NETTALI.COM - Les événements violents du 9 février à l’université sanctionnés par la mort de l’étudiant Abdoulaye Ba et ces nombreux blessés dont certains très graves, au point de nécessiter des interventions chirurgicales, nous démontrent après les événements de 2021-2024, que la fin des dérives liées au maintien de l’ordre au Sénégal, n’est pas pour demain.
A la vérité, la manière dont on a vu certaines forces de l’ordre se comporter à travers des images diffusées par la presse et dans les réseaux sociaux, est tout simplement inadmissible et honteuse. Il est en effet difficile de ne pas se demander ce qui a pu motiver des actes tels que la destruction de motos d’étudiants garées devant les pavillons. L’on a aussi vu des FDS défoncer des portes pour débusquer des étudiants de leurs chambres, créant une panique chez beaucoup d’entre eux. A regarder ces étudiants, sortis de leur logement et pris au collet, l’on ne peut manquer de se demander si l’on avait vraiment affaire à une rafle ou pas ?
Comment ne pas être affecté par l’image insoutenable de cette main déchiquetée que se partageaient les internautes sur les RS ? Que dire de cet étudiant qui a sauté du toit d’une chambre en flammes et qui cherchait visiblement un issue pour sauver sa vie ? Deux étudiants ont été ainsi admis au service de traumatologie orthopédique (CTO), dont le premier présente une fracture des deux mains ainsi qu’une fracture de la hanche, blessures consécutives à une chute du deuxième étage. Un second étudiant souffre de fractures aux deux pieds et doit également subir une opération chirurgicale, si on en croit des sources médicales.
107 étudiants avaient été placés en garde à vue et même s'ils ont presque tous été libérés, les trois responsables étudiants Wally FAYE, Bathie FALL et Demba KÂ qui ont été déférés, le lundi 16 février 2026 au parquet de Dakar, ont fait l’objet d’un retour de parquet.
A l’heure de l’autopsie de l’étudiant Abdoulaye Ba, décédé, le médecin légiste a explicitement rejeté les hypothèses initiales évoquant une éventuelle crise d’asthme ou un malaise isolé. Le décès résulte en effet d’un « mécanisme traumatique majeur » et l’examen révèle une série de blessures graves affectant principalement le côté gauche du corps. Le rapport mentionne des fractures des 10ᵉ et 11ᵉ côtes gauches ayant provoqué un « embrochage » du poumon, avec des plaies profondes et un important hémothorax ; des lésions significatives ont également été constatées au niveau de la rate et du rein gauche, entraînant des hémorragies internes massives. L’étudiant présentait une commotion cérébrale ainsi qu’une hémorragie sous-durale, signes d’un choc violent à la tête.
D’après l’analyse médico-légale, la combinaison des hémorragies thoracique, abdominale et crânienne a conduit à une défaillance cardio-respiratoire aiguë fatale. Des conclusions qui constituent désormais une pièce centrale de l’enquête judiciaire en cours. Elles devront permettre de déterminer avec précision les circonstances exactes du traumatisme — chute accidentelle, violences ou autre mécanisme — ayant entraîné la mort du jeune étudiant.
Le procureur de la république entre en scène, mais…
Le procureur de la République ayant ordonné l’ouverture d’une enquête approfondie sur les circonstances du décès de l’étudiant Abdoulaye Ba, au regard des actes d’enquête menés, notamment des auditions, un transport sur les lieux des faits ainsi qu’une autopsie du corps de la victime, a précisé qu’à ce stade des investigations, « les éléments disponibles ne corroborent pas les rumeurs faisant état de violences physiques exercées sur la victime ».
Une conclusion de l’autopsie qui a fait sortir les étudiants et le collectif des médecins, pharmaciens et chirurgiens-dentistes, de leurs gonds. Alioune Tine d’Afrika Jom Center, dans un texte rendu public, a d'ailleurs estimé que "le démenti des médecins au procureur, est une catastrophe pour l’image de la justice", ajoutant que "les conflits entre les experts et la justice se multiplient avec beaucoup de maladresses ".
