CONTRIBUTION – Il faut d’emblée regretter cette démarche du sapeur-pompier concernant l’emploi. L’incurie, l’immobilisme, l’enlisement dans la politique politicienne et le clientélisme sont autant de facteurs ostensiblement observables qui portent les germes d’une véritable pyromanie. Après six décennies de « souveraineté », nous en sommes encore aux programmes d’urgence qui sont souvent des artifices destinés à calmer les tensions, pour ensuite renouer avec les mêmes pratiques qui ont toujours eu les mêmes effets.

Dans le cadre du Conseil Présidentiel sur l’emploi et l’insertion socio-économique des jeunes de ce jeudi 22 avril 2021, le Chef de l’Etat a lancé le Programme d’urgence pour l’emploi et l’insertion socio- économique des jeunes, XËYU NDAW ÑI. Auparavant, il avait été adopté le décret 2021-172 du 27 janvier 2021 portant création et fixant les règles de fonctionnement du Conseil national pour l’insertion et l’emploi des jeunes. Ce n’est pas nouveau, l’Etat du Sénégal a toujours brillé sur ce champ théorique des schémas organisationnels, au point d’en être une base de données plutôt valorisée par d’autres pays comme le Burkina et le Niger.

Au Sénégal ces cadres d’actions sont toujours saupoudrés de moyens dérisoires complètement phagocytés par le clientélisme politique. Il s’agit souvent d’artifices illusoires qui n’ont rien à voir avec la vraie mécanique des solutions. Ce caractère artificiel du système de création d’entreprises et d’emplois est d’ailleurs la raison principale de la forte mortalité des industries naissantes dont plus de 80% disparaissent avant deux années.

La mécanique est produite, exécutée et actionnée par un mécanisme, et celui-ci est défini comme un ensemble d’éléments, de structures dont l’organisation assure une fonction et une activité suivant un automatisme. L’artifice est défini comme un procédé d’expression mécanique mais qui est peu naturel. Certaines définitions de l’artifice parlent de ruse, d’imposture ou de moyen habile visant à cacher la vérité, à tromper sur la réalité. Depuis les années 80, la politique de l’emploi au Sénégal est essentiellement basée sur des artifices ponctuels et non sur une véritable mécanique basée sur la croissance économique et la redistribution des revenus à travers un régime fiscal adéquat.

Les initiatives privées des sénégalais restent plombées par une fiscalité qui est pourtant largement exonérée pour les investisseurs étrangers. Le paradoxe est que cette même logique de profitabilité, censée attirer les capitaux étrangers, fait qu’une partie essentielle des valeurs générées dans le pays va dans la poche de ces multinationales. Le cas du Groupe Sonatel est particulièrement illustrateur. Avec près de 10% des valeurs ajoutées créées dans le pays, le groupe Sonatel ne compte qu’environ 4 500 employés directs dont une bonne partie sera inutile dans quelques années à cause de la digitalisation et de l’intelligence artificielle. La digitalisation et l’intelligence artificielle alimentent une nouvelle forme de capitalisme, plus profond, qui ne laissera aucune nouvelle marge significative de création d’emplois. Déjà la disparition courante des métiers intermédiaires, à l’image des téléservices, crée de pertes silencieuses d’emplois, qui vont s’aggraver suivant le niveau de retard concédé dans la transition numérique. Un nombre incommensurable d’entreprises et d’emplois reposant sur les TIC ont disparu, au bénéfice de plateformes et d’écosystèmes numériques dont les plus performants sont pilotés de l’étranger.

Mais jusque-là, la croissance non inclusive et non créatrice d’emploi trouve son explication dans la mécanique économique, actuellement à l’œuvre, qui privilégie les investisseurs étrangers et leur octroie la part du lion des marchés publics au grand détriment du secteur privé national. Il n’y aura point de mécanique créatrice d’emplois sans le tissage d’une industrie et d’un secteur privé à fort capital sénégalais, sans le respect strict par les multinationales des clauses de réinvestissement et sans l’encadrement raisonnable de leurs profits. Sur ce dernier aspect, le cas de l’autoroute à péage est parfaitement illustrateur si l’on considère la manne financière exagérée que l’opérateur en tire du fait des erreurs commises dans le montage contractuel. Il existe des cas à foison, et l’agrégation des parts étrangères (Europe, Chine, Turquie, Maroc, etc.) dans le PIB du Sénégal laisse une part moindre en faveur des sénégalais, largement informelle et, du coup, générant un emploi précaire et faiblement rémunéré.

En matière d’emploi, l’économiste ne se donne pas la vocation de formuler des politiques de jeunesse, mais de proposer une mécanique de création d’emplois qui s’appuie sur une véritable mécanique de création de richesses (ou valeurs ajoutées). Là est le vrai exercice qui doit cristalliser les efforts de l’Etat sénégalais dans la cadre de l’exécution de la phase 2 du Plan Sénégal Emergent (PSE). Il faut avouer cependant que plusieurs incohérences subsistent dans les politiques et les statistiques sur l’emploi. Sur les 500 000 emplois promis en 2012, le gouvernement du Sénégal déclare avoir pu créer 411 000 emplois jusque-là. D’abord, le gouvernement doit être plus rigoureux dans l’exposé du bilan en catégorisant ces emplois suivant le niveau de précarité (CDD ou CDI), mais également suivant le niveau de rémunération en rapport avec le seuil de pauvreté.

