NETTALI.COM- Le président de la République, Bassirou Diomaye Faye, a mis fin ce vendredi 22 mai 2026 aux fonctions du Premier ministre Ousmane Sonko, provoquant une onde de choc dans le paysage politique sénégalais.
“Par décret numéro 2026-1128 du 22 mai 2026, le président de la République, Bassirou Diomaye Diakhar Faye, a mis fin aux fonctions de M. Ousmane Sonko, Premier ministre, et par conséquent, à celles des ministres et secrétaires d’État, membres du gouvernement. Les membres du gouvernement sortant sont chargés d’expédier les affaires courantes”, a froidement déclaré Oumar Samba Ba, ministre secrétaire général de la présidence de la République.
L’annonce du limogeage a été faite par le Secrétaire général de la Présidence. Le gouvernement est également dissout à travers un décret présidentiel.
L'étincelle de l'Assemblée
Cette décision intervient après plusieurs mois de crispations au sommet de l’Exécutif, marqués par des divergences de plus en plus visibles entre les deux figures centrales du pouvoir issu de la victoire de 2024.
Le point de rupture semble avoir été atteint quelques heures auparavant à l’Assemblée nationale. Lors de son intervention devant les députés, Ousmane Sonko avait publiquement assumé ses désaccords avec le chef de l’État sur la question des fonds politiques.
“Le Président a fait une erreur concernant les fonds politiques et j’ai espoir qu’il revienne à la raison. Je ne suis pas d’accord avec lui sur cette question”, a déclaré le Premier ministre sans détours.
Pour le chef du gouvernement, la transparence et l’encadrement strict de ces enveloppes constituent un marqueur idéologique non négociable de son parti. “Depuis 2014, nous posons le débat sur les fonds politiques. En 2019, c’était dans notre programme et en 2024 rien n’a changé. Nous avions promis qu’il n’y a aucun fonds qu’on doit confier à quelqu’un sans possibilité de contrôle”, a-t-il insisté, déplorant que “les Sénégalais aient toujours pensé que ces fonds servent à acheter des militants” et martelant qu'”aucun centime ne doit être exempt de contrôle”.
Précisant sa pensée, il a exclu toute idée de suppression totale, plaidant plutôt pour une supervision inspirée des démocraties occidentales : “Nous n’avons jamais dit au Président qu’il fallait supprimer ces fonds, mais il faut qu’il y ait un contrôle, comme en France où il existe un comité.”
Une crise larvée, des fissures accumulées
Le point d’orgue de relations heurtées entre les deux têtes de l’Exécutif, ces derniers mois. Le décret est tombé en début de soirée, à peine quelques heures après le passage du chef du gouvernement à l’Assemblée nationale, dans le cadre des questions d’actualité. Et c’est précisément à la tribune que l’ex-PM aura, sans le mesurer ou en le mesurant trop bien, signé l’acte de sa propre fin.
Face aux députés, Ousmane Sonko a affiché publiquement une divergence frontale avec le chef de l’État sur la question sensible des fonds politiques. “Le Président a fait une erreur concernant les fonds politiques et j’ai espoir qu’il revienne à la raison. Je ne suis pas d’accord avec lui sur cette question”, a-t-il déclaré sans détour. Pis : il a levé le voile sur les coulisses de l’arbitrage. Lorsque le député Guy Marius Sagna avait envisagé une proposition de loi sur le sujet, Sonko dit être allé voir le Président pour lui faire valoir que laisser l’Assemblée porter ce combat “serait une honte pour l’Exécutif qui s’était engagé”.
Les arguments du chef de l’État ne l’ont pas convaincu. Au-delà du dossier, c’est la posture revendiquée qui aura sans doute franchi le seuil : celle d’un Premier ministre “qui prend des décisions sans permission”. Une mise en cause publique de la hiérarchie institutionnelle, à laquelle le Palais ne pouvait plus répondre que par le décret.
Souveraineté culturelle : un compromis non négociable face à l'Occident
L’autre axe fort de cette plénière a concerné la souveraineté sociétale et culturelle du pays. Interpellé sur les pressions diplomatiques extérieures, Ousmane Sonko a vigoureusement dénoncé l'ingérence des pays occidentaux, visant explicitement Paris, et a exclu toute reculade législative : “Il y a une sorte de tyrannie. Aucun pays asiatique ne critiquera le Sénégal parce qu'il a légiféré sur cette question. Aucun pays arabe ne nous critiquera, aucun pays africain ne nous critiquera. Mais il y a un petit noyau qui s'appelle l'Occident.” Il poursuit : “J'ai entendu beaucoup de gesticulations dans des pays étrangers, notamment la France. S'ils ont opté pour des pratiques que je ne veux même pas nommer, c'est leur problème. Mais nous n'avons pas à recevoir de leçons d'eux. Il n'y aura pas de moratoire. Cette loi sera appliquée.”
