CONTRIBUTION – L’ère des clercs en politique est-elle révolue ? Qui se rappelle les prestations de Wade, Abdourahim Agne, Abdoulaye Bathily, etc., à l’Assemblée ? Qui n’est pas nostalgique des débats très relevés entretenus par de vrais clercs comme Idrissa Seck, Ousmane Ngom, Mamadou Diop Castro, Landing Savané, Mamadou Diop de Croix, Mamadou Ndoye, Yéro Deh ; des interviews lumineuses d’un Serigne Diop, d’un Fara Ndiaye, d’un Pape Babacar Mbaye, etc. ?

Un de mes frères et camarades de lutte politique avec qui je discutais de la question m’a dit qu’aujourd’hui on a des omnivores politiques alors qu’à l’époque on avait de vrais clercs. Un omnivore politique, c’est selon lui, un homme politique à qui rien ne répugne, qui est à la fois situationniste et opportuniste. Un omnivore politique ne recule devant rien, même face à la pire ignominie : il n’est capable ni de loyauté ni de grandeur. Un clerc politique est, en revanche, avant tout un clerc, c’est-à-dire un homme qui, par respect pour ses idées, principes et valeurs ne cède jamais face à la facilité et à la tentation d’être un charognard.

Quand en politique on ne milite pas pour les idées, on suit fatalement des intérêts personnels et le vent de l’opinion. Un homme politique qui est prêt à s’allier avec tout le monde n’est finalement pas un homme politique, c’est un laquais ou, pire, un parasite. On ne peut s’engager et se désengager en politique de façon saisonnière : la citoyenneté est un sacerdoce, une mission. Les militaires meurent pour la patrie ; les enseignants épuisent leur souffle en donnant le savoir ; les paysans meurent de pauvreté et de labeur en cherchant à nourrir le peuple, les ouvriers s’acharnent à rendre notre vie confortable, les pêcheurs meurent en mer… Pendant ce temps, le politicien de métier scrute la météo politique. Il épie les mouvements de la société et cherche anxieusement à se caser dans ce qu’il croit être un mouvement victorieux. Peu lui importent les idées, la vérité, les valeurs et la vision : il est prêt à manger à tous les râteliers.

La conséquence de cette tendance des hommes politiques à être des omnivores politiques a pour conséquence un affaissement total du discours politique et un ensauvagement de l’action politique. A part des invectives et des injures, nous avons aujourd’hui droit à une standardisation du discours politique. Les réseaux sociaux et la fanatisation qu’ils ont permis débouchent sur la répétition en boucle d’un discours stéréotypé, mais vide de sens. Autrefois, il y avait l’école du parti, non pas au sens d’un abri entouré de quatre murs, mais au sens d’une tradition  politique qui encadre, forme, responsabilise les jeunes en leur confiant des missions intelligentes susceptibles de faire éclore leurs potentialités. Aujourd’hui, en revanche, on recrute des moutons de panurge, on les incite à vociférer, à insulter, et à menacer. Un omnivore politique est comme son homonyme dans la nature : niak lay bañ.

Alassane K. KITANE