NETTALI.COM – Dans cette partie de son livre “La face cachée de Ndongo Lô”, publié en 2017, Déthié Ndiaye revient sur le rôle décisif  que feu Habib Faye, aux côtés de Petit Mbaye, a joué dans la carrière de l’artiste pikinois. On peut dire que le défunt compagnon de Youssou Ndour, qui a tiré sa révérence il y a juste un an, peut revendiquer plus de la moitié de la production du groupe Jàmm. Extraits…

 En 2003, sous un nouveau style, Jàmm sort son 2e album « Tarxiis », produit par le promoteur de lutte Alioune Petit Mbaye, sous le label Major Productions et réalisé par Habib Faye, assisté de Aziz Fall. C’était en collaboration avec, principalement, l’ossature du groupe Jàmm, alors que Papis Konaté avait travaillé, pour le premier album, avec une sélection composée de professionnels aguerris.

En rétribution de ses services, le promoteur de lutte a offert une voiture à Ndongo Lô, représentant une partie de la valeur du cachet. Le reste sera payé en pièces sonnantes et trébuchantes.

Selon le parolier Aziz Fall, qui fait partie du label Coco Records de Habib Faye, le titre de l’album a été inspiré de la figure de Bakane, qui est très connu à Pikine-Khourounar. « Il m’a un jour confié que ce Bakane qui le suivait partout où il animait des séances de mbapat; se plaisait à dire Tarxiis-Mbarakis », a identifié Aziz Fall, qui a écrit des morceaux comme « Jeegu puso » et « Baye Laye ».

Petit Mbaye devait, séparément, traiter Ndongo et Habib Faye. L’ex-collaborateur de Youssou Ndour n’a pas, pour l’heure, révélé le montant de son cachet, même si nous avons insisté pour avoir de plus amples informations à ce sujet.

« L’album est sorti un jour de Tabaski. 40 000 exemplaires ont été vendus dès le premier jour et les niveaux de vente seront excellents durant toute l’année », s’est réjoui Aziz Fall.

Pour en avoir le cœur net, nous avons échangé avec Alioune Petit Mbaye himself, qui se trouve actuellement en France. Il était difficile de faire sortir de sa réserve l’ancien promoteur de lutte, qui vit dans une solitude ascétique, depuis que ses déboires avec la justice ont défrayé la chronique à la fin des années 2 000.

Le bien-fondé de sa réserve s’explique par les rumeurs véhiculées à propos de ses relations avec Ndongo Lô, qui se seraient dégradées avant la mort de l’artiste, et sur lesquelles Habib Faye reviendra plus loin pour le disculper.

Il a fallu « les bons offices » de son collaborateur Mansour Mboup pour qu’il consente, enfin, à briser la glace, malgré son agenda surbooké.

« Effectivement c’est mon cousin Saliou Dieng dit Zale qui m’a amené Ndongo Lô à mon bureau, après la sortie de son premier album Ndoortéél. Zale m’avait demandé d’aider Ndongo à se professionnaliser en signant un contrat avec lui. Depuis 2000 déjà, je gérais la structure Majors Production avec Dj Prince et Aziz Dieng, et j’avais produit Alioune Mbaye Nder (“Lenèn”), Mbaye Dièye Faye (“song ma”), Groupe ceddo des Hlm (“Ndioukeul), ou encore, Doudou Ndiaye Mbengue (“Domou badiene”)….Lors de la signature du contrat, Ndongo Lô avait dit : “L’an 2000, Action 2000 ak Ndongo Lo”. Juste pour vous montrer combien son imagination était fertile ».

« Je n’ai rien négligé pour la sortie de Tarxiis dont Ndongo avait choisi le nom. Je l’ai aidé à organiser des soirées de promotion, des voyages à l’étranger. Son 2e album devait être celui de la confirmation. C’est pourquoi je l’ai mis en rapport avec Habib Faye, l’ancien bassiste de Youssou Ndour avec lequel j’ai signé un contrat pour qu’il l’encadre afin que sa musique traverse les frontières. Habib m’a dit que Ndongo était le meilleur de sa génération et que si Dieu lui prêtait longue vie, il pourrait rivaliser avec les meilleurs de notre continent. Hélas, Allah en a décidé autrement », regrette-t-il, en outre.

