NETTALI.COM – S’il y a un sujet qui revient en surface ces derniers temps et qui fait polémique, c’est bien celui d’Akilee et de Senelec. Deux entités qui ont tout pour s’entendre mais qui s’étripent quotidiennement sur la place publique. Un sujet qui est devenu inévitable pour cette chronique média, tant son traitement par les médias et les réseaux sociaux fait appel à beaucoup de raccourcis et de manipulations. Et pourtant, il aurait juste fallu qu’une certaine presse s’attache aux faits et fasse un peu de décryptage afin que les lecteurs voient un peu plus clair. En observant la manière dont certains titres amorcent leurs articles, on sent bien qu’ils ont déjà pris parti avant même d’exposer les faits.

Combattre les pertes d’énergie. Voilà entre autres missions confiées à Akilee, même si une certaine presse a voulu lui attribuer un rôle de revendeur de compteurs. La notion de pertes d’énergie s’entendant par la perte de courant en grande partie liée au vol d’électricité via les branchements clandestins au bénéfice d’industriels et de particuliers avec la complicité d’agents en interne ; mais pertes de courant également via le circuit par lequel il transite dans sa distribution vers les ménages et industries. Akilee traque donc ces pertes et vols avec comme objectif de permettre à Senelec de réaliser une économie de plus de 500 milliards F Cfa.

Deux syndicats s’étonnent du revirement

Une mission que le syndicaliste de Sutelec Habib Aidara ne voit pas d’un bon œil, plaidant « l’existence de compétences aptes à faire le travail confié à Akilee » et brandissant également « le respect des procédures en matière de passation de marchés » qui selon lui, a fait défaut dans l’affaire ; l’impact du contrat sur l’outil de travail et le statut d’Akilee au niveau de la Senelec.

Le second syndicat Sudeten, dirigé par Al Hassane Ba et né des flancs de Sutelec, souligne que l’entreprise aurait été présentée au départ comme une filiale avant de constater qu’elle ne détient qu’une minorité de blocage de 34% sur le capital et déplore dans la foulée, un « grossier montage juridico-financier maquillé par un saupoudrage technologique » et se désole de constater dans le préambule des passages qui semblent mettre en doute l’expertise des agents.

Des postures certes respectables mais qui amènent à s’interroger sur le manque de volonté à combattre ces vols d’énergie et pertes techniques depuis plusieurs décennies. Pourquoi avoir attendu qu’Akilee se positionne sur ce créneau de l’efficacité énergétique pour brandir le savoir-faire de Senelec dans ce domaine ? A la vérité, Senelec n’a pas toutes ces compétences brandies, et c’est sans doute la raison pour laquelle, elle externalise certains métiers.

Pour Souleymane Souaré du syndicat Satel, il faut revisiter le contexte dans lequel Akilee est arrivée à Senelec et la décision de prendre 34% dans le capital.  Akilee, explique le syndicaliste s’est positionnée dans l’accompagnement des clients dans la maîtrise de leurs factures et dans la démarche d’innovation de Senelec, induite par la digitalisation devenue inévitable pour toutes les sociétés d’énergie du monde ; en particulier en ce qui concerne leurs systèmes de comptage qu’ils transforment en systèmes intelligents.

Il fut, selon lui un temps où trouver un compteur, relevait du parcours du combattant. Et c’est à travers Simelec, une entreprise dans laquelle Senelec détenait également 34%  avec une exclusivité sur 10 ans d’approvisionnement en compteurs, qu’une solution a été tentée. Option qui n’a jamais pu permettre de résoudre le problème. Ce qui aboutira à une rupture de presque 2 ans de compteurs triphasés. Senelec a alors dû alors se résoudre à repasser par des appels d’offres, mais avec toujours les mêmes problèmes d’approvisionnement de compteurs.

Résultat des courses, pour l’acquisition de 260 000 compteurs, ce sont deux sociétés chinoises Hexing (qui domine le parc actuel de Senelec) et Clou, conseillées chacune par des cadres à l’intérieur et à l’extérieur de Senelec qui étaient lancés dans une bataille de marché, avec comme conséquence de bloquer l’attribution, mettant ainsi Senelec dans une rupture aiguë et prolongée en compteurs.

