NETTALI.COM – A quoi sert-il de polémiquer sur la pauvreté ou non des sénégalais puisque la réalité concrète est là pour nous fournir des réponses claires et non équivoques ? Le ministre de l’Économie, Amadou Hott, dans une sorte de tour du monde de la presse – dont on ne sait d’ailleurs s’il relevait d’une logique émotionnelle ou de politique politicienne – nous a en tout cas bien pompé l’air avec ce débat sans grand intérêt puisqu’anachronique.

Le docteur en économie, Khadim Bamba Diagne nous a appris à l’émission «Jakarloo» de la TFM, ce vendredi 17 septembre, que les fonds alloués à l’Agence nationale de la Démographique et de la Statistique (ANSD) n’ont pas vocation à être utilisés pour « prescrire une ordonnance à un mort ». Pire, il a ajouté que nous sommes en 2021 et qu’il devrait être plutôt question de mesurer la covid, ses dégâts et ses conséquences sur l’économie. Il convient de rappeler que l’enquête de l’ANSD, sous la tutelle du ministère de l’Économie, a été réalisée en 2018.

Deux économistes Moubarack Lô et Khadim Bamba Diagne ne sont d’ailleurs pas d’accord sur les chiffres. Si le premier a estimé que le taux de pauvreté en 2011 est de 46,8%, le second lui, a parlé de 42%, en promettant de montrer le rapport au premier. Pour Lô, le taux qui est passé entre 2011 et 2018, de 46,8% à 37,8%, révèle une baisse de 9 points, alors que l’enquête parle de 5 points, supposant que les enquêteurs ont peut-être dû utiliser une technique différente, insistant sur la baisse de 9 points. Poursuivant, celui-ci nous apprend qu’« en 2004, il y avait 54% de pauvres. Si on compare avec le nombre de pauvres d’aujourd’hui, cela a augmenté de plus de 2 millions de personnes. Ce qui veut dire que la population a augmenté. » Il fera d’ailleurs remarquer que « le pourcentage est plus important en statistiques que la valeur absolue ». Le plus important, à son avis, est de diminuer la valeur relative. Ce qui signifie, à son sens, que « lorsqu’on prend 3 personnes, c’est seulement 1 personne qui est pauvre. L’objectif est d’arriver à ce que, lorsqu’on se base sur 5 personnes, que cela soit juste 1 personne qui soit pauvre. Quand ça se passe comme ça, cela veut dire que la pauvreté baisse. »

Pour Bamba Diagne, le discours est ailleurs : « lorsqu’on gagne 1000 francs par jour, soit 30 000 F par mois, on est considéré comme pauvre. Et lorsqu’on dispose de 32 000 F par mois, on n’est plus considérés comme pauvre. » L’économiste considère tout au plus que le pauvre, c’est celui qui ne peut tout simplement pas satisfaire ses besoins. A son avis, les indicateurs posent problème. De plus, fait-il remarquer, « la polémique que l’enquête a générée, n’aurait jamais dû avoir lieu. L’enquête a eu lieu en 2018 et la Covid a changé toutes les données » « Les conséquence néfastes de la pandémie ont cassé toute notre économie. En 2011, le taux était de 42%, en 2014 on a fait une autre enquête avec un taux de 56,5% qu’on saute toujours », a ajouté celui-ci. Avant de se faire plus précis : « En 1960, on était un pays pauvre très endetté, ensuite on est passé à pays pauvre, pays sous développé, pays en voie de développement à pays émergent. On est passé de 1400 dollars en 1960 à 1500 dollars. Les choses ne changent pas. » Pour l’économiste Diagne, c’est juste le jargon qui change pour faire du politiquement correct quant à la notion de pauvreté qu’il faut manipuler avec précaution.

