NETTALI.COM – Le déplacement en banlieue de Marième Faye Sall n’est pas passé inaperçu. Elle s’y rendait comme parfois pendant ces moments de crise, en mission commando. Mission salvatrice devrions-nous dire pour remettre des motopompes, sucettes et autres mais surtout profiter de l’occasion pour s’offrir un bain de foule, question de tâter le pouls et baisser une température bien au-dessus du thermomètre. Marième ou plus exactement la première dame ou encore la militante active de l’Apr, est une actionnaire importante du parti présidentiel qui affectionne tant les bains de foule et ne rate jamais l’occasion de s’en payer.

Elle était bel et bien à Pikine emprisonnée dans une foule de militantes et de communicants traditionnels, mobilisés aux côtés d’Abdoulaye Thimbo – non moins « goro », oncle du Président Sall et maire de Pikine – qui l’ont arrosé d’une pluie de remerciements pour la circonstance. Se pose ainsi la question toute simple de la provenance des deniers relatifs à ces dons. Pardon des deniers de sa fondation. S’agit-il d’argent public ou de deniers personnels ? Birahim Seck  du Forum civil avait récemment évoqué la question de l’audit de la fondation. Mais soyons positifs et concédons à Marième de ne pas être aussi pauvre au point de ne pouvoir offrir de tels cadeaux.

Mais dans cette affaire d’inondations, ce sont surtout les populations victimes des inondations qui trinquent et cela à un double titre  ; tel point que l’on peut raisonnablement se demander si la notion d’argent du contribuable qu’on nous a tant rabâché – dans le but de nous faire comprendre que si ce pays a été bâti, c’est grâce à cet argent provenant de l’impôt des braves travailleurs, de la TVA collectée, des recettes douanières et bien sûr de la vente de nos ressources et autres patrimoines sans parler de l’aide au développement – a réellement un sens ?  L’on nous a toujours dit que tout acte commis par le Président de la république ou un député, l’est au nom et par délégation du peuple souverain.

L’on est aussi paradoxalement en droit de se demander si cet argent, au regard de la manière dont il est utilisé, appartient réellement au contribuable ? Parce qu’au fond sa dépense ne dépendrait nullement de la volonté du peuple. Il est dans les faits, utilisé à son insu et sans son contrôle. Le peuple n’a aucune maîtrise quant à sa destination, tant il est utilisé dans des domaines qu’il n’a pas souvent choisi, étant entendu qu’il ne décide pas au fond des projets car l’Assemblée nationale et l’exécutif ne le représenteraient assez. Tenez par exemple le TER et le temps qu’il a passé à terre, il est considéré par beaucoup  comme une dépense de prestige. Pour d’autres, il n’aurait servi en réalité qu’à remettre sur les rails, une entreprise française au bord du déraillement. Le financement d’un tel chantier aurait certainement dû être affecté à la santé ou à l’éducation voire même à la recherche. L’épidémie de la Covid nous a  montré où devaient être les priorités.

Il convient de noter que le pouvoir des populations est délégué à l’exécutif qui se charge d’exécuter ses programmes grâce aux projets de budget votés par l’Assemblée nationale. Mais à la vérité, l’exécutif sous toutes les époques de gouvernance sénégalaise (Senghor, Diouf, Wade et aujourd’hui Macky Sall), a bien réussi à inféoder ce parlement dans une mécanique de majorité parlementaire dont il choisit une bonne partie des futurs élus, par le simple truchement d’un mode de scrutin qui ne confère pas un mandat impératif vis-à-vis du peuple mais bien vis-à-vis du patron de l’exécutif qui détient malheureusement toujours la majorité. La conséquence est qu’elle ne peut jouer son rôle de contrôle réel sur l’exécutif.  La minorité à l’Assemblée ne peut bien souvent que vociférer et mener une opposition de principe.

