CONTRIBUTION – Avec l’emprisonnement du président d’une ONG spécialisée dans les migrations, l’État du Sénégal est sommé de s’expliquer sur « la gestion de plus de 200 milliards CFA dépensés par l’Union européenne pour empêcher le départ des migrants dits clandestins ». Devant l’échec évident de cette politique, M. Sèye aurait accusé le Sénégal d’avoir reçu et dilapidé ces fonds. Il aurait aussi déclaré tenir cette information d’une responsable de l’UE à Dakar.
Sans démentir explicitement une telle accusation, un communiqué de la Délégation de l’UE à Dakar publié vendredi dernier précise, selon un compte-rendu de presse, que « 130 milliards ont été octroyés au Sénégal depuis 2016 » dans le cadre d’un Fonds fiduciaire. A qui cet argent a-t-il été remis ? Le communiqué de l’UE n’est pas clair sur la question. Cependant, un rapport-bilan réalisé par un universitaire sénégalais pour le compte d’une fondation allemande permet d’y répondre. Selon ce Rapport, les 130 milliards du Fonds fiduciaire n’ont pas du tout été versés au budget de l’État du Sénégal.
Outre l’OIM et le CICR, quatre agences dites « de développement » (France, Espagne, Belgique, Italie) ont été sélectionnées pour gérer ces fonds. Les comptes de l’échec des politiques anti-migratoires doivent donc être demandés non pas au Sénégal mais bien à l’UE et ses agences. Il est difficile de comprendre pourquoi le communiqué ne donne pas cette précision élémentaire, qui aurait clarifié le débat et offert une porte de sortie honorable à M. Sèye, qui serait alors une simple victime de sa bonne foi.
A la place, on assiste plutôt à l’intensification d’une campagne nationale et internationale demandant des comptes à l’État du Sénégal, et dont les animateurs donnent l’impression de ne pas avoir lu le communiqué et le rapport cités plus haut. Le malheureux emprisonnement de M. Sèye devient l’aliment principal de cette campagne dont les objectifs véritables demeurent indéchiffrables.
Normalement, l’UE devait être en ce moment confrontée aux interpellations des opinions publiques européennes et africaines. Pour qu’elle clarifie l’utilisation de cet argent. Surtout que des rapports indexent régulièrement des collusions scandaleuses entre fonctionnaires supranationaux, agences gouvernementales, ONG, passeurs et trafiquants de migrants. Sur le vieux continent, la traite des migrants paraît aussi lucrative que celle d’antan de leurs grands-parents.
La polémique artificiellement entretenue au Sénégal permet d’éviter à l’UE de prendre place sur le banc des accusés. Mais elle comporte de nombreuses autres implications. Ici, il s’agit de dons et subventions. S’il s’était agi de prêts, la dette extérieure du Sénégal se serait automatiquement alourdie de 130 milliards CFA sans que l’État ait vu la couleur de l’argent. Voilà l’un des mécanismes de constitution de l’odieuse dette africaine dont nous exigeons l’annulation totale.
Comment rendre le faux vrai
Cette polémique permet également de comprendre l’importance de la communication dans le monde actuel. Des spécialistes de la manipulation réussissent facilement à culpabiliser les victimes et innocenter les coupables. Un expert-rhétoricien, deux politiciens « antisystème », trois journalistes consentants, quatre rappeurs acides et cinq « activistes » branchés, tous grassement financés par des ONG européennes elles-mêmes grassement financées par l’UE, et le tour est joué ! A force de matraquage médiatique, le faux est rendu vraisemblable et finalement vrai. Comme on l’a vu dans certains pays, ce faux-semblant peut déstabiliser un État voire provoquer des « révolutions » portant des noms de fruit.
Il serait souhaitable que des investigations de nos journalistes et universitaires permettent de mettre au jour les ressorts de ce qui s’apparente à une véritable « arme psychologique » permettant d’intimider et de tenir en respect nos États qui, par ailleurs, sont loin d’être  exempts de toute critique.
En attendant, ceux qui oseront mettre le doigt sur ces enjeux fondamentaux mais occultés seront assaillis par la même meute qui leur reprochera vertement une « théorie du complot » et une complaisance envers « un État africain corrompu qui détourne les généreux financements de l’Union européenne ».

26/01/2021
Mamadou Bamba NDIAYE
Ancien député