Le mardi 15 février, des titres de la presse quotidienne ont choisi de mettre en évidence les réserves du collectif des médecins, pharmaciens et chirurgiens-dentistes qui eux de leur côté, estiment que "les conclusions de l’autopsie écartent l’hypothèse d’une cause naturelle isolée ", " orientent vers l’existence d’un mécanisme traumatique majeur ", tout en "rejetant catégoriquement toute thèse d’auto-agression".
Le quotidien "La tribune" du lundi 16 février nous apprend également que Frapp, le mouvement de Guy Marius Sagna conteste la version du procureur et exige plus de transparence.
Une affaire qui suscite toutefois interrogations. Mansour Diop, chroniqueur proche du régime actuel qui officie sur le même plateau que son collègue Ahmet Aïdara, ne manque pas s’interroger sur le niveau de déploiement des forces mobilisées. « De mémoire de manifestations à l’université, je n’ai jamais vu un tel déploiement : 300 éléments mobilisés en renfort, un nombre aussi important de commissaires stratèges en répression, 10 chars anti émeutes en provenance de Thiès, des drones, sans oublier des agents de renseignements mêlés aux étudiants pour venir prêter main forte aux policiers de Dakar. »
Pour Ahmet Aïdara, beaucoup accablent les policiers, mais précise-t-il, « si le collège académique donne l’ordre au recteur afin que les forces de l’ordre rentrent dans le campus, les ordres sont venus de la hiérarchie ; de même, si des FDS sont venues de Thiès en renfort, c’est parce qu’ils ont-elles aussi reçu des ordres d’une hiérarchie qui elle-même a une hiérarchie, etc ». Ce qui, à les en croire, implique une chaîne de responsabilités.
Une question sur la chaîne de responsabilités qui a toujours été posée dans ces circonstances-là. Rappelons tout de même qu’à la suite des évènements de 2021 à 2023, le régime actuel, jadis dans l’opposition, a toujours accablé le régime actuel, en particulier Macky Sall, son ministre de l’Intérieur Antoine Diome et le général Moussa Fall, etc en les désignant comme les responsables des 80 morts issus de ces manifestations d’alors. Ironie de l’histoire, c'est le Pastef qui est aujourd'hui au pouvoir ?
Une communication pas très convaincante et des enseignements à en tirer
A l’heure des explications, la communication gouvernementale n’a pas fait beaucoup d'émules. Elle a même été un désastre. A l’exception du ministre des forces armées Birame Diop qui se distingue bien souvent par sa sagesse lorsqu’il prend la parole, rien de bien croustillant à se mettre sous la dent. Ce qui est tout à fait troublant dans cette affaire, c’est cette vidéo brandie par le ministre de l’intérieur Bamba Cissé. L’une des séquences montre en effet un individu lançant un objet assimilé à un cocktail Molotov depuis le troisième étage du pavillon A, alors que l’authenticité de cette version est contestée par plusieurs internautes sur les réseaux sociaux, certains évoquant une manipulation.
L’organisation de vérification Africa Check qui a mené des investigations pour analyser la vidéo, a ainsi attesté que les images montrent effectivement la façade du pavillon A, identifiable grâce à plusieurs éléments distinctifs, notamment la fresque de Cheikh Anta Diop, l’entrée de la salle Soweto et un réservoir d’eau visible sur le toit. Toutefois, un détail majeur soulève des interrogations : l’absence de grilles métalliques sur les balcons du bâtiment dans la vidéo que ses équipes ont visité les 11 et 12 février 2026, constatant que ces grilles étaient installées le 26 janvier 2026, sur toute la devanture du pavillon, avec une confirmation de la cellule de communication du Coud, afin de prévenir les risques d’incendie liés aux tirs de gaz lacrymogènes. Si ces installations étaient déjà en place depuis fin janvier, la vidéo présentée comme datant du 9 février ne pourrait logiquement pas correspondre aux événements évoqués.