Certains membres du parlement qui s’agitent sur la question des 767 milliards dédiés au programme décennal lié aux inondations, réussiront t-ils à rendre compte fidèlement des investissements consentis au peuple qu’ils sont censés représenter ?  Le parlementaire Djibril War  de l’APR a ainsi annoncé son intention de saisir l’Assemblée nationale afin de la pousser à prendre une résolution aux fins de créer une commission d’enquête parlementaire pour faire des vérifications et des contrôles à tous les niveaux. Serigne Cheikh Mbacké, président dudit groupe “Liberté et Démocratie”  a adressé une lettre à Moustapha Niasse, président de l’Assemblée nationale et une autre à Aymérou Gningue, président du groupe Benno Bokk Yakaar. Sur instruction de la direction de leur parti, les députés du Pds demandent à Moustapha Niasse de convoquer l’Assemblée nationale en session extraordinaire “afin de permettre aux députés de procéder à l’audition des ministres en charge de la gestion des questions liées aux inondations“. C’est tout à l’honneur de ces députés. Mais difficile de ne pas avoir d’appréhension par rapport à une assemblée, transformée en chambre d’enregistrement et d’applaudissement de la majorité du moment.

Le contribuable est en réalité une victime permanente car même lorsqu’il se rend dans l’administration, difficile pour lui de requérir un service public dans des conditions sereines et de service irréprochable. Quelle galère que d’avoir affaire à l’administration ! Entre lenteurs, procédures, hiérarchisation excessive et jeux de pouvoir sans oublier la corruption (même si ce n’est pas le cas de tous les agents), difficile pour le citoyen d’obtenir ce qui lui revient de droit. Certains sont même parfois allés jusqu’à se demander s’il ne fallait pas envisager de privatiser l’administration et de confier sa mission à des prestataires qui travailleraient par objectifs et rémunérés en fonction de leurs résultats et efficacité. D’aucuns proposent tout simplement la piste des fonds communs appliquée à certains agents de l’Etat qui ne seraient en réalité plus méritants, l’essentiel étant d’apporter de l’efficacité.

Nous le constatons sans être dans une logique de complaisance bien sénégalaise que nous sommes condamnés, nous autres citoyens à être dans un éternel recommencement. Tel Sisyphe, nous subissons les mêmes galères, tant la notion de bien public est émise sans qu’elle ne soit réellement perçue en termes de dogme voire de bien à sauvegarder, protéger et à pérenniser pour nous-mêmes et les générations futures. C’est ce que prouvent ces inondations et leur cortège de malheur et de désolation.

Ainsi va le Sénégal, l’on aime bien conceptualiser, imiter, copier ce qui vient d’ailleurs mais nous n’allons jamais au bout de la logique de concrétisation dans l’imitation. Nous ne sommes intéressés au fond que par les effets d’annonce, mais le suivi, le contrôle et la concrétisation des projets que nous mettons en place, restent de gros points noirs dans notre relation à la gestion de la chose publique.

La notion de bien public est un terme au fond inconnu. Il est usité mais, dans le subconscient Sénégalais, il a une signification différente de l’idée que l’on s’en fait. Ce n’est pas un hasard si certains se plaisent à dire : « mbendu buur » pour désigner l’espace public dans le sens où il n’appartiendrait à personne. Ce qui signifie dans l’esprit de ceux qui déclarent cela que chacun peut faire ce qu’il veut sans risque d’être inquiété. Et pourtant une certaine logique aurait voulu que ces pourfendeurs de la chose publique adoptassent spontanément cette notion avec un dessein de sauvegarde de l’espace et d’utilisation respectueuse par sans besoin de contrainte voire même d’empiéter sur la liberté de l’autre. Mais à la vérité, l’on manie ces notions sans vraiment y croire.

Mais un fait qui peut certainement expliquer cela sans toutefois l’excuser, c’est l’inégalité des Sénégalais devant le niveau d’éducation, de culture citoyenne et d’environnement d’origine, le milieu social d’origine, et que ne sais-je encore. Ces valeurs ne peuvent aller de soi, ni être adoptées de manière naturelle. Le citoyen a dès lors besoin d’être éduqué, formé et sanctionné au besoin, s’il enfreint les règles établies. Et c’est le rôle de l’Etat et de ses services décentralisés, y compris l’école et les parents, de participer à ce chantier d’homogénéisation des comportements qui peut inciter au vivre ensemble, dans une logique d’harmonie et d’intégration des codes de la vie en commun. Notre confrère Alassane Samba Diop insiste d’ailleurs fortement et à longueur d’émissions dominicales sur I-radio que le Sénégal a besoin, non pas d’un Plan Sénégal Emergent mais plutôt d’un Plan Sénégal Education. Allusion faite évidemment au PSE si cher à notre cher président Macky Sall. Et il n’a pas tort dans le fond.

