NETTALI.COM - Confronté à une forte dégradation de sa situation financière, le Sénégal traverse une crise de la dette qui inquiète de plus en plus les marchés. Hausse brutale du coût de l’endettement, perte de confiance des investisseurs et incertitudes autour de la soutenabilité budgétaire : selon des économistes, le pays se rapproche d’un moment décisif qui pourrait l’obliger à revoir en profondeur sa stratégie de financement.
Le Sénégal vit aujourd’hui sous la contrainte permanente de la dette. L’État est obligé de s’endetter presque chaque mois pour honorer ses remboursements, financer ses dépenses courantes et assurer la continuité des services publics. Cette situation s’est aggravée avec les dégradations successives de la note souveraine, qui ont renchéri brutalement le coût de l’endettement sur les marchés internationaux.
Invité du Jury du dimanche sur iRadio, le professeur Abdoulaye Ndiaye, économiste à l’Université de New York, dresse un constat alarmant. « Sur les eurobonds sénégalais, les taux sont passés d’environ 4 % à plus de 12 % en l’espace de quelques années. C’est une évolution spectaculaire qui traduit une perte de confiance des investisseurs et place le pays dans ce que la finance internationale appelle une dette en détresse », explique-t-il.
Officiellement, le Fonds monétaire international (FMI) affirme ne pas avoir encore finalisé son analyse de soutenabilité de la dette sénégalaise. Une prudence que l’économiste décrypte comme un signal fort. « Dans le langage des institutions financières internationales, cela signifie qu’elles ne sont pas en mesure, à ce stade, de confirmer que la dette est soutenable », avance-t-il.
Cette position contraste avec le discours des autorités sénégalaises, qui continuent d’assurer que la trajectoire de la dette reste sous contrôle. Mais sur les marchés financiers, le diagnostic semble déjà posé. Les eurobonds sénégalais, notamment ceux arrivant à maturité à court terme, se négocient à des prix très bas.
« Quand des eurobonds à court terme sont échangés à des niveaux anormalement faibles, cela signifie que les investisseurs intègrent l’hypothèse d’une restructuration de la dette, voire d’un défaut partiel », souligne Abdoulaye Ndiaye.
Face à cette situation, deux scénarios se dessinent pour le Sénégal. Le premier consiste à poursuivre la stratégie actuelle : faire rouler la dette, principalement sur le marché régional de l’UEMOA. Cette option permet de passer les échéances immédiates, mais elle a un coût élevé. Les taux pratiqués sont supérieurs à ceux des financements concessionnels, et les banques régionales sont de plus en plus exposées à la dette souveraine sénégalaise.
À moyen et long terme, cette stratégie alourdit la charge des intérêts – déjà proche de 5 % en moyenne – et fait peser un risque sur la stabilité financière régionale.
La seconde option, plus délicate politiquement, serait d’engager une restructuration ordonnée de la dette dans le cadre du mécanisme commun du G20. Une telle démarche impliquerait des négociations complexes avec l’ensemble des créanciers : multilatéraux, bilatéraux – notamment la Chine et la France – et détenteurs d’eurobonds.
« Le coût est élevé à court terme, notamment en matière d’accès aux marchés financiers. Mais les expériences internationales montrent qu’une restructuration bien conduite peut permettre un redémarrage économique plus sain », estime le professeur Ndiaye.
Au cœur des discussions avec le FMI se trouvent deux notions souvent confondues : la soutenabilité et la viabilité de la dette. « La soutenabilité renvoie à la capacité d’un État à honorer ses obligations sans déséquilibrer durablement son budget. La viabilité, elle, interroge la trajectoire à long terme : permet-elle de stabiliser ou de réduire le poids de la dette dans l’économie ? », précise l’économiste.
Dans le cas du Sénégal, plusieurs fragilités persistent. Les exportations restent limitées, réduisant les marges de manœuvre extérieures. La consolidation budgétaire prévue repose largement sur des prévisions de recettes jugées très ambitieuses, sans baisse significative des dépenses. Pour le FMI, ces éléments rendent la trajectoire incertaine. Pour l’État sénégalais, ils restent compatibles avec un ajustement progressif. Entre les deux, les marchés ont tranché.
La crise sénégalaise dépasse par ailleurs le cadre national. En tant que membre de l’UEMOA, le Sénégal bénéficie d’un cadre monétaire commun qui a jusqu’ici permis d’éviter une crise inflationniste ou bancaire immédiate. Mais cette solidarité a ses limites. Une restructuration mal calibrée pourrait fragiliser les banques de la région et rappeler, toutes proportions gardées, le précédent grec au sein de la zone euro.
Pour Abdoulaye Ndiaye, la restructuration de la dette ne doit plus être perçue comme un tabou. « Longtemps considérée comme un aveu d’échec, elle est devenue, dans un contexte mondial de crises de dette souveraine, un outil parmi d’autres de gestion des chocs macroéconomiques », souligne-t-il.
Selon lui, le véritable enjeu pour le Sénégal n’est plus de savoir s’il faut agir, mais quand et comment. « Repousser les décisions pourrait transformer une crise encore gérable en une contrainte durable, qui pèsera lourdement sur l’économie et sur les générations futures », conclut-il.






