NETTALI.COM - Le parti Pastef/Les patriotes annonce l'arrivée à Dakar d'une délégation des Insoumis français, dirigée par Jean-Luc Mélenchon, du 14 au 18 mai 2024. Cette visite, destinée à renforcer les liens entre les deux formations politiques, s'inscrit dans une vision commune d'un monde juste et solidaire, respectant la souveraineté de chaque peuple. Cependant, des voix s'élèvent pour critiquer cette rencontre, mettant en avant des tensions idéologiques et politiques. L'analyste politique Aguibou Diallo souligne les possibles implications de cette visite pour les deux leaders, mais appelle à la prudence quant à ses répercussions à long terme.

Le parti Pastef/Les patriotes informe l’opinion qu’il accueillera à Dakar, du 14 au 18 mai 2024, une délégation des Insoumis français sous la conduite de Jean-Luc Mélenchon. Selon le communiqué, cette visite entre dans le cadre de la consolidation des liens existant entre les deux formations politiques qui partagent la vision d’un monde juste et solidaire dans le respect de la souveraineté de chaque peuple. Pour Ousmane Sonko, leader du parti, cette rencontre s’inscrit dans le cadre du renforcement “des partenariats politiques avec le reste du monde” et du “réchauffement de relations existantes”.

Pour sa part, Arnauld Le Gall, député Insoumis du Val-d'Oise (9e circonscription), membre de la délégation, explique les raisons de ce déplacement en terre sénégalaise. “Nous avions été invités à l'investiture de Bassirou Diomaye Faye, mais nous ne pouvions nous y rendre. Nous avons donc convenu de cette nouvelle date”.

Le porte-parole des Insoumis renchérit que cette visite marque l'aboutissement d'une “vieille relation”. La France Insoumise étant “la seule force politique française à s'intéresser sérieusement” au Pastef ces quatre dernières années. En effet, Mélenchon a apporté un soutien indéfectible à Ousmane Sonko, lorsque celui-ci était encore dans l'opposition et subissait une répression judiciaire. Au lendemain de la victoire de Diomaye Faye à l'élection présidentielle de mars 2024, le leader de la FLI avait tweeté : “Félicitations au peuple sénégalais et à Bassirou Diomaye Faye, nouveau président du Sénégal. Pensées re- connaissantes pour Ousmane Sonko qui a ouvert le chemin de ce jour glorieux dans l'histoire du Sénégal. Vive le Sénégal démocratique ! Pourvu que les Français sachent faire aussi bien que les Sénégalais le moment venu.”

Lors de la crise préélectorale, l’ancien député de la diaspora, Alioune Sall, devenu ministre de la Communication et de l’Économie numérique, avait manifesté aux côtés de Jean-Luc Mélenchon. Les deux partis partagent un certain nombre de principes, comme l'avait rappelé Le Gall lors d’un entretien avec “EnQuête” : “Nous avons des relations entre formations politiques qui échangent sur les réalités dans leurs pays respectifs, dans le respect strict des programmes de chacun et de la souveraineté de chacun...

Toutefois, il avait coupé la poire en deux, précisant le hiatus entre les deux formations politiques : “Nous n’avons aucune relation autre. Nous n’avions pas de programmes com- muns ou similaires, encore moins de relations matérielles. Nous avons une relation de stricte indépendance et de respect, et cela remonte au début de la répression au Sénégal...”

Yoro Dia : “Les putschistes et Mélenchon : le choix de l’arrière-garde.”

Un soutien sans ambiguïté, note France 24 qui rappelle cet “intérêt” pour le combat d’Ousmane Sonko et ses partisans. Jean-Luc Mélenchon l’a verbalisé dès juin 2021 par la publication sur son blog d'une tribune, “Le Sénégal nous parle, sachons l’entendre”. Jean-Luc Mélenchon avait multiplié les messages de soutien à celui qui, à ses yeux, incarne “le Sénégal démocratique contre la loi du plus fort”, fustigé sa condamnation et s’inquiétait pour son état de santé, lorsque l’opposant sénégalais avait observé une grève de la faim pour protester contre sa détention.

Pour l’analyste politique basé en France Aguibou Diallo, très présent sur la toile, “cette rencontre pourrait s'agir d'une prise de contact physique entre Ousmane Sonko et JLM”.

En effet, poursuit-il, JLM n'avait de cesse marqué sa solidarité à l'en- droit du leader du Pastef, quand celui-ci avait maille à partir avec la justice sous l'ancien régime. Sonko lui-même le citait souvent en exem- ple pour assumer son partage de vues sur certaines questions d'enjeux politiques.

