NETTALI.COM – Avec Ahmed Khalifa Niasse, la polémique est toujours repartie pour un tour. Recherche perpétuelle du buzz ou volonté de faire entendre son avis sur tous les sujets qui l’intéressent ? Sur ceux qui ont un rapport à la science islamique, celui-ci pense détenir la science infuse au point de dénier aux personnes n’ayant pas ce qu’il juge être le niveau requis, le droit à la parole.

Khadim Samb en a fait les frais, lors d’une émission dénommée «Ndoumbélane» sur la Sen Tv. Logique. Il a envoyé celui-ci dans les cordes, lui conseillant d’aller parler tradition orale, un domaine qu’il dit d’ailleurs mieux maîtriser que le communicateur traditionnel. Il va même jusqu’à renvoyer à l’école, ces prêcheurs dont il juge la science déficiente.

Il n’a pas peur de l’adversité de certains d’entre eux à la réputation pourtant bien établie. Il attaque Oustaz Aliou Sall à qui il attribue le sobriquet de « père Noël », allusion faite à sa barbe blanche. Il n’épargne pas le tenace Iran Ndao. Sur le plateau de l’émission «Quartier Général», pendant la période de Ramadan passé, il a renvoyé Oustaz Assane Seck à ses copies.

L’homme semble prendre du plaisir dans l’affrontement, tel sur un ring. Malheur à celui qui se dresse sur son chemin. Ahmed a l’expérience de son âge. Il connaît l’histoire pour avoir été témoin actif. Ce lettré en arabe se débrouille bien dans la langue de Molière et n’hésite pas à publier des contributions en français dans les journaux. Il participe même à des émissions télévisuelles et sur internet en français. Certains journalistes qui craignent d’être ridiculisés, le caressent dans le sens du poil pour tirer le maximum de lui. D’autres l’affrontent. Mais qu’est-ce qu’il est difficile de discuter avec ce dialecticien réputé ! Il cherche à désarçonner ceux qui se mettent au travers de son chemin, en relevant tantôt leur jeunesse, tantôt leur inexpérience voire inculture. Sacré Ahmed, il a toujours raison. Dans ses réponses aux questions théologiques ou coraniques, l’homme apporte toujours et toujours des réponses qui en étonnent plus d’un. Des réponses qui sortent de l’ordinaire, qui choquent. Malheur à celui qui a l’audace de le contredire, il va lui opposer une méconnaissance de la doctrine et de la tradition du prophète Mohamed (Psl). Mais le marabout et politique nargue ses détracteurs. Il avance sans regarder dans le rétroviseur. C’est comme si la polémique le fait vivre.

La rédaction d’un ouvrage dénommé «Histoire générale du Sénégal» le remet au-devant de la scène. Avouons que la réécriture de l’histoire du Sénégal ne pouvait toutefois pas se faire sans bruit. En raison de la nature même de la matière. L’histoire, voilà un domaine subjectif par excellence. A titre d’exemple, une personne qui s’est toujours vantée d’appartenir à une lignée noble ou d’être descendue d’une famille guerrière, royale voire de marabouts qui ont marqué l’histoire du Sénégal, n’accepterait pour rien au monde que ce fait soit remis en cause. Un fait qui peut pourtant être contredit par d’autres faits. Voilà un type d’écueils que la rédaction de cet ouvrage, pourrait par exemple rencontrer. Sauf qu’ici, il est question de rétablir des faits quitte à les atténuer, à en extirper les parts de légende. Tâche hardie à dire vrai !

Ce qu’on prévoyait donc s’est bien produit. A peine 5 volumes seulement de publiés sur 25 de l’ouvrage dénommé «Histoire générale du Sénégal» que les auteurs font déjà face à des critiques, une grosse polémique. Et pas des moindres. Celles d’Ahmed Khalifa Niasse.

Mais une fois n’est pas coutume. Ce récent front qu’il a ouvert ces jours-ci, lui est cher. C’est d’ailleurs ce qui fonde ce qu’Ahmed Khalifa Niasse est grâce à sa descendance. Il n’accepte pas qu’on réduise son grand père au rang de disciple d’El Hadji Malick Sy. Il l’a fait savoir au collectif dirigé par le professeur Iba Der Thiam.  Dans cette nouvelle polémique qu’il entretient, le marabout Niasse est tombé sur un os. Il a affaire aux Tidianes dont il fait d’ailleurs partie. Ceux-ci, par la voix Serigne Cheikh Tidiane Sy Ibn El Abdou Aziz, ont tenu à le recadrer face à ce qu’ils considèrent comme une sortie de route. Serigne Cheikh Tidiane Sy lui a dressé une sérieuse mise en garde quant à des suppositions et interrogations embarrassantes au sujet de Seydi El Hadji Malick Sy. Un avertissement qui ne semble pas déranger outre mesure Ahmed. Mieux, il pousse la provocation encore plus loin en invitant le chef de l’Etat à reconnaître officiellement Thierno Amadou Tidiane Ba de Médina Gounass comme Khalife général des Tidianes. Il est coutumier de ce genre de contre-attaque. Il encensait tantôt les Mourides !

