NETTALI.COM – Pourquoi voter des lois si on ne les applique pas ? Le rappel aux médias sénégalais, de l’interdiction de la publicité sur les produits de dépigmentation par le Conseil national de régulation de l’audiovisuel (Cnra) a de quoi susciter l’inquiétude quant à la protection du citoyen sénégalais.

La majorité des habitants de ce pays ne sait pas que cette loi existe ; la plupart ne sait pas non plus que la publicité de ces produits, est interdite dans un pays où devant les juridictions, les justiciables ont toujours droit à ce fameux : « nul n’est censé ignorer la loi ». Mais heureusement que le Cnra a repris son bâton de pèlerin pour communiquer sur le sujet. Le sociologue Djiby Diakhaté a expliqué à « Soir d’Infos » de la Tfm, le rôle dévolu aux médias, son champ d’intervention et les sanctions que le Cnra peut prendre et qui passent inévitablement et avant tout par des discussions avec le médium incriminé sans  que cela ne soit public.

Il aura en tout cas fallu la levée de boucliers de la très engagée dermatologue Fatimata Ly de l’Association internationale d’information sur la dépigmentation artificielle (Aidda) qui milite contre ce fléau depuis des années et des actions de communication sur les plateaux de télévision pour que le Cnra daigne enfin rappeler aux médias ce qu’ils savaient déjà et qu’ils feignent d’oublier.

La dépigmentation artificielle, un phénomène bien bizarre dont on ne sait en réalité s’il relève d’un complexe d’infériorité ou d’un manque d’estime de soi chez les personnes qui s’y adonnent. La littérature est en tout cas bien fournie sur le sujet quant à leurs motivations : « défar sa teint », « rakhass sa teint », « xees pecc ». Les différentes traductions convergent toutes vers l’idée de « nettoyer son teint », « rendre son teint plus propre », « devenir complètement claire ». On ne savait pas que le teint pourvu par le bon Dieu, est à ce point si sale et si imparfait ! Quel blasphème ! Une littérature qui renseigne en tout cas sur l’état d’esprit de celles ou ceux qui la pratiquent puisqu’il existe des hommes dans le lot. D’aucuns vont même jusqu’à considérer la dépigmentation artificielle comme une sorte de reniement de soi, voire encore un acte anti religieux. Ce n’est nullement un hasard si le Khalife général des mourides Serigne Mountakha Mbacké l’a interdit sur le périmètre de la ville sainte de Touba.

Le recours aux produits éclaircissants n’est au fond qu’une illusion, une chimère : marron un jour, rouge un autre, teint sanguinolent le jour suivant et puis hop à nouveau noire lorsque le budget se tarit. Ce n’est pas un produit fidèle. Ainsi va le « xessal » (dépigmentation), il vous change d’aspect tous les jours mais aussi d’odeur. Certains assimilent cette dernière à une vague odeur de poisson, mais ses inconditionnelles prétendent le contraire puisque disent-elles, avec les innovations sur les produits, finies les odeurs et certains inconvénients tels que les démangeaisons, les vergetures et compagnie. Toujours est-il que les tendances montrent à quel point, celles qui la pratiquent sont irrationnelles : claires au visage et noires aux pieds ; blanches au pied et noires sur certaines parties des mains. Certains hommes les désignent ironiquement par le sobriquet taxis -jaune-noir. D’aucuns iront jusqu’à vous dire que la révolution dans la recherche sur les produits de « xessal » (dépigmentation) permet désormais d’éliminer les parties noires au niveau des doigts, des genoux, des orteils et des pieds. Même l’injection existe.

Mais quelle corvée au regard du temps que ces bonnes femmes passent à se répandre de la crème sur le corps ! Elles ont toutes des miroirs et passent leur temps à enlever la moindre tâche qu’elles remarquent. Ça finit quand même par donner le tournis. Qu’est-ce que c’est chronophage ! Et pour couronner le tout,  ce sont des kilogrammes de poudre qu’elles déposent sur leurs visages pour masquer les imperfections et uniformiser le teint et qui finissent toujours par les trahir, une fois que la sueur s’invite sur leurs visages. Quel mirage ! Il existe désormais une race de femmes qui ne sortent d’ailleurs plus pendant la journée, rien que pour éviter le soleil. Elles en deviennent même oisives. Ah l’obsession d’être blanche quand elle les prend, certains mettent des chaussettes, des survêtements de sport en nylon. Quel inconfort !