El Hadji Mounirou Ndiaye, autre économiste à l’émission “Objection” sur la radio Sud FM, ce dimanche 19 septembre, a également sa lecture de la situation. Selon lui, lorsqu’on dit que sur 17 millions de Sénégalais, il n’y a que 6 millions qui sont pauvres, cela peut inciter à voir ce que les Sénégalais sentent ou voir s’il ne faudrait pas redéfinir la notion de pauvreté. Effectivement, fait-il savoir, le rapport parle de pauvreté monétaire. « Mais si on fixe la limite à 2 dollars, soit 11 00 F ou 1200 F, on peut effectivement dire que 6 millions de sénégalais sont pauvres. Mais si on regarde ce que ce que 2 dollars, soient 1100 F ou 1200 F peuvent acheter, on se rend compte qu’il faut relever le taux, car même avec 5 dollars par jour (2700 F à 3000 f Cfa), ça ne peut pas permettre de vivre correctement. Si on redéfinit les seuils, on se rendra compte que les Sénégalais sont de plus en plus pauvres. Cela remet toutefois pas en cause les efforts de l’Etat pour trouver des solutions aux problèmes. On sait qu’à partir de 2011, il y a eu les bourses de sécurité familiale qui ont servi à un certain nombre de ménages et la Couverture Maladie universelle (Cmu) qui a permis à certains ménages d’amoindrir les dépenses de santé (…) En 2011 qui est l’année de repère, il y avait 13,3 millions d’habitants, en 2019, 16,3 millions d’habitants. Calculer la pauvreté sur 13 millions et 16 millions d’habitants, c’est différent. Ce qu’il faut savoir, c’est que c’est une pauvreté monétaire qui est mesurée, on prendre le PIB en volume et on divise par la population. C’est normal que le taux baisse. Mais sur le plan réel, est-ce qu’on tient compte de l’inflation (ndlr- hausse globale des prix) ? Il y a ce qu’on appelle la pauvreté subjective. Cette pauvreté a été mesurée en 2016 par l’Ansd en collaboration avec la Banque mondiale. Cette enquête disait que 56% des sénégalais s’estiment pauvres eux-mêmes. », fait remarquer Ndiaye.

Se vêtir, se loger, se nourrir, éduquer ses enfants, ne sont-ce pas les besoins essentiels à satisfaire avant tout ? Viendront ensuite les loisirs, vacances et autres pour ceux qui ont des moyens importants. Donc, à voir de plus près, il est nécessaire de s’interroger sur les possibilités qu’offre la disposition d’un revenu de 32.000 F par mois au Sénégal ? Assurément aucune, si ce n’est de compliquer la vie à celui qui gagne ce montant. Considérer comme non pauvre, la personne qui dispose de ce montant mensuel, relève tout simplement d’une farce. Les sénégalais sont globalement pauvres et c’est un fait. Pour Malal Talla, le bon baromètre pour juger de cette pauvreté, c’est la « demande sociale » lors du Magal de Touba, Tabaski et le fait que la plupart des Sénégalais dispose d’un compte Orange Money et Wave… »

Une manière de dire que si on s’appesantit sur les chiffres, on risque de se tromper, ainsi que l’a si bien précisé Khadim Bamba Diagne qui pense qu’ « on ne peut pas être un pays pauvre et ne pas avoir plus de 50% de la population pauvre.» Ce qui d’une certaine manière signifie que ces chiffres sont à prendre avec des pincettes.

La vérité est qu’il n’existe non seulement pas beaucoup de milliardaires sous nos cieux, mais il existe toutefois énormément de « soutiens de famille ». La question que l’on devrait dès lors poser, c’est le nombre de personnes qui vivent à partir d’un seul salaire. Beaucoup de salariés partagent en réalité leurs revenus avec la famille élargie, les amis et voisins ? Ceux-là s’appauvrissent dans le même temps.