Mais malheureusement pour lui, Thierno Amadou Tidiane Ba l’a désavoué ce mardi 17 septembre, A Médina Gounass, en présence du Président Macky Sall. Ce dernier a ainsi souligné que le khalife général de Médina Gounass a pour guide un certain Thierno Ahmed Barro, qui est lui-même disciple de Serigne El Hadj Malick Sy. « Serigne El Hadj Malick Sy est son marabout. Même le dernier né de la famille de ElHadj Malick Sy est son marabout. Ces propos ne l’engagent pas. Il n’est pas intéressé par cette  polémique stérile », a fait savoir le porte parole du Marabout, personne ne peut mettre en mal Médina Gounass et la famille de Seydi El Hadj Malick.. Cinglant désaveu pour celui qui croyait semer la zizanie.

A son tour, le Président de la république parti présenter ses condoléances, suite au décès de Thierno Abdoul Aziz Ba, porte parole de Médina Gounass, a rappelé à l’ordre Ahmed Khalifa Niass. “En tant que président de la République, j’appelle tout le monde au calme et à la sérénité. Sans cela, le Sénégal ne pourrait conserver cette paix et cette stabilité qui le caractérisent. Ce n’est pas au gouvernement de choisir qui doit être imam ou khalife. Ce que le gouvernement peut faire, c’est de travailler avec les familles religieuses, pas de se mêler de ces genres de questions“, a fait savoir celui-ci avant d’ajouter  : “Je ne parle de personne. Je voulais juste dire aux uns et aux autres de ne pas me mêler à des affaires de religion et de partisans. En tant que président de la
République, je suis là pour tout le monde.” Même s’il évite de personnaliser le débat, Macky Sall a néanmoins confié avoir joint le frère de Sidi Lamine Niass et compte le rappeler pour lui demander de travailler à maintenir la paix qui existe entre les familles.

Réécrire l’histoire du Sénégal, voilà une tâche qui n’est à priori pas aisée. Composé d’agrégés, de doctorants en histoire, de communicateurs traditionnels, de conteurs, etc., la commission chargée de remettre l’ouvrage, en a pris pour son grade. Le coordonnateur Iba Der Thiam, bien plus. La difficulté vient du fait que dans la réalité, il n’existe pas une histoire du Sénégal, mais des histoires du Sénégal racontées et relayées depuis toujours par des descendants qui y ont intérêt ; des histoires empreintes d’une forte dose de tradition orale, de contes, de légendes, de mythes fondateurs, etc. qu’il faut recouper, retracer, dont il faut tenter de séparer la part du vrai, de la légende.  L’histoire, un domaine si subjectif que la tentation de déformer des faits pour des raisons idéologiques, est réelle. Mais l’histoire est aussi une science humaine et en cela, elle obéit à un travail documentaire important, d’archivage, de recoupement de faits historiques, de consultations d’écrits (lettres, ouvrages, encyclopédies) et d’audio (bandes sonores) et d’images (vidéos)… C’est une matière qui s’apparente en ce sens au journalisme. La sacralité des faits y est tout aussi importante.

Et c’est justement au niveau de ce recoupement que l’équipe d’Iba Der Thiam est attaqué. En fait, comment d’après certains détracteurs, réécrire l’histoire du Sénégal sans se rendre par exemple dans le Sine et rencontrer les descendants des différents rois ? Comment retracer la vie des grandes figures religieuses du Sénégal sans échanger avec leurs familles ? Pourtant, dans ces familles, il y a souvent des registres dans lesquels sont inscrites les différentes étapes de la vie des fondateurs. Comment parler par exemple de la vie de Cheikh Ahmadou Bamba sans lire Minanoul Bakhil Khadim (Les bienfaits de l’Eternel) de son fils Serigne Bassirou Mbacké qui retrace toute la vie de Serigne Touba, depuis sa naissance jusqu’à son exil en 1895. Serigne Bassirou, père de l’actuel khalife des mourides, est le fils de Serigne Touba qui a passé le plus de temps à ses côtés. Il en est de même de la polémique soulevée et entretenue par Ahmed Khalifa Niasse. Car il existe des documents, notamment une lettre de Mame Abdoulaye Niasse datée du 24 juillet 1911 et adressée au gouvernement de la colonie. Lettre dans laquelle le grand-père d’Ahmed Khalifa Niasse donne, lui-même, les raisons de son séjour de “courte durée” chez Seydi El hadji Malick Sy.

