie de fait son rôle d’éducateur, de guide du téléspectateur vers ce qui est digne d’être une information ou pas. Est-ce parce que votre enfant aime passer son temps devant les jeux-vidéos, qu’il faille céder à ses caprices ? De la même façon, le journaliste ne doit pas obéir aux caprices du public ? Il doit agir avec la responsabilité qui sied, l’éthique et la déontologie qui régissent son métier.

Le rempart le plus sûr contre la tentation de céder à la tyrannie du bon client, voire même l’absence de contrôle sur une émission par le journaliste, c’est le renforcement des capacités de celui-ci. Le diplôme d’une école de journalisme n’est pas un quitus suffisant pour exercer ce métier. Les médias français comme sénégalais sont ainsi peuplés de journalistes qui n’ont pas fréquenté d’écoles et qui pourtant, sont bien meilleurs que d’autres issus d’écoles.

L’essentiel n’est donc pas de créer des monopoles ou des castes, mais plutôt de voir éclore une race de journalistes ayant suffisamment de culture générale, mais surtout un solide niveau d’études supérieures qui lui permette d’avoir une bonne maîtrise du domaine dans lequel, il a décidé de se spécialiser. La presse de nos jours, intègre en son sein, des journalistes qui ont une bonne connaissance de la matière juridique par exemple. On peut citer à titre d’exemple Daouda Mine du Groupe Futurs Médias ou Pape Ndiaye de Walf TV. Ceux-là peuvent aisément commenter des affaires judiciaires, mener des interviews ou entretiens avec des juristes sans être déroutés, ni abusés par un invité. Ils savent décrypter un texte de loi, la critiquer, apprécier un déclenchement de procédure judiciaire et ont une bonne connaissance de l’administration de la justice et aussi celle pénitentiaire.

Malheur au journaliste qui s’aventure sur un terrain aussi glissant sans le maîtriser. Pape Djibril Fall par exemple, jeune journaliste qui officie comme chroniqueur à « Jaakarloo », émission en wolof de la TFM a fait les frais de cette méconnaissance de la question juridique. Il est devenu familier du grand écran pour son côté bon orateur avec des opinions souvent pertinentes. En tant que journaliste profane du droit, il est passé complètement à côté d’une émission « Soir d’Info » de la TFM en faisant preuve d’une grande méconnaissance du sujet sur lequel il tentait de challenger Me El hadji Diouf. Le journaliste a essayé de créer une confusion allant dans le sens de dire que si le président de la république avait fait libérer Khalifa, c’est parce qu’il l’avait enfermé. Il s’est visiblement perdu dans la notion de droit de grâce dévolu au président de la République par la Constitution. C’était sans compter avec la ténacité de l’avocat qui lui fera savoir que tous ceux qui bénéficient du droit de grâce, ne sont pas envoyés en prison par le Président d’autant plus qu’ils ne les connait pas. Et même si on appréhende le problème dans son aspect politique, le journaliste ne peut faire pareille affirmation sans produire des faits pour étayer ses propos ; mais là en l’occurrence, il abordait la question sous l’angle juridique.

De même le journaliste Fall s’est étonné du moment où le droit de grâce est accordé, faisant allusion aux occasions où il s’exerce habituellement. Il ignorait sans doute que la coutume ne remplace pas forcément les textes. Il aura aussi dans la foulée fait preuve d’une grande immaturité et inexpérience en laissant exploser sa colère et sortir des « je ne l’accepte pas, je ne peux pas l’accepter… », «  il faut qu’on apprenne à se respecter »,  suite à une remarque de Me El Hadji Diouf qui lui a lancé, suite à une question : « vous sautez du coq à l’âne ». Le journaliste venait d’en poser une de bien longue et finalement confuse pour l’invité et le télespecteur. Le jeune chroniqueur aura en tout cas étalé toutes ses lacunes, montrant au grand jour qu’il doit s’évertuer à maîtriser ses sujets et se former davantage et gagner en expérience, en intégrant le fait que le journalisme s’accommode de beaucoup d’humilité.

