CONTRIBUTION – Schumpeter (1939) avait montré que le progrès technique apparaît sous forme de grappes d’innovations. L’introduction d’une innovation majeure (généralement causée par la prise de risque d’entrepreneurs innovateurs) permet l’apparition et le développement de toute une série d’innovations dérivées.

En 1929, Kondratiev avait déjà établi l’existence de cycles économiques longs alternant des phases d’ascendance et de descendance économiques d’une durée d’environ 50 à 60 années. Schumpeter va alors lier ces phases à l’évolution des innovations : la phase ascendante d’un cycle est liée à une innovation majeure qui va entraîner les grappes d’innovations. Sous cet angle, les néo-schumpétériens considèrent que la croissance économique des Trente Glorieuses années en Europe (forte croissance enregistrée de 1945 à 1975) s’explique par la révolution liée à l’énergie pétrolière, à la chimie et à l’aéronautique.

Dans les années 90, une nouvelle phase ascendante a été amorcée avec le développement de l’informatique alors que l’amorce de la révolution numérique au début des années 2000 n’a pas encore estompé la crise économique qui s’est bien aggravée dans les années 2010. La durée du cycle de Kondratiev semble s’être rétrécie entre la révolution de l’informatique et la révolution numérique, témoignant de la rapidité actuelle du progrès technique. Mais même si elle apparaît comme une révolution à part entière, la révolution numérique peut être située dans les grappes d’innovations de la révolution de l’informatique. Dopées à l’intelligence artificielle, l’informatique et la révolution numérique constituent le nouveau support, de plus en plus exclusif, de la croissance économique et de l’emploi. Elle est en train de tuer silencieusement une bonne partie de l’informel et de l’emploi moins qualifié. Plusieurs métiers et emplois intermédiaires, comme les guichetiers et les caissiers de grandes surfaces, sont en train de disparaître à la grande faveur des profits des multinationales.

L’Afrique a raté la révolution industrielle, de la chimie et de l’aéronautique où elle reste une consommatrice de technologies. Elle s’est ainsi enlisée dans une position de fournisseuse de matières premières au détriment de son industrialisation qu’elle devait amorcer depuis fort longtemps en adaptant son capital humain aux défis technologiques. Son défi impératif et immédiat est de s’insérer dans la révolution numérique en se positionnant dans toutes les chaînes des grappes d’innovations liées à l’informatique, à l’usage d’Internet et à l’intelligence artificielle. Mais l’Afrique reste plombée par la maigreur de ses ressources publiques qui sont pompées sans vergogne par l’assouvissement d’objectifs politiciens et par le tire-au-flanc dans les finances publiques qui s’exprime par un défaut de priorisation des investissements publics.

Condorcet écrivait au 18ème siècle qu’il n’y a point d’innovations sans avances, sans risques. Pour lui, les avances (ou investissements) sont un support sans lequel l’innovation reste dans un régime de médiocrité. D’un point de vue pratique, cette assertion renseigne sur le faible progrès dans les sociétés africaines où l’on a l’habitude de lésiner sur les moyens quand il est question de formation, de recherche scientifique et d’innovations. Pour ainsi dire, que l’opérationnalité des découvertes, des inventions et des résultats de recherches en Afrique est souvent entachée de limites incapacitantes dont l’explication se situe dans les carences financières des gouvernements africains qui consacrent de maigres ressources publiques à la formation technique, à la recherche et à l’innovation. La médiocrité de l’innovation en Afrique est à l’image des maigres budgets que les gouvernements y accordent à la recherche et à l’innovation.

Le Sénégal est un exemple type d’Etat africain qui a un fort degré d’utilisation de d’appareils techniques et de technologies, mais dont l’essentiel est importé. Les véhicules, les téléphones portables, les ordinateurs et les machines industrielles, sont autant de denrées technologiques essentielles dont l’utilisation en masse témoigne d’un creusement inexorable des déficits extérieurs et du chômage dans le pays. Le progrès technique crée effectivement du chômage qui peut être compensé par les emplois créés dans la fabrication et le fonctionnement des machines. Mais là où la quasi-totalité des machines est importée, l’utilisation de celles-ci crée du chômage cyclique (c’est-à-dire par défaut de production). Les chiffres de l’ANSD montrent que les importations du Sénégal sont aggravées par les achats  de machines (destinés à l’agriculture et à l’industrie alimentaire) qui ont parfois augmenté de plus de 100% annuels durant ces dernières années (114,7% par exemple en 2014).

Les pays africains doivent commencer d’abord par subordonner les Investissements Directs Etrangers (IDE) et les partenariats public/privé à l’amélioration de la taille de leur secteur privé national. Au Sénégal le climat des affaires est suffisamment clément pour accueillir des IDE en masse, non seulement du point de vue des démarches administratives, mais aussi en termes de largesses fiscales multiples  comparativement à d’autres pays africains. L’investisseur sénégalais doit avoir une facilité similaire pour aller investir au Maroc, en Chine, en Turquie, en France, etc. Dans le court terme, il faut au moins que chaque entreprise étrangère accueillie dans notre pays soit tenue d’investir en joint-venture avec un investisseur sénégalais comme c’est le cas en Chine (et dans l’écrasante majorité des autres pays de la planète). L’investisseur sénégalais pourrait alors être appuyé par le Fonds de garantie des investissements prioritaires (FONGIP) ou par le Fonds souverain d’investissements stratégiques (FONSIS).

Et dans les tous les partenariats avec les multinationales, un mécanisme de transfert de technologies doit être indispensablement négocié. Dans le cas des contrats pétroliers par exemple, il s’agit de laisser au gouvernement une marge d’arbitrage entre faire exploiter et exploiter soi-même concernant les futures découvertes. À défaut d’un tel scénario, le pays va inéluctablement être maintenu dans ce que les économistes des contrats appellent Effet Lock In, qui va le piéger, comme c’est le cas ailleurs en Afrique, au Proche et au Moyen Orient, dans une perpétuelle dépendance vis-à-vis des multinationales étrangères pour des exploitations minières. Les travaux de Casadella, Liu et Uzunidis (2015) ont mis en évidence ce « cercle vicieux de la dépendance technologique » des pays en développement pour expliquer leurs défaillances structurelles et insister sur la nécessité d’une politique publique de management des ressources et des capacités locales, pilotée par un véritable leadership politique.

Elhadji Mounirou NDIAYE, économiste, Consultant international.

Enseignant-chercheur à l’Université Iba Der THIAM de Thiès.

(elhadjimounirou@gmail.com