Dans un communiqué publié par « Histoire générale du Sénégal » et relatif au volume 1/A Tome III, il y est fait une précision en direction de la famille Ndiéguène. Sur son site, il y est écrit ceci : « La Famille Ndieguene aurait reproché à l’Histoire Générale du Sénégal des origines à nos jours d’avoir écrit que : « un de leurs ancêtres, El Hadji Amadou Sakhir Ndieguene, premier khalife de Tafsir Ahmadou Barro Ndieguene, était le disciple d’El Hadji Malick Sy » Elle ajoute que l’Histoire Générale du Sénégal des origines à nos jours aurait soutenu la thèse selon laquelle, « El Hadji Amadou Sakhir Ndieguene est sorti de l’école de El Hadji Malick Sy ». L’Histoire Générale du Sénégal des origines à nos jours tient à dire qu’elle n’a jamais rien dit de tout cela dans aucune des pages du Volume 1/A Tome III. Ceux qui ont lu le livre, sans se contenter de certains commentaires de certains réseaux sociaux, peuvent en témoigner.

Elle n’a jamais interprété l’appartenance à l’école de Maodo comme voulant dire que les gens cités ont été formés par Maodo où qu’ils auraient été ses élèves. Nous savons tous qu’El Hadji Amadou Sakhir Ndieguene a été initié à la Tarikha Tidianiya par Serigne Mourtada Tall, fils d’El Hadji Oumar Foutiyou Tall, de ce fait, il ne peut être le disciple d’El Hadji Maodo Sy. Après une formation poussée auprès de son père, il continua principalement ses études dans la région de Diourbel (village de Thiakh), auprès de Serigne Birane Niang. »

Après Sidy Lamine Niasse et la famille Ndiéguène, c’est Abdoulaye Thiaw, fils de Mame Alassane Laye qui a interpellé les autorités étatiques sur d’éventuels manquements de cet ouvrage relatifs à l’histoire du Sénégal.

Ce dernier, dans la foulée de la polémique suscitée par la publication d’une partie du livre, dira que « nul ne peut écrire l’histoire du Sénégal, sans Baay Laye ». A l’en croire, une exploitation  des écrits de Seydina Limamoulaye permettrait de mieux connaitre l’histoire de celui-ci. « Et puis quand on est né dans un passé récent, on ne peut écrire cette histoire », avertit-il, avant de souligner qu’ils sont « à l’écoute des rédacteurs de ces ouvrages ». « Nous avons interpellé nos académiciens et nos écrivains. Nous attendons les membres de la commission chargée de la rédaction de l’Histoire générale du Sénégal. Nous estimons qu’on ne peut pas écrire l’histoire parce que celui qui est à l’origine de notre véritable histoire, la commission refuse de lui donner la place qui lui revient de droit. Vous ne pouvez rédiger l’histoire sans nous. Nous prévenons le préfet, le gouverneur, le ministre de l’Intérieur et enfin le président de la République. Nous estimons qu’il est mieux de ne pas poursuivre la rédaction de cette histoire. Ce que cela va engendrer n’augure rien de bon. Comment peut-on écrire l’histoire et laisser en rade nos académiciens et nos écrivains ? , s’interroge celui-ci. Ils exigent purement et simplement la suspension de l’ouvrage et son retrait des librairies.

D’autres contestations ont surgi. La presse de ce lundi 16 septembre nous apprend que les petits-fils de Bour Sine Coumba Ndoffène Diouf de Diakhao, des Jaraaf et des Bissick Touré de Fatick accusent ces historiens d’avoir « falsifié et tronqué » l’histoire du Sine et les faits dits sur leurs aïeux.

Le professeur Iba Der Thiam a cherché à clore le débat en des termes empreints d’humilité, mais sont-ce suffisant ? : «Les erreurs que nous reconnaissons et pour lesquelles, nous nous excusons, proviennent du fait que nous ne sommes pas infaillibles et ne possédons pas toutes les connaissances possibles et imaginables. Dieu Seul sait tout. Nous ne sommes que des humains et l’être humain, par nature, est accessible à l’erreur. (…) Cette page d’errata sera tirée et intégrée dans tous les exemplaires du livre et envoyé à tous ceux qui l’avaient déjà acquis à la date d’aujourd’hui.»