Devant une assistance attentive, il a rappelé la fermeté des principes de son gouvernement : “Les valeurs que nous défendons ici ne sont pas négociables contre des financements ou des accords de partenariat. Le peuple sénégalais est souverain chez lui, et notre rôle est de faire respecter sa volonté, ses croyances et sa dignité, sans aucun complexe face à qui que ce soit.”
Les directeurs généraux au piquet
Le Premier ministre a ensuite mis les pieds dans le plat de la gestion administrative en révélant les conclusions d'un audit interne récent sur le train de vie de l'État, provoquant de vifs murmures dans l’hémicycle : “J'ai découvert avec surprise, à travers un audit des déplacements récents, des situations jugées totalement excessives. Nous avons des Directeurs généraux qui ont passé jusqu'à 33 jours à l'étranger sur une période de 90 jours.”
Face à ce constat de déconnexion budgétaire, le chef de l'exécutif a annoncé une reprise en main immédiate : “J'ai déjà pris des mesures de restriction fermes en limitant les déplacements des membres du gouvernement aux missions strictement statutaires. Désormais, pour ce qui est des Directeurs généraux, leurs déplacements devront obligatoirement être soumis à mon appréciation et ma validation préalables avant toute sortie du territoire.” Et le désormais ex-chef du gouvernement d'en rajouter une couche : “L'heure n'est plus à la diplomatie de salon ni aux voyages non essentiels. J'appelle solennellement tous les gestionnaires de crédits et responsables d'agences à faire preuve de sobriété, de retenue et d'exemplarité dans la gestion des ressources publiques.”
Résilience financière, offensive contre la vie chère et reddition des comptes
Au-delà de la discipline interne, les urgences économiques du quotidien ont occupé une place centrale. Face aux craintes des députés sur le pouvoir d'achat, Ousmane Sonko a défendu un ciblage rigoureux des subventions : “Nous ne pouvons plus continuer à subventionner à l'aveuglette, au profit de structures qui n'en ont pas besoin, pendant que les populations les plus vulnérables continuent de souffrir de la cherté de la vie. Chaque franc de subvention doit aller là où il est utile.”
Ousmane Sonko avait également revendiqué une posture d’autonomie politique, affirmant être un Premier ministre « qui prend des décisions sans permission ». L’éviction de Sonko marque potentiellement la fin du tandem politique qui avait porté PASTEF au pouvoir sous le slogan devenu célèbre : « Diomaye mooy Sonko ».
Depuis plusieurs semaines, les tensions internes s’étaient multipliées autour de la réforme du Code électoral, du partage du pouvoir exécutif, de la discipline au sein de la majorité et des ambitions politiques pour 2029. Plusieurs responsables de la majorité avaient récemment appelé à l’unité ou mis en garde contre les divisions internes. Le limogeage d’Ousmane Sonko ouvre désormais une période d’incertitude politique majeure.
Une dualité récemment exacerbée
L’un des derniers épisodes marquants de cette dualité au sommet a été le vote de la loi modifiant la loi 2021-35 du 23 juillet 2021 portant code électoral. Elle a été votée malgré la publication des avant-projets de réformes par la présidence de la République. Le renvoi de la loi en seconde lecture par le président Diomaye Faye n’a pas freiné la majorité de Pastef.
Dès juillet 2025, Ousmane Sonko avait publiquement critiqué la gestion du président Bassirou Diomaye Faye, allant jusqu’à questionner son autorité et ce qu’il percevait comme un déficit de fermeté dans la conduite du pouvoir. D’autres épisodes ont alimenté la défiance, à l’image de l’affaire Samba Ndiaye, du nom de ce PCA de la SN HLM dont le PM avait publiquement contesté la nomination en l’attribuant au chef de l’État et en annonçant “des mesures correctives” — lesquelles ne sont jamais venues, l’intéressé n’ayant été ni installé ni remplacé.