Dans le récit qui suit, Habib Faye revient, avec des détails explosifs,  sur les temps forts qu’il a passés avec Ndongo Lô : « C’est Chuck Berry (un sobriquet que lui a collé l’animateur Khalil Guèye), collaborateur de la diva Kiné Lam, qui m’a présenté Ndongo Lô. C’était un an avant la sortie de son premier album Ndoortéél. « Je connais à Pikine un jeune talent. Il est le plus doué de sa génération même s’il n’est pas encore célèbre. Tu peux travailler avec lui. Il ne te décevra pas», m’avait-il assuré, avant de faciliter un rendez-vous, qui a eu lieu à mon studio, entre le jeune artiste et moi (Une information confirmée par Chuck Berry, qui a connu Ndongo Lô « Chez Dabo », près du marché Syndicat). Quand je l’ai reçu, il m’a fait part de ses déboires. « Je suis sous contrat avec le promoteur Talla Diagne pour la production de mon premier album. Il m’a proposé 500 000 F Cfa, mais il me donne des miettes (entendez des sommes dérisoires allant de 10 000 F à 20 000 F Cfa). Je veux que tu le rembourses et on va parachever le produit avec toi », a souhaité Ndongo. C’est ainsi que je lui ai conseillé de respecter scrupuleusement ses engagements avec Talla Diagne, même si le contrat en question ne lui profitait pas comme il le souhaitait. J’ai juré de l’aider quand il serait libre de tout engagement vis-à-vis de Talla. Dès que le produit a été mis sur le marché, une chose avait frappé mon attention : il a cité mon nom sur la jaquette en me remerciant alors que je n’ai pas participé à la réalisation de l’album. Presqu’ un an après, il est revenu pour me rappeler que j’avais prêté serment au nom de Serigne Saliou de l’aider une fois que son contrat avec Talla arriverait à expiration. Séance tenante, j’ai pris la ferme résolution de nouer avec lui une collaboration dynamique et mutuellement bénéfique. Je devais lui apporter une assistance technique digne de ses ambitions et de ses prédispositions. On devait le mettre sur orbite de manière à ce que le leadership dans le landernau musical lui revienne. On avait un studio, un label, les moyens techniques et artistiques. Il nous fallait juste une bonne assiette financière. J’ai fait appel à Petit Mbaye pour lui annoncer que j’avais déniché quelqu’un de très spécial. Je l’ai rassuré en lui promettant un retour sur investissement, s’il misait sur lui et en lui indiquant la somme qu’il devait, le cas échéant, débourser. Frais et dispos, on s’est mis au travail. Une réunion, à laquelle ont assisté Aziz Fall, Ndongo, Petit Mbaye et moi-même,  a été tenue. La décision fut, d’un commun accord, arrêtée de bûcher sans laisser de place à la moindre complaisance. Des règles strictes devaient être observées. Nous travaillions comme si on préparait un champion à tous les niveaux, professionnel, social et humain. On lui a suggéré de s’installer à Yoff où il pouvait trouver la quiétude nécessaire pour maximiser ses chances. Souvent, on passait des nuits blanches à répéter. Parfois, à minuit passé, on était encore au studio et des fois, en compagnie de Malick Diouf, Ndongo dormait chez moi. Je précise qu’à l’époque il logeait déjà chez Diouf Malick.

On s’était accoutumés à être en atelier pour des travaux pratiques. Il était plutôt habitué à chanter bas comme ce fut pour la plupart des morceaux de Ndoortéél. Cela s’explique par le fait que quand il était avec Yves Niang dans les séances de  « Simb », c’est ce dernier qui dirigeait les parties et Ndongo faisait les chœurs.  Malgré cela, j’ai deviné qu’il avait le don de chanter haut. On a fait beaucoup d’exercices. Pour améliorer les performances de sa voix, j’utilisais parfois une technique originale consistant à introduire un stylo dans sa bouche en lui demandant de crier très fort. Les nuits, il allait dans les boites pour mieux assimiler ce qu’on avait répété durant la journée.

