CONTRIBUTION - La politique est une science et une technique basées sur des programmes et des stratégies pour conquérir ou conserver le pouvoir. Les alliances et les coalitions constituent des pratiques techniques très appréciées et très appropriées pour renverser les gouvernements ou les maintenir.

La campagne électorale de 2019 a révélé trois fortes coalitions qui ont occupé à l’issue des élections présidentielles les trois premières places en récoltant à elles seules près de 95% des suffrages. Les candidats recalés par le conseil constitutionnel se sont regroupés autour des candidats retenus en cinq pôles suivant des identités politiques plus ou moins marquées. Les batailles électorales, il faut le noter, se sont livrées par coalitions interposées bâties sur l’opportunisme et le calcul politique loin des considérations idéologiques et programmatiques.

Le verdict électoral déclare le président Macky Sall réélu à 58% des suffrages valablement exprimés. Le Sénégal se retrouve dès lors dans un contexte post-électoral où le président de la république vient de rempiler en remportant la victoire face à une opposition très combattive. Il organise un vaste dialogue politique pour favoriser un consensus afin d’apaiser le climat politique. Tous les principaux acteurs politiques ont répondu présents et ont rencontré le
président. Une volonté collective, favorisée certes par le COVID-19, d’apaiser le climat politique et d’arriver à un consensus est ainsi exprimée.

L’élection est, quel que soit ses insuffisances, la seule technique valable pour mesurer le degré d’adhésion des populations à une politique. La campagne électorale est un moment où chacun vend son programme et son leadership suivant un marketing politique déterminé. Les résultats électoraux indiquent la
configuration de la représentativité des programmes et du leadership politique des candidats en concurrence.

Les observateurs et les analystes politiques comme les leaders politiques doivent interpréter ces résultats électoraux à leur juste signification. Les électeurs sénégalais en votant à 58% pour le président Macky lui ont renouvelé leur confiance. Ils approuvent ses résultats économiques, sociaux, institutionnels
et diplomatiques et en demandent plus. Le Président Macky les a écouté et a entendu leur invitation à continuer sa politique, à poursuivre le chemin qu’il a déjà tracé.

Mais quelle doit être la position de l’opposition par rapport à ces résultats ? Elle peut prendre deux attitudes. Elle peut considérer que les résultats des élections sont sincères et représentent la volonté des populations. Dans ce cas, il faut se taire et laisser le président réélu dérouler sa feuille de route sans entrave. Il faut lui accorder un temps d’observation. Pourquoi pas ne pas travailler avec lui en se disant que je me suis trompé, les électeurs ont raison.
N’est-ce pas une attitude logique, politiquement et démocratiquement légitime ? Elle peut aussi considérer que les électeurs se sont trompés. Ils n’ont rien compris. Ils sont des ignares et des incultes. Ils sont vendus et achetés. Ils sont corrompus et mal informés. Ils sont manipulés. On doit continuer à éveiller leur conscience, à attirer leur attention sur les stratégies de manipulation du gouvernement. On doit se radicaliser dès maintenant pour que les électeurs
ne soient pas endormis plus longtemps.

Deux positions légitimes qui renvoient à des responsabilités déterminées. La première position plus démocratique ne reconnait pas le substitutionnisme qui consiste à considérer le peuple comme un mineur que l’on doit protéger, couver, éduquer et représenter. Cette attitude responsabilise le peuple électeur,
reconnait sa souveraineté et sa majorité électorale. La deuxième attitude traite le peuple électeur comme une masse manipulable qui ne s’émancipe que lorsqu’il sait dire non. Il est conscient lorsqu’il vote contre le pouvoir en place mais il somnole quand il sanctionne l’opposition. Il est incapable de s’émanciper et se laisse manipuler.

On ne doit pas l’écouter, on doit lui dicter sa voie et son comportement. Cette attitude peut paraitre reprochable puisque elle ôte à l’électiontoute sa valeur démocratique mais aussi son sens. L’électeur sénégalais est pourtant l’auteur de deux alternances. N’est-ce pas un signe de maturité, de conscience et de responsabilité politique. Il est mur puisqu’il ne se laisse pas manipuler et dicter son attitude par une opposition pressée et introvertie. Il est conscient puisqu’il est capable de distinguer le vrai du faux. Il sait lire la situation politique et prendre une décision responsable. Il a toujours préféré accorder un second mandat avant de sanctionner. Il est digne et mérite respect et considération.

Les stratégies politiques ne valent que par leur efficacité. Le président Idrissa Seck est convaincu de son destin présidentiel. Il n’est pas disposé à l’hypothéquer. Son rêve est d’occuper la station présidentielle. Tous les chemins mènent à Rome. Cependant, il faut choisir le chemin le plus court, le moins pénible, le moins dangereux pour la nation. Il ne s’agit pas d’arriver à la présidence en marchant sur des cadavres. Pour rien au monde Idrissa ne renoncerait à sa vocation présidentielle quel que soit le chemin qu’il aura emprunté.