En juillet 2025, à la suite de la décision rendue par la Cour suprême dans l’affaire Mame Mbaye Niang, Sonko avait vidé tout son sac sur la Justice et indirectement sur le président de la République. “Moi le poste de premier ministre, disait-il, ne me lie pas. Je sais quand être un Premier ministre, je sais quand je suis un citoyen et quand je suis président de parti. Ni l’État ni un poste ne peuvent me changer. C’est d’ailleurs pourquoi je n’appelle jamais un magistrat, parce que je veux rester libre.”
Quelques jours plus tard, lors du conseil national de son parti, il s’en prenait directement au président de la République. Car, soulignait-il, ce dernier a la possibilité de mettre un terme aux attaques contre sa personne : “Ce qui se passe, il peut y mettre un terme s’il le veut et je le lui ai dit clairement. Si j’étais Président, ces gens n’allaient pas parler ainsi de moi.” Il ajoutait : “Ce que nous sommes en train de dire, nous l’avons dit entre quatre murs au Président, mais il n’y a pas eu de solution ; nous l’avons dit en Bureau politique, pas de solutions… C’est pourquoi je le dis ici aujourd’hui.” Ainsi, la justice a été au coeur des deux premières années au pouvoir. L’ancien Premier ministre s’est régulièrement insurgé contre le maintien au poste de certains magistrats nommés par Macky Sall. Sur cette question, le Chef de l’État a toujours assuré vouloir “restaurer la confiance des Sénégalais envers la justice”.
Il disait : “Quand on veut une justice véritablement indépendante, il faut la libérer.”
Le bicéphalisme et l’horizon 2029
L’élément de contexte ne saurait être négligé : la rupture intervient au moment précis où le chef de l’État conduit un dialogue politique national, initiative qu’il a lui-même portée pour apaiser le climat institutionnel et associer les forces vives à la définition des grandes réformes. À l’extérieur du tandem présidentiel, cette séquence d’ouverture appelait, en miroir, une cohésion sans faille au sommet de l’Exécutif.
La sortie tonitruante du Premier ministre à l’Assemblée, désavouant publiquement la ligne présidentielle au moment même où celle-ci tendait la main à l’opposition et aux corps intermédiaires, a frontalement heurté cette logique. Derrière ces secousses, un même mal de fond : un bicéphalisme exécutif que Sonko revendiquait et que Diomaye Faye a fini par récuser. L’ex- PM ne cachait plus ses ambitions pour la présidentielle de 2029 et reprochait régulièrement au chef de l’État un soutien insuffisant face aux dossiers judiciaires conditionnant son éligibilité.
De son côté, Bassirou Diomaye Faye s’est progressivement émancipé de la machine Pastef, s’appuyant désormais sur sa propre coalition, qui le presse de se représenter en 2029. Le limogeage récent du porteparole de la présidence, Ousseynou Ly, considéré comme proche de Sonko, remplacé par Abdoulaye Tine, coordinateur de Diomaye Président, avait été lu comme un signal précoce de cette recomposition.
Le choix du successeur, premier acte de l’après-Sonko
Qui succédera à Sonko à la Primature ? Aucune indication n’a été donnée, à ce stade, sur le calendrier de désignation du nouveau chef du gouvernement. Mais le profil que retiendra Bassirou Diomaye Faye sera scruté comme le premier marqueur politique de l’ère qui s’ouvre. Optera-t-il pour une figure technocratique, susceptible d’imprimer une rupture méthodique avec la séquence précédente, ou pour un cadre capable de prolonger l’esprit du dialogue politique en cours et de fédérer au-delà de la majorité parlementaire ? Le choix arbitrera, en réalité, une question plus vaste : celle du rapport que le chef de l’État entend désormais entretenir avec Pastef, et de l’espace politique qu’il s’octroie pour gouverner sans son ancien mentor.
Reste à présent à voir ce que recouvrira la séquence qui s’ouvre. C’est la fin d’un long compagnonnage entre Diomaye et Sonko. Ce dernier a eu une réaction énigmatique à son limogeage : “Alhamdoulillah. Ce soir je dormirai le coeur léger à la cité Keur Gorgui.” Quelques heures plus tard, des soutiens convergeaient vers son domicile, et le directeur général du Port autonome de Dakar, Waly Diouf Bodiang, présent sur place, livrait ce commentaire à mi-mots : “Je suis chez Ousmane Sonko et comme je vous l’avais dit, tout finit par finir.” Il faut maintenant attendre la réaction politique à ce coup de tonnerre.
Quelle sera la réaction de la base militante de PASTEF ? La majorité parlementaire restera-t-elle soudée ? Et quel impact cette rupture aura-t-elle sur les réformes institutionnelles engagées ?