La dépigmentation appauvrit, elle réduit le budget familial car certaines femmes réservent une partie pour leur corps, à l’insu de leurs conjoints. Pour d’autres, ce sont les maris qui les y incitent. Tout simplement. N’aurait-il pas mieux valu que leurs maris épousassent une femme au teint clair naturel ? Au fond, ce n’est pas la santé de leur mari qui est en jeu, mais bien la leur. Les dépenses sont estimées à des milliards par an. A titre d’exemple rien qu’un savon éclaircissant peut coûter autour de 20 000 F à 30 000 F Cfa.

Mais sont-elles à ce point inconscientes des risques graves pour la santé ? Il suffit de faire un tour dans les hôpitaux pour s’en rendre compte. C’est l’hécatombe, le désastre sanitaire au regard du nombre de victimes de ce fléau. On en a même la chair de poule en voyant certains visages carbonisés, certaines peaux atteintes de cancer. Elles en arrivent à ressembler à des zombies. On croirait même certaines sorties d’un incendie.

Un tour sur le site de l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé de la France permet d’avoir une idée claire sur les pratiques et les produits dangereux. Ils renvoient ainsi aux produits éclaircissants mentionnant la présence d’hydroquinone, de corticoïdes (tels que la béthaméthasone  ou le clobétasol) et de dérivés mercuriels ; bien sûr il y a tous ces produits dépigmentants qui ne mentionnent pas forcément la présence de ces substances précitées ; il y a également ces produits dont l’étiquetage ne mentionne pas le détail de leur composition et non libellé en français, même s’il s’agit de produits importés.

Il y a enfin les médicaments à fort potentiel éclaircissant détournés de leur usage médical.

La dépigmentation provoque en effet les maladies de peau qui sont les complications les plus fréquentes telles que l’apparition ou l’aggravation d’infections de la peau (gale, mycoses, infections bactériennes…)  pouvant être très sévères, l’apparition ou l’aggravation d’une acné parfois très sévère, les vergetures larges, très inesthétiques et irréversibles, l’amincissement de la peau à l’origine de problèmes de cicatrisation, les troubles de la pigmentation parfois définitifs (apparition de “taches” claires ou foncées )

Elle provoque aussi d’autres maladies dont le risque accru d’hypertension artérielle, de diabète, de complications rénales et neurologiques mais également des risques toxiques chez la femme enceinte ou allaitante pour l’enfant.

Se débarrasser de sa mélanine, ces fameux pigments noirs fabriqués par les cellules de la peau à laquelle elle donne sa coloration plus ou moins foncée, quelle inconscience ! De l’ignorance chez certains. Le rôle de la mélanine, nous renseigne-t-on, est d’aider la peau à se protéger des rayons ultraviolets en provenance du soleil. Tous les humains en produisent en réalité. Il existe à cet effet, deux types : l’eumélanine de couleur noire ou marron qu’on trouve chez les mélanodermes (les personnes à peau plus ou moins foncée telles que l’asiatique, l’indien et au noir) ; la phéomélanine dont la couleur va du jaune au rouge qu’on trouve chez les leucodermes (type européen, caucasien, occidental)

Etymologiquement, le site blastingnews.com nous apprend que le mot mélanine vient du mot grec ‘’melanos’’ qui signifie noir. Une utilisation du terme ‘’noir’’ qui remonte à l’époque de l’Egypte ancienne, bien avant la destruction de son patrimoine culturel lors de l’invasion grecque. A cette époque, le mot ‘’noir’’ était désigné par ‘’KM’’, l’un des plus vieux noms de l’Egypte étant ‘’Kemet’’. Dans la symbolique ‘’kemite”, la couleur noire avait un caractère divin.

Mais précise celui-ci, à la suite d’une étude réalisée par des anthropologues américains, il fut démontré que l’espèce Homo sapiens (ou l’Homme moderne) à laquelle nous appartenons tous, existe depuis environ 200 000 ans et est originaire de l’Afrique de l’Est, l’Homme blanc n’ayant commencé à exister que depuis 8 000 ans. Ce qui veut dire que nos ancêtres avaient tous à la base, un teint noir très foncé leur permettant de se protéger du fort taux d’ensoleillement qui sévissait à cette époque.