Pour l’enseignant chercheur à l’Ecole des bibliothécaires et archivistes Dakar (Ebad), Mbaye Thiam, invité de l’émission “Objection” sur Sud FM, ce dimanche 15 septembre, la commission s’attendait à beaucoup de controverses pour un projet aussi gigantesque et aussi important où, pour la première fois, des scientifiques se sont accordés pour essayer de dresser l’histoire générale du Sénégal, depuis 350.000 ans. Il trouve ainsi normal que les populations réagissent à la mesure de leur compréhension de l’histoire et des faits historiques. Donc, concernant les premières controverses, il estime qu’elles «ne sont pas contradictoires», dans la mesure où ce sont des gens qui ont relevé qu’il y a des informations sur des personnages qui ne sont pas exactes.

Jugeant qu’il n’y a aucun problème à ce niveau, Mbaye Thiam a informé que la commission prendra acte de ces informations, s’approchera de ces personnes pour recueillir les bonnes informations, puis fera recours aux vérifications habituelles, pour enfin rectifier. Pour autant, il prévient que «tout ce qui ne sera pas sourcé de manière fiable, authentique et valide ne sera pas écrit, parce qu’on ne peut pas écrire à l’intention de notre peuple des pages de l’- histoire sans référence».

Il a bien raison l’historien. Qu’on ne laisse surtout pas les gens écrire leur propre histoire. Ahmed Khalifa Niasse a tenté d’inverser la situation en disant que Maodo a pris de son grand-père. C’était sur la 7 TV. Au passage, il insinuera des choses bien plus graves. “Mon frère est revenu de Tivaouane mourant alors qu’il s’y était rendu en bonne santé“, demandant aux gens de faire leur propres déductions. Une balle saisie au rebond par Moustpaha Diakhaté pour demander sa traduction en justice.

Qu’elles que soient en tout les péripéties de la rédaction de cet ouvrage, ce chantier est d’une importance capitale car il permet de laisser des traces de l’histoire sénégalaise, aux générations futures et présentes qui n’en connaissent que des bribes. Une histoire bien souvent racontée par certains communicateurs traditionnels, à qui on ne peut pas totalement faire confiance.

Un ouvrage de qualité permettra sans aucun doute d’inscrire davantage l’histoire dans nos programmes scolaires et supérieurs. Connaître l’histoire d’un pays, est à ce point important qu’il permet de faire assumer une certaine fierté par ses enfants. Cela peut à terme, ouvrir l’opportunité ou non de baptiser telle ou telle autre rue, du nom d’un personnage historique. Tenez par exemple à propos de Saint-Louis, ville historique qui a conservé les vestiges du passé, une vidéo circule sur le net et sur laquelle, un homme qui semble connaître son sujet, évoque le côté sanguinaire de Faidherbe qui porte le nom du célèbre pont de Saint-Louis. Sur celle-ci, il est fait état de l’autoglorification de Faidherbe quant à ses trophées relatifs au nombre important de personnes qu’ils auraient tuées.

Des noms d’Européens et en particulier de français jonchent nos rues. Pour la plupart, les Sénégalais répètent les noms de celles-ci sans savoir qui sont réellement ces parrains. La charge symbolique, la charge de mythes, est importante pour un pays. Devrions-nous débaptiser ces rues, ces monuments ou édifices au profit de personnages historiques sénégalais dignes de ce nom et ayant eu un apport positif pour l’édification de cette nation ? Cet ouvrage perfectible, comme l’a souligné Iba Der Thiam, pourra grandement y aider. L’on se rappelle de ces expéditions dans la ville de Saint-Louis à la place Faidherbe avec pour objectif de démolir la statue éponyme sur la place à lui dédiée. Un fait sur lequel des personnages historiques de la ville de Saint-Louis, tels Golbert Diagne, se sont opposés. Ce qui avait créé une division de fait. Quelle est la part de vérité ? Quelle est la part de fausseté ? Ces historiens peuvent édifier les Sénégalais.

Iba Der Thiam et son équipe ont en tout cas du souci à se faire. La contestation de faits n’est pas mauvaise en soi. L’histoire étant au science, il importe de garder cette scientificité des faits, tout en ne tombant pas dans la complaisance voire des arrangements qui desserviront ce travail important pour le Sénégal et la contribution à l’histoire.

Une question toute simple mérite d’être posée. Si les Sénégalais ne peuvent s’accorder sur leur histoire, c’est-à-dire sur ce qui a fait leur passé, comment peuvent-ils espérer bâtir un présent radieux et certainement un futur de même nature ?