Qualifier sa stratégie de “deal” relève d’une impertinence politique. Un deal sur quoi et pourquoi ? Pour vendre le Sénégal aux USA, à la France ? Je n’y pense pas et les sénégalais ne l’auront jamais accepté. Pour succéder au président Macky ? Pourquoi pas, si c’est un raccourci qui lui permet d’économiser des sous et de l’énergie. Quel opposant sain d’esprit ne l’aurait pas accepté ? Malheureusement pour lui, Macky ne peut pas lui offrir le pouvoir sur un plateau en or. On a accusé Abdoulaye Wade de dévolution monarchique, il a été battu par Macky en 2012. Il ne pourrait ni conserver le pouvoir ni le transmettre à son fils sans la validation du suffrage universel. Le mandat présidentiel en régime démocratique émane du peuple. “Deal” ou “dévolution monarchique” relève d’un marketing politique d’opposition au rabais destiné à polluer l’opinion politique et à intoxiquer l’opinion démocratique. Autant les adeptes de la radicalisation ne marchanderait pas leur stratégie pour rien au monde, autant Idrissa Seck ne marchanderait pas non plus son destin présidentiel. Les stratèges de la confrontation sont convaincus que refuser tout compromis, toute négociation, toute proximité avec le pouvoir garantirait leur chance d’accéder au pouvoir.

Toute attitude complaisante avec le gouvernement nuirait à cette possibilité. Ils y croient dur comme fer. On peut le leur concéder. Néanmoins, notons que le président Macky a passé huit ans au pouvoir pour venir coiffer au poteau en 2012 l’opposition radicale incarnée par des identités politiques remarquables
s’appuyant sur les assises nationales. Destin présidentiel ou victimisation ou haute stratégie politique ou les trois à la fois? xam (je ne sais pas) ! Dans un autre contexte politique et historique, Abdoulaye WADE l’a réussi face à Abdou DIOUF devant l’opposition radicale communiste. Comme quoi il n’existe pas de stratégies politiques exclusivement adaptées à la prise du pouvoir. Idrissa Seck est une valeur politique remarquable parmi les leaders nationaux. On ne peut ni le condamner ni lui reprocher de s’allier stratégiquement à un frère libéral pour devenir président de la république.

On doit le juger sur les programmes, les idées et les solutions aux problèmes des sénégalais qu’il propose. Le leadership politique est un leadership transformationnel qui se manifeste par une intelligence politique, une intelligence économique, une intelligence diplomatique et stratégique. Le leadership politique n’a rien à voir avec la contestation, la protestation, la confrontation ou la radicalisation qui n’expriment que des stratégies de conquête du pouvoir. Il
n’est pas non plus du terrorisme verbal encore moins du délire oratoire. Le leadership des radicaux, des contestataires, des protestataires, des activistes
n’a pas plus de qualité ni d’efficacité que celui des adeptes de la stratégie de la négociation, du dialogue et de l’alliance. Une alliance ne signifie ni un renoncement à une attitude politique, serait-ce un destin présidentiel,  ni un reniement au combat pour le développement, la démocratieet l’indépendance du Sénégal.

De même que la stratégie de la radicalisation, l’alliance n’est qu’une stratégie de conquête du pouvoir. Idrissa Seck a été victime de sa foi, de sa confiance et de sa fidélité à l’amitié ainsi qu’à l’autorité. En 2007 il a obéi aux recommandations et aux conseils d’autorités religieuses alors qu’il était à deux doigts de la
victoire aux présidentielles. Il a rencontré son père, ami et mentor Wade, discuté avec lui sous le contrôle du vénéré Abdoul Aziz Sy junior (RTA), mais trahi enfin de course. Malgré cela il est sorti deuxième aux présidentielles de 2007 avec un score d’environ 15% des suffrages. Il remet aujourd’hui la même chose
avec Macky avec qui il a partagé un passé. On peut espérer qu’il a tiré tous les enseignements de cette expérience douloureuse. Parions que cette fois-ci sera la bonne !

Le système politique sénégalais se caractérise par l’existence de deux tendances idéologiques et politiques suffisamment marquées qui se sont alternées au pouvoir. Elles sont représentées par une famille libérale et par une famille socialiste autour desquelles gravitent des partis satellites aux identités politiques moins caractérisées. Souhaitons que l’alliance IDY-MACKY apporte plus de clarté dans le jeu politique, plus de cohérence dans la formation des alliances
mais également plus de lisibilité dans les intentions politiques et programmatiques des coalitions.

DR. ABDOULAYE TAYE
Enseignant-chercheur
à l’Université Alioune Diop
Opérateur politique, Initiateur du RBG-AMO,
Président de TGL