NETTALI.COM – Au lendemain de la publication du rapport du Fmi sur les perspectives économiques du Sénégal, nous avons jugé utile d’exhumer des archives cet entretien que le professeur Elhadj Mounirou Ndiaye a accordé à Nettali.com en mars 2019. L’économiste y démontre que malgré la tendance haussière du taux de croissance, le taux de productivité du Sénégal ne s’établit qu’à 18%. Ce qui est conforme aux vues de l’institution de Bretton Woods, qui redoute les contrecoups néfastes d’une croissance portée uniquement par la dette publique, là où le secteur privé national ne jouit pas comme il soit des dividendes de cette croissance. Voici quelques extraits de cette interview (dont l’intégralité est dans la vidéo ci-joint).  

 

Intérêt des Sénégalais pour l’économie

Il faut tout d’abord distinguer deux blocs dans la société sénégalaise. Les Sénégalais ne s’intéressent pas aux questions économiques. Tout d’abord, il ne faut pas oublier que c’est un peuple qui n’est pas très alphabétisé. Il y a un taux d’analphabétisme assez élevé. Il y a également un fort taux d’individus qui ne s’imprègnent pas de la chose économique. Ces personnes ne s’impliquent pas dans les questions économiques, parce que ne les connaissant pas. Ces derniers ne manifestent pas d’intérêt pour ce domaine.

Et ce n’est pas dans l’immédiat que les choses seront résolues. Donc, aujourd’hui ce que les dirigeants font c’est que du saupoudrage pour plaire à un électorat. C’est le cas du Sénégal. Le président Macky Sall a joué sur cela et il a gagné l’élection. Il a convaincu certains sénégalais, en construisant des infrastructures. Certains ont été intéressés par le Ter, d’autres par Dakar Arena. Vous avez vu que beaucoup de lutteurs ont soutenu le candidat Macky Sall. D’autres encore ont voté pour lui, parce qu’il a pu finir et inaugurer un aéroport dont la construction a duré 10 ans. Donc, tous ces points accumulés ont donné le résultat que nous connaissons.

Une politique économique marquée par l’endettement

Dans un pays, toute infrastructure a son utilité, mais nous en tant qu’économistes, notre cheval de bataille repose sur le calcul et l’arbitrage. Il y a aussi le coût de l’opportunité. Par exemple, lorsqu’en tant qu’autorité, je décide d’investir dans le maraîchage et pas ailleurs, tout en sachant qu’en le faisant, je perds ce que peut me rapporter un autre domaine. Ainsi, je dois faire un arbitrage économique, en essayant de voir entre le projet pour le maraîchage et l’agriculture, ce qui me rapportera le plus de bénéfices. Voici ce qui motive l’investissement public. C’est ce qui s’est passé pour le Ter : on construit un train, alors que les populations auraient surement été plus intéressées par la réhabilitation du chemin de fer. Et à ce sujet, Patrice Lumumba avait raison quand il disait : « la main qui donne est aussi celle qui dirige ».

C’est cela la réalité. Il y a aussi les propos de Thomas Sankara qui disait que la logique de l’aide, est loin d’être favorable, parce que l’aide qui doit être injectée là où elle nous permettra de nous passer de cette même aide. Aujourd’hui, on constate qu’on nous aide et qu’on continue à nous aider, ce qui veut dire qu’il y a du raté quelque part. Par exemple, vous prenez des dettes et on se dit qu’avec cet argent vous aller pouvoir vous redresser dire merci et ne plus revenir. Mais, ce n’est pas ce qui se passe. Vous partez au groupe consultatif de Paris où on vous prête 3 927 milliards, dans le cadre du plan d’action prioritaire du Pse, le Papse 2014-2018. Vous revenez dans votre pays, vous en absorbez 2 056 milliards pendant quatre ans et bizarrement pour la seconde phase du plan, allant de 2018 à 2022, vous retournez à Paris et on vous promet un prêt de 7 356 milliards. Vous voyez donc que l’aide ne nous a pas permis de nous passer d’elle.

Les raisons d’une telle situation

Durant la première phase du Pse, le Sénégal a cumulé 23% de taux de croissance. Or, on sait qu’au Sénégal le taux d’investissement tourne autour de 28%. Ainsi quand on fait le calcul, on se retrouve avec 18% de productivité, ce qui signifie que la productivité a été très faible, lors de l’utilisation de cet argent. C’est normal qu’en plus d’un taux de croissance qui comprend une grosse part d’investissements étrangers qui n’est donc pas inclusif, le gouvernement ait encore besoin de s’endetter. C’est tout l’enjeu du Pse. C’est tout l’enjeu aujourd’hui quant aux moteurs qui vont être choisis dans l’exécution de la deuxième phase du Pse.

Autres facteurs économiques en jeu

Je pense qu’en plus de cela, il y a eu d’autres facteurs qui ont joué en faveur du président Macky Sall. Certes, il y a eu des couacs dans le processus électoral. Du parrainage au fichier électoral, il y a eu beaucoup de problèmes, mais puisque l’opposition a accepté d’aller à l’élection dans ces conditions, nous en tant que statisticiens, nous ne pouvons que calculer ce que ce fichier a donné après le vote. Et il se trouve que Macky Sall a été largement réélu par les Sénégalais. Je l’avais déclaré, pourtant je faisais partie des Sénégalais qui doutaient, lorsque le premier ministre a sorti ses résultats, mais après les calculs, je me suis retrouvé avec près de 59%.

Même si vous prenez en compte toutes les critiques qu’il y a eu, et que vous retirez tous les votes dits à fraude Macky Sall se retrouve avec 54%. Je pense que la victoire a été obtenue avant même le vote. Il faut le reconnaître et que l’opposition se prépare pour les prochaines élections, au lieu de perdre son temps. D’un point de vue économique, le président a bien préparé cette échéance. Prenez l’exemple du monde rural où 400 000 pères de famille ont bénéficié de 40 milliards, dans le cadre des bourses de sécurité familiale. Si ces derniers ont leurs cartes d’électeur et font voter au moins trois personnes cela fait un total de 1 600 000 voix. Vous prenez en plus de cela le Pudc, le Puma tout ceci prouve que le président avait une stratégie très bien élaborée.

Avis sur les différents programmes du président

Personnellement, je pense que ces programmes ont été mis sur pieds pour séduire l’électorat. Je m’attends à ce que finalement tout ceci ne soit qu’une stratégie présidentielle pour séduire un  électorat permettant de gagner des élections. Cependant, tout ce qui est fait, par exemple, dans le cadre du Pudc, en termes de forage et de santé ne peut être que positif. Toutefois, il y a beaucoup à redire de ces programmes, car je pense que si le Sénégal veut émerger, il doit le faire avec des constructions et des moyens surs, c’est-à-dire durables.