N’oublions pas aussi que pour une société comme la nôtre, sauvée par la solidarité de ses membres et un apport des immigrés qui s’effrite de jour en jour, beaucoup de sénégalais n’ont d’autres choix que de vivre au-dessus de leurs moyens, « aidés » en cela par des activités parallèles à côté de leur activité officielle ; ou dans certains cas par la corruption. Un constat malheureux certes à faire, mais qui correspond toutefois à une réalité crue. N’est-ce pas l’une des raisons de cette prise de conscience si soudaine du chef de l’Etat et sa décision de combatte ce fléau ? La situation aurait d’ailleurs pu être bien pire, s’il n’y avait pas cette économie de la débrouille et un secteur informel très important qui concerne énormément de Sénégalais. Ce secteur gagnerait d’ailleurs à être formalisé de manière à créer des emplois légaux et pérennes tout en participant à la fiscalité du pays.

Que l’on ne s’y trompe point. La cherté de la vie, en particulier des loyers, a fini de transformer la vie des honnêtes citoyens en enfer, malgré la loi sur la baisse du loyer que bon nombre de propriétaires ont fini par contourner. La vérité est que même le Sénégalais qui gagne 500 000 F par mois, s’en sort difficilement à plus forte raison celui qui a des gains de 32 000 F mensuels. Entre un loyer qui oscille entre 150 000 F à 200 000 F dans un environnement où les familles sont nombreuses, les factures d’électricité et d’eau, les dépenses de téléphone devenues incontournables, les dépenses de nourriture, et éventuellement de scolarité de beaucoup de parents ayant choisi l’école privée pour des raisons de qualité que ne garantit plus l’école publique, les dépenses de santé, sans oublier les montants distribués ça et là aux parents, frères, sœurs, amis, voire voisins, difficile de s’en sortir. La hausse récente des prix dans notre pays et souvent hors de contrôle, est venue compliquer la situation.

Mounirou Ndiaye pointe d’ailleurs du doigt les problèmes structurels d’ordre institutionnel pour aborder la question de l’inflation qui plombe les revenus des Sénégalais. « Aujourd’hui, on parle de transparence des marchés. Le gouvernement a pris des mesures pour demander aux commerçants de respecter un certain nombre de normes par rapport à la spéculation. Mais savez-vous que l’Agence de Régulation des Marchés (ARM) ne s’intéresse pas à tous les produits. Elle n’a même pas de compétence pour dévoiler la régulation sur tous les secteurs. Il n y a que sur certains produits agricoles, tels que le riz, l’oignon, la pomme de terre, etc que l’Arm se focalise. Pour l’autoroute, le sucre, pour tous les produits, l’Arm aurait dû avoir les compétences pour mener des enquêtes sectorielles. Si on avait un bon régulateur présent du point de vue institutionnel avec toutes les prérogatives, tous les moyens, on aurait pu dévoiler la dynamique des coûts. Vous ne pouvez pas demander à un commerçant de baisser ses coûts alors que vous ne maîtrisez pas ses coûts. Il peut déclarer un prix erroné, mais vous ne pouvez pas le savoir. Dans les pays qui se respectent, la régulation, ce sont de grands bâtiments avec beaucoup d’experts. on fait de la régulation comparative entre les pays. cela permet de dire voilà quels prix on applique en Côte d’Ivoire», fait remarquer l’économiste.

Les chiffres de la polémique sont dépassés et de l’eau a coulé sous les ponts puisque la pandémie est passée par là avec ses effets dévastateurs qui ont freiné la marche de l’économie. Le résultat est un secteur du tourisme agonisant qui peine à reprendre, un secteur de transport aérien qui connaît une reprise timide sans oublier la disparition silencieuse de certaines Pme notamment dans le secteur du numérique et autres, à cause entre autres des bouleversements et d’autres raisons. Tout cela ne fait en réalité qu’accentuer la pauvreté dans nos économies déjà si fragiles.

