CONTRIBUTION - Depuis quelques jours, une déclaration du Premier ministre Ousmane Sonko circule partout : le Sénégal aurait repris le projet gazier Yakaar–Teranga Gas Field sans débourser un franc. A première vue, la formule est séduisante. Elle sonne comme une victoire nationale.
Mais quand on quitte la politique pour entrer dans la réalité de l’industrie pétrolière, le récit devient beaucoup moins glorieux. La première question que le Premier ministre doit répondre surtout s’il annonce avoir écrit un livre sur le pétrole est simple : dans quel contrat l’État précédent a-t-il payé un seul franc y compris Yakkar–Teranga ? Un seul. Car dans l’industrie pétrolière mondiale, la règle est connue : les États ne financent pas l’exploration. Ce sont les compagnies pétrolières qui prennent les risques financiers. Ce sont elles qui investissent des milliards pour chercher le pétrole ou le gaz. Si le projet réussit, elles récupèrent leurs investissements. Si le projet échoue, elles perdent leur argent. C’est la logique même de ce secteur.
Alors dire aujourd’hui que l’État a repris le projet « sans dépenser » peut donner l’impression d’une prouesse politique. En réalité, il n’y avait rien à racheter. La vérité est plus simple. Le projet Yakkar–Teranga a été abandonné par les compagnies. D’abord BP. En 2023, la compagnie britannique décide de concentrer ses investissements sur le projet Grand Tortue Ahmeyim, un projet stratégique dans lequel elle avait déjà engagé plus de 7 milliards de dollars, certains parlent même de 8 milliards.
Dans le même temps, il y avait des divergences avec le Sénégal sur le schéma d’exploitation de Yakkar–Teranga. Plutôt que de prolonger l’incertitude, BP a préféré quitter le projet. Ses parts ont été transférées à Petrosen et Kosmos Energy. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Kosmos s’est retrouvé face à une réalité industrielle brutale : développer Yakkar–Teranga nécessite au moins 5 milliards de dollars. Cinq milliards.
Kosmos a cherché des partenaires dans l’industrie mais aucun major pétrolier n’a accepté de s’engager. Finalement, Kosmos a pris la même décision que BP : se retirer. Voilà la réalité. Le bloc est redevenu libre.
Mais dire que le Sénégal a repris le projet relève davantage de la communication que d’un fait industriel. Parce que dans ce secteur, la vraie question n’est pas politique. La vraie question est financière. Qui va investir les 5 milliards nécessaires ? Car les plateformes offshore ne se construisent pas avec des discours et pendant que le débat politique occupe les plateaux de télévision, une autre réalité s’impose. Le projet Grand Tortue Ahmeyim, lui, est en production. Mais ce projet est binational. Il lie le Sénégal et la Mauritanie. Cela signifie que le Sénégal ne peut pas décider seul de modifier ou dénoncer les contrats. Les deux États agissent ensemble, dans un cadre juridique très précis. C’est la loi pétrolière internationale. Elle ne s’adapte pas aux discours politiques , elle s’impose. Aujourd’hui, la véritable bataille du Sénégal n’est pas de proclamer des victoires.
La véritable bataille est ailleurs : attirer un major pétrolier capable d’investir plusieurs milliards de dollars pour développer Yakkar–Teranga. Parce qu’à la fin, dans l’industrie énergétique mondiale, une règle reste immuable : ce ne sont pas les slogans qui développent les gisements. Ce sont les milliards. Et pour l’instant, ces milliards n’ont toujours pas trouvé leur chemin vers Yakkar–Teranga.