Mais cette visite défraye la chronique depuis l'annonce faite par Ousmane Sonko lors d'une rencontre politique tenue il y a deux semaines. L’un des collaborateurs de l’ex-régime, connu pour ses diatribes contre les positions de Sonko et compagnie, Yoro Dia, n’a pas manqué de jeter un pavé dans la mare. L’ancien porte-parole du gouvernement a titré une de ses contributions “Les putschistes et Mélenchon : le choix de l’arrière-garde” pour faire allusion à la visite de l’ancien candidat malheureux à l’élection française de 2022 et à la tournée de Sonko au Mali, au Niger et au Burkina Faso.

Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es. Si Sonko suit son gourou Mélenchon, le Sénégal pétrolier sera un futur Venezuela, la référence de Mélenchon et non pas un futur Dubaï comme nous en rêvons”, ironise-t-il en lançant des piques à ce dernier. Il enfonce le clou avec un ton condescendant : “Mélenchon aussi vient se recycler chez Sonko son supplétif idéologique.

Cette même posture est aussi adoptée par le chroniqueur du journal “Le Quotidien”, Madiambal Diagne, proche de Macky Sall. Dans une publication sur les réseaux so- ciaux, Madiambal a pointé du doigt l’apparente contradiction entre les précédentes campagnes anti-françaises de certains alliés de Sonko, notamment Guy Marius Sagna et son mouvement Frapp/France dégage, et l’accueil réservé à un politicien français. Il écrit : “Mélenchon à Dakar, le premier invité officiellement par Ousmane Sonko, Premier ministre du Sénégal. On prend bonne note : ‘France ne dégage plus’.

Aguibou Diallo : “Mélenchon pourrait gagner en sympathie grâce à cette visite à Dakar.”

Pourtant, le politologue Aguibou Diallo pense autrement que ces deux journalistes, frontalement opposés aux idéologies de Sonko et Mélenchon. Après avoir retracé l'historique politique des relations entre la France et le Sénégal, il relève que “Mélenchon pourrait gagner en sympathie grâce à cette visite à Dakar. Étant dans une mauvaise passe, eu égard à ses positions controversées à propos de l'islam en France, la guerre en Ukraine et l'occupation israélienne, il espère certainement rallier le Pastef à ses positions, notamment sur ces deux sujets, lors de résolutions à l'Assemblée générale des Nations Unies. En outre, Mélenchon a toujours l'ambition de conquérir le vote des quartiers populaires de l'Hexagone, le corps électoral le moins mobilisé et le plus important des abstentionnistes.”

Pour le gain que pourrait obtenir le leader du Pastef, Aguibou pense que cette rencontre pourrait permettre à Sonko de casser les stéréotypes anti- français et fascistes que lui affublent ses contempteurs.

Cependant, il reste très prudent et ne veut pas être prolixe sur les possibles effets de cette visite de quatre jours. “Il est encore prématuré de tirer des conséquences sur la base d'une visite qui est, somme toute, symbolique d'une tradition bien établie dans les relations entre les leaders d'opinion ou de partis politiques de pays différents. Pour autant, ce n'est un secret pour personne que J.- L. Mélenchon propose une vision politique internationaliste, anti capitaliste, du moins sous son mode financiarisé, et écologique. Il dispose également de nombreux alliés en Amérique du Sud, dont les deux dernières élections présidentielles ont porté à la tête de ces pays ses alliés, notamment Gustavo Petro en Colombie et Gabriel Boric au Chili, avec qui JLM partage une vision multipolaire des relations internationales fondée sur le respect des différences, la réforme du Conseil de sécurité de l'ONU, la réduction du pouvoir de la spéculation boursière sur l'économie réelle et la lutte contre le réchauffement climatique”.

En ce qui concerne les possibles isolements du Sénégal sur la scène internationale, l’auteur du livre “Le désastre sénégalais” les balaie d’un revers de main : “À priori, il n'y a aucun risque d'isolement pour le Sénégal, dans la mesure où JLM est le seul à répondre de ses propos. Le président Bassirou Diomaye Faye lui- même s'est exprimé sur la question palestinienne et a condamné les crimes de guerre commis par Israël...

L’essayiste va plus loin, car il dédouane Sonko et Diomaye sur le narratif construit autour de l’émigration agité par la droite française. “La crise de la migration est une conséquence du désastre à la fois écologique et social du mode de production économique de la mondialisation que JLM détaille dans son discours avec panache et solidement argumenté. Sous ce rapport, son discours rompt d'avec les logiques simplistes consistant à ergoter sur les effets en taisant les causes. Au surplus, le Pastef, bien que parti dominant de la coalition DiomayePrésident, n'engage en rien la réputation de notre pays et de son État”, tranche-t-il.

EnQuête