Le ministre de l’intérieur, de l’enseignement supérieur, tout comme celui de la justice auraient mieux fait de s’abstenir de parler. Dans leur argumentaire, se sont mêlés fuites en avant et arguments spécieux.
Tout cela n’est révélateur que d’une chose, le casting gouvernemental est loin d’être satisfaisant. Il ne suffit pas, pour composer une équipe gouvernementale et les directions des entreprises publiques, d’aligner uniquement des sénégalais qui croient au projet, mais plutôt de mettre en place une équipe efficace composé de Sénégalais expérimentés, compétents et avec une certaine probité morale.
Après 20 mois d’exercice du pouvoir avec des errements incessants, il est certainement temps de songer à changer d’attelage, surtout que le premier ministre a beaucoup de mal à composer avec certains de ses ministres qu’il a voulu recadrer et vilipender en public, après avoir proféré des accusations contre Abdourakhmane Diouf, ministre de l’environnement. Le contexte s’y prête d’ailleurs marqué par une économie tendue et des rapports difficiles avec le FMI, alors qu’est posée la question de la restructuration ou non de la dette du Sénégal. La gestion du pays est de plus en plus caractérisée par une routine qui ne s’explique pas, une dette intérieure qui peine à être payée, un secteur privé amorphe sans soutien de l’Etat et un front social qui s’enflamme. Bref, rien de bien encourageant.
Des décisions inappropriées prises par les autorités
Les étudiants ont en tout cas décidé de porter plainte contre Ousmane Sonko qui les accusés d’avoir été instrumentalisés par des politiciens. En tout cas beaucoup d’entre eux, intervenant dans les médias et les réseaux sociaux, ont affirmé regretter d’avoir soutenu Ousmane Sonko contre Macky Sall. Une accusation du PM toutefois qualifiée de faux débat et de contrefeu par des étudiants et des observateurs. La question, à la vérité, serait plutôt de savoir si ce que les étudiants revendiquent, est justifiée ou pas.
Des étudiants qui ne devraient toutefois s’en prendre qu’à eux-mêmes de s’être laissés entrainer sur un terrain politique sur lequel, ils n’avaient rien à faire lors des évènements de 2021-2024, même si par ailleurs, il est connu que l’espace universitaire, espace de liberté, a toujours été gangréné par la politique, avec des étudiants affiliés à des partis politiques.
Pour l’heure les amicales ont été suspendues par le Conseil académique du 12 février 2026, le campus social est fermé et le ministre de l’enseignement supérieur, Daouda Ngom, membre de Pastef, a déclaré qu’ils ne doivent aucun arriéré aux étudiants. Un argument fortement rejetée par des représentants d'étudiants qui ont décrit une grève en deux temps : une étape où le gouvernement a accepté un règlement par tranches ; et une seconde étape où il veut effacer la dette et engager une réforme des bourses.
Des décisions qui ne plaident aucunement pour une décrispation. Aussi, le Syndicat unitaire et démocratique des enseignants du Sénégal – section Université de Dakar (Sudes) et La Coordination du campus de Dakar du Syndicat autonome de l’enseignement supérieur (Saes) n’ont-elles pas catégoriquement rejeté les décisions. Ce sont à la fois le quadrillage de l’université par les forces de sécurité, l’atteinte aux franchises universitaires, la suspension des amicales et le non-paiement des arriérés qui sont rejetés. Les deux ont ainsi rappelé que l’autonomie des universités est consacrée par la loi 94-79 du 7 novembre 1994, le syndicat demande au gouvernement de s’engager à préserver ce principe fondamental.
Les étudiants de la Faculté de Médecine, de Pharmacie et d'Odontologie (FMPO) à travers deux communiqués, exigent eux, la vérité, la justice et la sécurité avant de retourner en classe. Ils veulent également rencontrer le Chef de l’Etat. Ils expriment également leur “profonde indignation” face à la situation actuelle. Ils dénoncent notamment le communiqué du Procureur qui parle d'”affrontements” alors que les vidéos montrent une “attaque” des forces de l'ordre contre les étudiants.