Il n’est pas possible et il ne sera jamais possible de résoudre les questions de pauvreté dans nos pays, tant que les industries, l’agriculture et un secteur privé fort ne permettront pas de générer des emplois importants et d’augmenter nos moyens de vivre (production). Créer des champions industriels locaux, n’est-ce pas un moyen de créer un taux de croissance inclusif afin que les bénéfices restent et profitent au pays ? Cette solution, les gouvernants en sont conscients, mais la néglige depuis toujours. Mounirou Ndiaye relève entre autres faiblesses institutionnelles les contrats que l’Etat noue. Il souligne à cet effet la non application des mesures de protection des intérêts nationaux notamment, soulignant au passage que 34% du PiB est le fait d’entreprises européennes, 25 %, le fait d’entreprises françaises et le reste, ajoute-t-il, ce sont des intérêts Marocains, Indiens, Turcs, etc. Qu’est ce qui reste, se demande t-il ? Il n y a que l’informel, selon lui et qui n’est pas très organisé. Il déplore ainsi dans la foulée, le trop de places faites dans l’horticulture à des acteurs de l’agrobusiness qui sont des étrangers et qui s’en vont quand la situation ne leur convient plus, alors que pendant ce temps, les locaux découragés, on déserté le secteur. Pour lui, il y a une relation évidente entre la pauvreté et la faible part des nationaux dans l’économie. Et c’est là, à son avis que les structures institutionnelles sont faibles.

Amadou Hott, après de vives critiques dans la presse, s’est montré bien sage. Il a mis de l’eau dans son vin et a fait un rétropédalage. Présidant ce vendredi 17 septembre, la Revue annuelle conjointe (RAC 2021), il a tenu à corriger sa communication. « Les chiffres de l’ANSD sont crédibles. Personne ne peut nier que le nombre de pauvres a augmenté, entre 2011 et 2018, de 200 mille personnes qui ont un revenu inférieur au seuil fixé de 333 000 F CFA par tête et par année (ndlr – soit entre 16 666 et 27 750 F par tête par mois) Mais, au même temps relativement, à la croissance de la population, le taux de pauvreté a baissé. C’est vrai que le nombre de pauvres a augmenté de 200 mille personnes, mais, en même temps le taux de pauvreté a baissé de 5 points. C’est exactement ce que j’ai voulu dire, en faisant un communiqué sur le rapport de l’ANSD », précise le ministre de l’Economie.

Un débat qui n’a finalement pas eu beaucoup d’intérêt, sauf pour ceux qui ont du temps à perdre. Hott aurait en tout cas mieux fait d’économiser son énergie pour réfléchir aux voies et moyens pour jeter les bases d’une économie assise sur des fondamentaux plus sains, une sécurité juridique, une augmentation de l’assiette fiscale, de concert avec le ministère des Finances, tout en rétablissant une certaine sécurité dans le monde des affaires.

Pour l’heure, Macky Sall a certes décidé de combattre la corruption, 10 ans après nous avoir promis une gestion vertueuse et sobre. Il n’est peut-être jamais trop tard pour bien faire. Mounirou Ndiaye se demande pourtant quel crédit accorder à la Cour des comptes, à l’Armp, et l’Ofnac, lorsque leurs rapports ne sont pas suivis d’effets. « Il y a beaucoup de problèmes qui font que nos structures économiques sont faibles. Nous en sommes à un débat sur le 3ème mandat. Nous sommes très en retard sur le plan institutionnel », rappelle-t-il.

2024, c’est dans un peu moins de 3 ans et il faudra pour ce gouvernement, effectuer un virage honorable en attendant la fin de son mandat. Pour l’heure, c’est une prévision de 5% de croissance du Produit intérieur brut en 2021 du Sénégal qui est faite contrairement à une projection initiale de 3,7 %. La révélation est du ministre de l’Economie et de la coopération internationale Amadou Hott, ce vendredi 17 septembre par. Une situation qu’il lie « à la faveur des efforts d’exécution d’investissements structurants et à la reprise de l’économie mondiale ». C’était lors d’une revue annuelle conjointe (RAC) de la politique économique et sociale. On espère juste que l’annonce ne crée pas une nouvelle polémique, surtout que l’incertitude des effets de la pandémie, permet difficilement de faire des projections claires.