Un constat qui ne manque pas d’étonner, c’est que lorsque le Sénégalais émigre et change d’environnement, soit en Italie ou en France pour ne citer que ces pays-là, il s’adapte très vite aux règles établies dans ces pays, quand bien même il les méconnaissait auparavant. L’exemplarité du comportement de l’autochtone l’y incite déjà très fortement ; le système contraignant fondé sur la tolérance zéro, lui imprime rapidement la marche à suivre pour ne pas être pris dans une spirale de sanctions voire même d’ennuis judiciaires. C’est certainement cette force des institutions là qui fait défaut sous nos cieux.

Le déficit de sauvegarde du bien public aboutit forcément à la dégradation de notre environnement. La non-exécution de ce plan décennal lié aux inondations dont on veut nous convaincre que les phases d’exécution ne sont établies selon en tout cas ce qu’on croit, a des conséquences désastreuses en tout cas sur la vie des Sénégalais au quotidien. Comment par exemple comprendre que certains quartiers présentés comme huppés, ne soient pas assainis ? Comment sommes-nous arrivés à concevoir certains quartiers tels que Sacré Coeur (pas partout) avec des rues aussi étroites, occasionnant des problèmes de stationnement et de voisinage importants ? Notre environnement est sur un certain plan bien dégradé et sale. Les routes sont un parfait exemple de cette dégradation. Leur édification dans bon nombre de cas, ne respecteraient pas certaines normes et les inondations ne font qu’achever ce qui à la base, n’a pas été construit avec l’orthodoxie qui sied.

C’est aussi cette logique d’assainissement et de drainage qui permet de sauvegarder la durée de vie de ces routes. Qu’on ne s’y trompe pas, l’environnement est un tout et ne saurait se réduire à une route que l’on conçoit comme isolée du sable qui pourrait l’envahir et boucher les canalisations. Il est aussi fortement lié au comportement des usagers, à l’inexistence d’accotements sur les routes, au système d’assainissement et aux plans d’urbanisme. C’est bien un tout.

Le Sénégal, un pays de paradoxe en réalité ! C’est l’un des rares pays du globe où l’on organise toute forme de séminaires possibles et imaginables dont les résultats sont rarement appliqués. Des séminaires sur l’assainissement et les plans d’urbanisme, il doit certainement en avoir. L’on finit même par croire que la grande motivation des séminaires serait liée aux perdiems que les uns et les autres peuvent y toucher car leurs conclusions sont la plupart du temps rangées dans des tiroirs à la merci des cafards et autres souris. Une raison pour laquelle nos voisins de la sous-région ne se gênent point à faire du Sénégal leur laboratoire. Ils n’ont même plus besoin d’en organiser.

Nous manquons de pragmatisme, ça c’est sûr. Et ce n’est pas être masochiste que de le relever. Et ce n’est guère un hasard si nous n’arrivons toujours pas à exercer un suivi et une évaluation des projets que nous entreprenons à grands renforts d’annonces de milliards. C’est le contribuable qui en pâtit doublement en remettant en toute confiance ses deniers à l’Etat, tout en souffrant des désagréments de ces dépenses là.

Toutes ces questions qui tournent autour de ces 767 milliards, leur utilisation, la durée et les phases d’utilisation, ne sont pas les vraies interrogations. Loin de dire que rien n’a a été fait, les faits démontrent sans équivoque que si ce qui a été fait, était suffisant et efficace, le résultat ne serait pas ce qu’il est. En attendant le rapport demandé par le Président Sall sur le plan décennal, il devient urgent de travailler à la refondation de ce pays. Une refondation qui passe inéluctablement par une inculcation de la culture de la citoyenneté et de sauvegarde du bien public dès l’enfance. Ce n’est pas nullement fortuit si l’éducation civique est enseignée dès l’école primaire. Les enfants doivent grandir avec cela. Il est également temps que les populations arrêtent de trinquer en confiant toutes les destinées aux politiques qui n’en ont cure. Les choses doivent vraiment changer.