Ensuite, le Président Macky SALL a dressé un bilan de 150 000 emplois créés par an ces dernières années avec un taux de croissance de 6%. Donc pour les années 2016, 2017, 2018 et 2019 où la croissance économique a été supérieure à 6%, environ 600 000 emplois ont été créés, ce qui est largement au-dessus des 411 000 emplois que l’Etat déclaré avoir créés. Le Président a également déclaré que plus de 105 000 jeunes et femmes porteurs de projets ont été encadré et financé à travers la DER/FJ. Donc si seulement 3 emplois ont été générés avec chaque projet financé, cela aurait généré 315 000 emplois rien qu’avec la DER/FJ à partir 2017, sans parler de PRODAC, BNDE, FONSIS, FONGIP et autres.

 

Ces incohérences montrent qu’il s’agit effectivement d’artifices, inventés de manière réactive et non d’une véritable mécanique basée sur une véritable révision des fondements et des structures de l’économie sénégalaise. D’ailleurs depuis les années 80, ces artifices fragiles ont eu les mêmes effets, à savoir qu’il en fallait encore d’autres d’un régime à l’autre, depuis la fameuse « opération maîtrisards » lancée le 23 juin 1982. Ensuite, il y a eu les projets GOPEC (Groupe Opérationnel Permanent d’Etude et de Concertation) lancés en 1978, destinés aux jeunes du monde rural et administrés par le Ministère de l’Emploi. En 12 ans, le GOPEC avait financé 3500 jeunes et permis la création de 4559 emplois dans des secteurs très variés. Mais l’opération, basée sur un système de crédit revolving, a été finalement bloquée par le très faible taux de recouvrement des prêts (environ 2%). Le Fonds National de Promotion de la Jeunesse (FNPJ), relancé dans les années 2000, de même que le Fonds de Promotion Economique (FPE) ont été loin d’atteindre le succès escompté. Le plan REVA (Retour vers l’agriculture) devenu Agence Nationale d’Insertion et de Développement Agricole, de même que la Grande Offensive Agricole pour le Nourriture et l’Abondance (GOANA) n’ont pas eu d’impact significatif en terme de création d’emplois. Nonobstant, l’échec, et le défaut d’évaluation, de ces politiques d’emploi depuis les années 80, le Président Macky SALL a reconduit dès 2012 les mêmes procédés pour le même désert de résultat qu’il a reconnu le 8 mars 2021. Les rares programmes à être évalués, ce sont l’ANIDA et le PRODAC dont les rapports catastrophiques n’ont pas eu de suite, à l’image des autres scandales qui sont sous le coude du Président de la République.

 

Pour le besoin des nouveaux artifices, le Président de la République promet 450 milliards FCFA sur les trois prochaines années de son mandat. Pour cette année 2021, il compte débourser 150 milliards FCFA, dont 80 milliards FCFA pour le recrutement de 65 000 jeunes dans les activités d’éducation, de reforestation, de reboisement, d’hygiène publique, de sécurité, d’entretien routier et de pavage des villes, entre autres. Les procédés de virement et de transferts dans les allocations budgétaires peuvent plus ou moins permettre à l’Etat de trouver ces fonds à travers des opérations de réallocation. Mais, même compte non tenu des négatifs effets de la pandémie de la Covid-19, l’interrogation fondamentale se situe dans cet impossible hausse de la masse salariale de l’Etat dont le ratio sur les recettes fiscales a franchi les 40% alors qu’il doit être inférieur ou égal à 35% selon les critères de convergence de l’UEMOA. Et si on tient compte des effets économiques néfastes de la pandémie de la Covid-19, les chiffres sur les finances publiques ajustées par la DPEE montrent un déficit public de 1006,20 milliards de FCFA au 31 décembre 2020, contre 528,90 milliards de FCFA au 31 décembre 2019. Le déficit public du Sénégal s’est ainsi aggravé de plus de 477 milliards FCFA en 2020. Attendu à 3% à la suite des efforts consentis depuis 2012 pour respecter le critère de convergence de l’UEMOA (3%), le déficit public s’est drastiquement creusé pour atteindre 6,2% du PIB en 2020. Il est dès lors clair que ces recrutements massifs annoncés çà et là seront à l’image des précarités ambiantes dans la fonction publique dont les plus tangibles illustrations sont les agents de sécurité de proximité ou les fameux enseignants volontaires dans l’éducation des années 90.

 

L’espoir est, tout de même, encore permis. Puisque même si le Président de la République tente d’apaiser une conjoncture de tensions socio-politico-économiques, son discours montre qu’il est réellement conscient de la poudrière que constitue la question de l’emploi et de l’Etat de droit au Sénégal. Dans les conditions pareilles, il faut admettre que la priorité c’est l’apaisement et la stabilisation, quels qu’en soient les méthodes, qui constituent une cadre indispensable pour la définition d’une véritable politique économique. L’hypothèse fondamentale est que le chef de l’Etat ait l’humilité de reconnaître son erreur d’avoir appelé ses troupes sur le terrain politique dès 2014. C’est à lui de siffler la fin de la récréation et d’éviter encore de semer le vent.

Elhadji Mounirou NDIAYE, économiste.
Enseignant-chercheur à l’Université Iba Der THIAM de Thiès
Consultant international. (elhadjimounirou@gmail.com)
Billet d’Al Mounir (BAM N°3) du lundi 26 avril 2021 sur ECONEWS.SN