C’est finalement avec Akilee, nous apprend M. Souaré que Senelec stabilisera la situation avec des délais de livraison de compteurs drastiquement réduits de 1 (un) an à 3 (trois) mois et des coûts qui ont baissé, permettant ainsi des économies de 1,5 milliard FCFA alors qu’Akilee travaille avec les mêmes fournisseurs qu’avant et les mêmes spécifications techniques. Pour le syndicaliste, il y a comme une volonté  de réclamer la rupture de la clause d’exclusivité avec Akilee dans le but d’une reprise du contrôle des commandes et donc des marchés.

Le Syntes (Syndicat national des travailleurs de l’électricité du Sénégal) affilié à la CNTS de Mody  Guiro lui, est allé dans le même sens que Satel : « Le débat à Senelec en pleine pandémie de Covid-19, fait fi des intérêts des travailleurs et du peuple sénégalais. Il porte sur des intérêts personnels liés aux activités dAkilee SA dont Senelec détient 34% du capital. (…) Les pertes commerciales, techniques et non techniques font perdre à lentreprise une part importante de ses revenus.  Dès lors il est opportun de recourir à une infrastructure de comptage intelligent afin de juguler le mal qui gangrène un bien aussi précieux pour l’Etat, le partenaire (client) et le travailleur. »

L’amalgame sur les 186 milliards

Mais dans le fond, que comprendre des 186 milliards brandis çà et là ? Ils ne sont pas une manne financière remise à Akilee pour acheter des compteurs. Ce montant énorme à priori, correspond à l’achat des compteurs, aux interventions sur les compteurs et autres accessoires. Un montant toutefois à relativiser par rapport aux enjeux car il s’agit de 186 qui correspondent aux besoins exprimés par les directions de Senelec sur 10 ans ;  soient 18 milliards par an pour la fourniture des compteurs, leur pose et leur exploitation pour une société qui fait un chiffre d’affaires de plus de 400 milliards par an et pour laquelle ces mêmes prestations coûtent aujourd’hui plus de 20 milliards par an.

Pour M. Souaré de Satel, « Senelec est doublement bénéficiaire parce qu’étant actionnaire à 34% et bénéficiant de facilités sur toutes les modalités de paiement avec des solutions de financement mobilisées par Akilee elle-même, puisqu’elle offre à Senelec un différé d’un an et un remboursement sur 4 ans au total. Pour ceux qui savent que Senelec a toujours eu des problèmes de trésorerie, J’entends parler de la garantie offerte à Akilee, mais je me suis demandé si les gens sont conscients et s’écoutent parler avant de sortir. Qui peut emprunter aujourd’hui de l’argent sans fournir de garantie ? »

Ce qu’on ne dit pas assez, c’est que Senelec a signé après 18 mois de négociations et sur autorisation du Conseil d’Administration. L’on semble ignorer aussi le précédent Simelec avec 34% et 10 ans d’exclusivité et les 30% de participation dans  Excellec, comme si Akilee est une nouveauté et une particularité dans Senelec.  De plus, ce que l’on a tendance à occulter aussi, c’est que cette dernière détient 34% (minorité de blocage), contrôle le Conseil d’administration avec 3 membres dont l’un assure la présidence. De même, le logiciel développé par Akilee est aujourd’hui propriété de Senelec qui donc assure la sécurité de son système de comptage, l’enjeu de souveraineté nationale étant sauvegardé.

Le secrétaire général de Syntes Matar Sarr ne manque pas de s’étonner de la position actuelle de certaines personnes. « En tant que syndicaliste, ce qui m’étonne, c’est la position versatile de celui qui était le directeur des Systèmes d’information. C’est lui qui avait fait l’évaluation du contrat, précisément dans sa partie la plus technique, à savoir le Système d’informatique analytique, plus connu sous le sigle SIA par les connaisseurs » Se lançant dans des développements, Matar Sarr de rappeler les circonstances de la participation à Akilee : « Ce qui est constant, indique-t-il, pour participer au capital, un mémo a été fait à l’attention du directeur général par quatre directeurs d’unité, à la date du 27 février 2017. Il s’agit de Moussa Dièye, à l’époque Directeur des Systèmes d’information de Senelec ; Falilou Sèye, Directeur commercial et de la Clientèle ; Alioune Ibrahima Bâ, Directeur financier et comptable et Gora Lô, Directeur des Affaires juridiques. »

Pour lui, ce mémo a été précédé d’un autre sur l’évaluation de la valeur du système d’information proposé par Akilee et suivi d’un autre. Et c’est Moussa Dièye qui en était l’auteur. L’actuel directeur général Bitèye était lui-même présent au conseil d’administration qui a validé la création d’Akilee et la signature du contrat avec Senelec. Que s’est-il passé pour qu’un contrat qui avait été jugé bénéfique pour Senelec, se mue en un “festin’’au seul privilège d’Akilee ?