Par la suite, il survint un déplacement en masse de la plupart de ces hommes non seulement dans le reste de l’Afrique, mais aussi vers l’Europe, l’Asie, ou l’Amérique, ces trois derniers continents étant par contre caractérisés par un faible taux d’ensoleillement. Ainsi, pour s’adapter à cette nouvelle condition climatique, leur peau s’était automatiquement dépigmentée au point de les rendre clairs : c’est alors que de nouvelles races virent le jour c’est-à-dire les blancs, les jaunes, les roux, etc….

L’on nous renseigne également que la mélanine est produite lors de l’exposition de la peau au soleil. En effet, au contact des rayons ultraviolets, le corps fabrique automatiquement une plus grande quantité de mélanine, ce qui va permettre d’absorber les radiations ultraviolets et de restituer sous forme de chaleur l’énergie reçue, faisant automatiquement bronzer la peau c’est-à-dire l’obscurcir. Elle réussit ainsi à protéger les cellules de la peau des dangers des radiations ultraviolets susmentionnées.

En outre, la plus ou moins grande action de la mélanine varie selon son type : c’est pourquoi l’eumélanine (plus importante en quantité – présent chez les personnes de couleur noire) est beaucoup plus efficace à cet instant précis que le phéomélanine (qu’on trouve chez les types européen, caucasien, occidental)  qui en plus de ne protéger que très faiblement la peau, se décompose facilement sous l’effet des rayons ultraviolets, et libérant ainsi des radicaux libres cancérigènes ; c’est ce qui explique que les personnes rousses, ou blondes soient plus fragiles que les brunes, les albinos plus que les noirs…

Cependant, l’eumélanine ne protège pas à 100% les peaux mélanodermes, car à la suite d’une exposition prolongée au soleil, il pourrait s’en suivre une dégradation importante de leur ADN, causant ainsi un cancer de la peau.

Ce regain d’intérêt dans la pratique de la dépigmentation, n’est en tout cas nullement fortuit. La publicité y a joué un grand rôle et l’effet mimétisme chez les femmes, a fait le reste. On a pu voir sur les réseaux sociaux de bonnes femmes reconverties à cette activité lucrative, proposer un mélange de produits dépigmentants dont on se demande d’où elles tirent les recettes. Mélanger des produits chimiques, nocifs et devenir blancs en 2 jours, 3 jours, 7 jours, etc voici leurs solutions miracles. Les commerçants qui tiennent les boutiques de produits cosmétiques sont devenus les conseillers attitrés. Ces chimistes et pharmaciens d’un nouveau genre, dans des reportages se permettent même de dire qu’elles préviennent ces femmes sur les risques encourus. Mais quoi qu’il en soit, celles-ci rivalisent de délais pour devenir blanches en si peu de temps. Ailleurs sur certaines radios ou télé, l’on vous parle de « teint miel », « teint cerise », « teint lumineux », etc ! Qu’est-ce que cela veut dire au juste ? Au royaume de la bêtise en tout cas, on fait tout avaler ! Que penser de ces publicités à la télévision qui mettent en scène des femmes au teint noir délaissées au profit des femmes de teint clair  ? Ressembler aux femmes blanches, pour quel intérêt et quel résultat ?

Au cours d’une discussion, un confrère a utilisé l’argument de la manne publicitaire importante liée aux produits éclaircissants et qui échappe ainsi aux chaînes de télévision, ne demande ni plus, ni moins que ce manque à gagner soit comblé. Un argument qu’on peut toutefois comprendre. Mais pouvons-nous aussi nous permettre d’inciter les populations à fumer, à boire de l’alcool, à jouer à la loterie ou encore les pousser à se dépigmenter la peau ? Il y va en effet de la responsabilité des médias et de leur ingéniosité à trouver des recettes publicitaires dans des domaines non interdits. L’argument de la liberté des personnes à se dépigmenter, ne devrait même pas être accepté car ces partisans de la liberté prennent le chemin des hôpitaux publics financés par l’argent du contribuable, lorsqu’elles tombent malades. L’Etat devrait même aller beaucoup plus loin dans la sensibilisation et les médias s’activer beaucoup plus dans leur rôle d’éducation du citoyen en prenant en partie en charge, la sensibilisation sur les risques sanitaires. Et pourquoi pas aller jusqu’à interdire l’importation de produits éclaircissants. Les députés devraient aussi rentrer dans la danse et prendre en charge certaines propositions de loi dans ce sens. C’est une œuvre de santé publique pour ne pas dire de salubrité publique.

PS : peau noire, masques blancs est un clin d’oeil au titre de l’ouvrage de Franz Fanon publié en 1952 aux Editions du Seuil