Mais, à y regarder de près, cette question d’arriérés des bourses qui ne concerne qu’un groupe limité d’étudiants, aurait-elle dû mener à tout ce grabuge ? Dans un état où l’on achète des véhicules à coups de cinquantaines de milliards pour 160 députés, un PM qui se déplace parfois en jet privé, où l’on peine à réduire le train de vie de l’Etat et où l’on dédommage des manifestants dans un cadre politique à coups de milliards, sans oublier ces agences budgétivores qu'on aurait dû regrouper, devrait-on pouvoir priver des étudiants de leurs bourses ? A la vérité, l’on n’aurait jamais dû en arriver là, le montant du préjudice matériel subi aurait certainement pu être versé dans le paiement de ces bourses ; sans oublier les frais qu’ont engendré le maintien de l’ordre (carburant, grenades lacrymogènes, frais occasionnés par la présence des FDS, etc)
De voir l’ampleur des dégâts causés, ces bâtiments à restaurer, le traumatisme causé, ces étudiants qui plient bagage ainsi que ces images les montrant en train de faire la cuisine dans l’enceinte de l’université, cela fend indubitablement le cœur.
Comment en sommes-nous arrivés là ? Pourquoi des étudiants qui sont censés être l’avenir de la nation, peuvent-ils être traités de la sorte ?
C’est l’enseignement supérieur qui a besoin de réformes…
A la vérité, ce n’est pas d’une réforme des bourses dont l’université a besoin, mais d’une réforme de l’enseignement supérieur qui impactera forcément la question des bourses ; et au-delà, une réforme de l’enseignement dans sa globalité puisque tout le système d'enseignement est lié. Pour s’en convaincre, il suffit d’entendre ou de voir des étudiants s’exprimer dans la langue de travail, le français pour noter la faiblesse du niveau. Nos université connaissent, à la vérité, un tel niveau de massification, un tel niveau de chômage, un tel niveau d’échecs, un tel niveau de dénuement dans la vulgarisation de la recherche qu’il faut revoir le système dans son ensemble.
Avons-nous besoin de ces milliers d’étudiants qui intègrent les premières années de sciences juridiques, pour ne citer que ce cas-là ? Combien accèdent en master ? Une bonne centaine au maximum ? Comment arriver à les caser ? Où les caser ? Dans la magistrature ? Le barreau ? le Conseil juridique ? L’enseignement ? que vont faire tous ceux-là qui ne réussissent pas aux concours ? Un constat valable pour le département de lettres, sciences humaines, etc.
Beaucoup de ces étudiants auront certainement pour la plupart encaissé des bourses, demi-bourses et aides sociales, sans toutefois produire de retombées par rapport à l’investissement consenti par l’Etat.
Tout cela ne nous mène qu’à une seule conclusion. Tous ceux qui réussissent au bac, n’ont pas vocation à fréquenter l’université ; de même qu’ils n’ont pas vocation à tous atteindre le niveau du bac.
Il serait en tout cas bien plus judicieux, d’adapter la politique de formation, en fonction de notre option de développement économique et social et non de choisir l’option de la massification où tous les chemins mèneront vers l’université ou l’alternative d’un enseignement privé sans garantie de qualité et du niveau approprié. Des filières professionnelles intermédiaires et supérieures sont vraiment à encourager.
Il est peut-être temps de changer de paradigmes en changeant d’orientation et de cap, ce qui permettait de régler en même temps la question de la formation de la rue qui ne va pas dans le sens de la pérennisation de métiers qualifiant, mais aussi des meilleurs réflexes professionnels.
Le Sénégal qui était jusqu’ici considéré comme celui des intellectuels, est en train de régresser et si l’on n’y prend pas garde, cela risque à termes d’affaiblir le système d’enseignement dans son ensemble.