Une défiance et des attaques troublantes

Avec ces contributions qui fusent de partout et les commentaires sur les réseaux sociaux (même s’il faut les prendre avec des pincettes), d’aucuns ne manquent pas de s’interroger sur la récurrence des attaques contre le ministre du Pétrole et des énergies. Elles semblent même s’inscrire dans une logique de cabale engagée contre ceux à qui l’on prête l’intention de vouloir succéder à Macky Sall. C’est quand même prétentieux que de vouloir lire dans la tête de quelqu’un et de deviner ses intentions, sans actes flagrants posés de sa part ! Ou alors l’objectif est-il tout simplement de freiner par précaution, une ambition au cas où elle viendrait à vouloir s’exercer. Enfin soyons sérieux, quel argument sérieux le ministre du pétrole pourrait-il invoquer contre Macky Sall, comptable qu’il est jusqu’à la moelle des os, de son bilan ? N’oublions pas que l’électricité a été déterminante dans l’élection de ce dernier.

Récemment, au plus fort de la polémique consécutive à la hausse du prix de l’électricité, l’actuel ministre de l’Energie avait essuyé des assauts sans précédent marqués par des chahuts, de la calomnie, de la médisance, des articles de presse orientés, des montages vidéos, des commentaires de journalistes à la solde de politiciens encagoulés, d’activistes des réseaux sociaux. Bref tout y était passé. L’on était même allé jusqu’à remettre en cause des bénéfices réalisés par la Senelec en tentant de relever leur incohérence avec la hausse du prix de l’électricité. Ils n’avaient pourtant rien à voir. Le pire est que ses détracteurs étaient allés jusqu’à douter de la sincérité des comptes de la société. C’était à la fois insulter les auditeurs de Senelec, le Conseil d’Administration et surtout les commissaires aux comptes dont Mazars et KPMG qui, n’en déplaisent à ceux-ci, ont une signature internationale qu’ils ne saliraient point pour les beaux yeux de Cissé. Au finish, cette hausse du prix de l’électricité se révélera être une injonction d’un bailleur.

A son arrivée à Senelec, l’actuel DG de Senelec Papa Mademba Bitèye a trouvé une société stable : une fourniture d’électricité en quantité et qualité suffisantes, un climat social apaisé. Rien cependant ne devrait pouvoir lui interdire de poser des actes de gestion. Mais la gestion d’une société ne se fait point dans la rue. Casser un contrat est bien possible, le renégocier aussi. Mais le procédé tel qu’annoncé dans des articles de presse, peut sembler facile du haut de ses fantasmes. Tout contrat contient des clauses, mais encore faudrait-il avoir décelé des manquements de l’une ou l’autre partie ou une volonté partagée pour envisager certaines issues.

D’aucuns n’ont toutefois pas manqué de se demander comment,  pendant que le sieur Bitèye critique Akilee en invoquant l’illégalité du contrat, peut-il se fonder sur une urgence liée au Covid-19 pour faire passer un marché de compteurs de gré à gré avec Powercom, une société israélienne dont les coûts sont de surcroît plus élevés que ceux d’Akilée, sans oublier toute une nébuleuse soulevée sur ce point par une partie de la presse ?

Les actes de défiance posés depuis quelques temps par Papa Mademba Bitèye vis-à-vis de son ministre de tutelle, peut laisser bien pantois et interrogateur.  A titre d’exemple, dans le cadre de la lutte contre le COVID-19, le ministère du Pétrole et des Energies avait remis 1 064 260 000 à titre de contribution du secteur de l’énergie, y compris celle de Senelec. Quelques jours après M. Bitèye se signalera par une remise d’une contribution de Senelec d’un montant de 200 millions de francs !

Il y a eu aussi cette sortie qui a fait suite à la décision du président Sall, suite la décision de gratuité de l’eau et de l’électricité pour une partie de la clientèle. Le DG Bitèye intervenant sur la TFM avait annoncé une communication du ministre sur le sujet. Une situation inédite en termes de défiance, de mémoire de Sénégalais. Il est peut-être temps que Macky Sall siffle la fin de la récréation.