Mon plus proche collaborateur, le parolier Aziz Fall écrivait la plupart des textes de Ndongo ; qui  ne savait ni lire, ni écrire, ni en arabe, ni en français. Ce qui ne le privait pas, cependant, d’une facilité de mémorisation surnaturelle. Je peux citer à l’appui de mes dires le morceau « Baye Laye », qui fait partie de l’album Tarxiis. C’est Aziz qui a écrit ledit morceau, que j’ai composé en mettant des escaliers de sorte qu’il ait une alternance de haut et de bas. Malgré son talent, il éprouvait énormément de difficultés pour l’interpréter en live. Je voulais prouver aux Sénégalais qu’il y avait quelqu’un qui pouvait chanter alternativement en haut et en bas. Après qu’on a réalisé la maquette de Tarxiis, juste au moment d’aller au studio, on a mis la chanson « Baye Laye » en dernière position parce qu’à chaque fois qu’il le reprenait, il avait une psychose. Il était à la fois interprète unique et choriste. Comme je tenais à la réputation de la structure, je ne voulais pas qu’il ait une différence notoire entre la maquette et le produit fini. Au studio, il n’y arrivait pas. J’ai pris le Cd et je lui faisais reprendre phrase par phrase. Je tenais à ce qu’il fasse preuve de sursaut. Au finish, on a obtenu un produit de très haute facture technique. Hormis lui, aucun autre artiste n’a réussi à réaliser une telle prouesse.

Ndongo était quelqu’un de très réceptif. Il lui suffisait de capter les paroles pour être à même de les mémoriser. Il préférait les morceaux modernes comme c’est, paradoxalement, le cas avec la plupart des musiciens qui n’ont pas fréquenté l’école française. Pour le morceau « Li ma doon », c’est mon grand frère Lamine Faye qui a joué à la guitare. Malick Diouf, le dédicataire, était en transes et ça l’a fait beaucoup pleuré. Je me rappelle qu’il avait offert beaucoup d’argent au chanteur à l’occasion. Profondément porté sur le lyrisme, Ndongo avait ce don inouï de toucher les plus sensibles recoins de l’être.

Quelque temps après, il a gagné en maturité et m’a confié intimement : « Grand, je viens de commencer à chanter, avant je ne chantais pas bien». Il se sentait une puissance vocale extraordinaire. Sa voix était devenue beaucoup plus aigüe. Il avait une plus haute idée de ses responsabilités. Il m’a dit : «Grand, bandit lëndëm la rekk ».

Un jour, Ndongo m’a rapporté une scène rocambolesque qu’il a vécue avant d’atteindre la renommée. « J’étais assis sous l’arbre à palabres. J’ai entendu une dame appeler à la radio pour demander un morceau de Ndongo Lô. Je n’avais pas encore sorti de produit à l’époque. En réalité, c’était le morceau de Papa Ndiaye Gewë auquel j’ai participé. A quelque chose malheur est bon. Ce lapsus, qui a été une source extraordinaire de motivation, a été le déclic chez moi », s’est souvenu le fils d’El Hadj Mbagnik Niang. Puis il a dit, sur une note de repentir : « cette femme m’a sauvé la vie ».

A partir de ce jour, il s’est dit qu’il avait un projet existentiel fort à réaliser. Il voulait surtout sortir ses parents de la galère, car il avait passé une enfance difficile. Il aimait se rappeler qu’il lui arrivait de collecter de la ferraille pour la revendre ensuite aux fins de subvenir aux besoins de son père. Ses souvenirs lui inspiraient parfois des idées noires au point de lui arracher quelques larmes ».

Pendant toute l’année 2004, Ndongo Lô, qui a composé un morceau pour les besoins du combat de luttepposant Tapha Guèye à Tyson, s’emploie à la mise sur pied d’un troisième album et arrive à ses fins alors que 2005 se profilait à l’horizon. L’album terminé, les promoteurs rechignent à le produire. La maladie de Ndongo Lô, qui s’est aggravée, n’est pas pour arranger les choses. Les supposés bienfaiteurs de l’artiste le fuient comme la peste.

« Effectivement personne ne voulait le produire. Certains de ses soutiens ne le prenaient même plus au téléphone », se désole Papis Konaté. L’homme par qui viendra le miracle. Comment ?

Habib Faye, au corps défendant de Petit Mbaye, décharge : « Si Petit Mbaye avait refusé de produire son 3e album, c’est parce qu’il n’avait pas ma caution artistique. Qui plus est, il avait, à l’époque, de petits problèmes avec Ndongo qui est venu nous dire qu’il voulait sortir un 3e album. Je lui ai demandé d’être plus patient. On lui a signalé que le 2e album n’était pas encore entièrement consommé. Comme il éprouvait de la pudeur à mon endroit, il est revenu à la charge pour me faire part d’une proposition qu’il aurait reçue de El Hadj Ndiaye de Studio 2 000 pour un album en live. Qu’à cela ne tienne, j’ai fini par comprendre que son entêtement à mettre sur le marché cet opus, intitulé Addùna, était le signe d’une mort pressentie ».