D’ailleurs Ndèye Arame Touré présentatrice de l’émission qui a fait ses armes à DTV et acquis une bonne expérience, a fait preuve de beaucoup plus de professionnalisme et de retenue, recadrant gentiment le journaliste et l’invité.

Pour une fois le très controversé avocat était d’une limpidité et d’une clarté étonnantes sur un sujet de droit bien élémentaire pour lui -reconnaissons-le, même si le jeune journaliste a cherché à l’embrouiller et à lui faire dire, à la vérité, ce qu’il n’avait pas dit.

Un autre domaine qui nécessite de la spécialisation, l’économie et les finances.  C’est en effet deux matières auxquelles la plupart des journalistes n’osent pas en général se frotter. Qu’est-ce qu’elle est rare la ressource dans ce domaine ! Les comptes-rendus dans la presse dans cette manière, ne sont bien souvent que des communiqués plaqués avec des termes techniques à n’en plus finir. Comment par exemple comprendre, analyser et vérifier la justesse des propos d’un responsable du FMI, de la Banque Mondiale ou du ministère des Finances qui évoque des questions liées au taux de croissance, à  l’inflation, au budget, à la dette, etc ? Difficile pour un journaliste s’il méconnaît la matière économique et financière. Comment relancer un invité et lui apporter la contradiction ? Dans certains cas, on assiste à un monologue de l’invité qui balance ses certitudes selon qu’il est favorable ou non à la politique économique d’un gouvernement donné. Le journaliste non initié ne devient qu’une caisse de résonance. Ceci est valable pour d’autres domaines.

Tenez par exemple l’information politique qui semble être le domaine le plus accessible aux journalistes parce qu’elle repose principalement sur des faits, elle se résume à des face à face en général inintéressants d’adversaires politiques. Mais quel régal que d’interroger un Momar Diongue qui connaît si bien les faits politiques pour avoir acquis une solide expérience. Le journalisme, c’est en effet la sacralité des faits qui repose sur un travail de terrain en passant par le stade de reporter dans les rédactions, chef de desk jusqu’à monter dans la hiérarchie ; mais aussi une bonne culture générale et un bon niveau d’études supérieures. Elle est en tout bien loin l’époque de l’école de Sud ou de Walf qui a formé des générations de journalistes au terrain et à la transpiration.

De nos jours, ce sont des journalistes et des non journalistes qui ont pris le pouvoir. Ils sont devenus des stars, ceux-là. Ils déversent des opinions à longueur d’émissions, usant de citations et d’envolées lyriques pour dénoncer des situations de mauvaise gouvernance et des faits de société. Qu’est-ce qu’il est facile de critiquer et de dénoncer ! Que se passe-t-il quand la parole de Birima Ndiaye est mise au même niveau que celle du journaliste ? Avec ces chroniqueurs qui peuplent nos télés, nous sommes dans le règne de l’opinion et non du journalisme. C’est pourquoi, l’on ne peut être qu’ahuri lorsque certains internautes prennent pour de grands journalistes, des chroniqueurs supposés qui n’ont de mérite que de déverser des opinions à longueur d’émissions. Ces prétendus grands journalistes n’ont pourtant pas fait suffisamment le terrain, ni fourbi leurs armes ; ils ne savent pas à vrai dire faire la différence entre les genres journalistiques.

De même la propension à mêler des animateurs aux journalistes sur les plateaux télés, crée un mélange des genres sans précédent. Si l’un est formé à l’interview ou l’entretien, l’autre ne l’est pas. Cela produit forcément des conséquences qui amènent dans le cadre d’une émission de débats, à poser des questions sans logique, ni cohérence. Ce qui crée un désordre de fait dans l’articulation des questions mais surtout dans la conduite de l’émission. Moralité, nous avons de plus en plus de petites émissions sur nos plateaux. C’est la faute des patrons de presse et des autorités qui tardent encore à voter le code de la presse, qui même s’il ne prétend pas régler tous les problèmes, pourra contribuer à amener une petite bouffée d’oxygène.

Il n’est de toute façon jamais trop tard pour bien faire, mais, pour l’heure, il reste quand même beaucoup de chemin à parcourir pour la presse sénégalaise.